LIBÉRATION, le 27 février 2025
(…)A 75 ans, celui qui conserve une aura très importante auprès des Kurdes appelle le groupe à déposer les armes et à se dissoudre.
Une annonce historique suivie en direct par des centaines de journalistes et des millions de personnes à travers le monde. Après quatre décennies de violence, l’icône kurde Abdullah Ocalan, chef historique du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), a appelé jeudi le groupe à mettre fin à la lutte. «Tous les groupes doivent déposer les armes et le PKK doit se dissoudre», a-t-il indiqué dans une lettre lue en son nom par le parti prokurde DEM, dont une délégation l’avait rencontré dans la matinée sur l’île-prison d’Imrali, en mer de Marmara, où il est détenu à l’isolement depuis vingt-six ans.
Figure quasi mystique, Abdullah Ocalan, 75 ans, est autant vénéré qu’haï selon le côté des frontières, intellectuelles ou géographiques, où on se place. Peu de gens ont autant marqué la vie politique turque que le chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). L’homme, dont les derniers portraits photo datent d’un quart de siècle, est incarcéré depuis 1999 sur l’île-prison d’Imrali. Depuis l’établissement dont il est presque l’unique détenu au large d’Istanbul, ses rares prises de parole sont transmises par ses avocats, ses proches ou les personnalités politiques autorisées depuis quelques mois à lui rendre visite dans le cadre d’une détente amorcée par les autorités turques.
L’homme au visage barré d’une épaisse moustache noire avant son arrestation est surnommé «Apo», qui veut dire «oncle» – figure protectrice dans la culture kurde – en kurmanji, et jouit d’une aura incontestable auprès des Kurdes de Turquie surtout, mais aussi de Syrie, d’Irak ou d’Iran. Abdullah Ocalan est né à la fin des années 1940 dans une famille de sept enfants, d’un père kurde paysan et d’une mère turque, dans le village d’Ömerli, dans le sud-est de la Turquie.
Culte de la personnalité
Il aurait été élevé en parlant turc, langue qui demeurera celle de ses écrits et réflexions. Ocalan étudie par la suite les sciences politiques à l’université d’Ankara dans les années 1970, où il rejoint d’abord les mouvements de l’extrême gauche turque. Dès 1972, l’étudiant passe sept mois en prison pour avoir protesté contre l’opération de l’armée turque pour mettre fin à une prise d’otage de techniciens canadiens et britanniques de l’Otan : le militant révolutionnaire Mahir Cayan et neuf autres membres de son commando avaient été tués. Ocalan prend peu de temps après ses distances avec la gauche turque pour se dédier à la cause kurde.
Dans l’idée de libérer le Kurdistan du «colonialisme turc», il fonde en 1978 le PKK et s’établit dans un premier temps en Syrie, qui est alors en conflit avec Ankara, puis dans la vallée de la Bekaa, au Liban, où il bénéficie du soutien des mouvements palestiniens. Ocalan étoffe ses troupes et lance son mouvement dans la lutte armée contre l’Etat turc en 1984. Chassé par le régime de Hafez el-Assad à la fin des années 1990, le leader kurde part en cavale, passant notamment par la Grèce et l’Italie. Il sera capturé le 15 février 1999 par les services de renseignements turcs (MIT) à Nairobi, au Kenya, à sa sortie de l’ambassade de Grèce.
En guerre contre le pouvoir turc, le chef du PKK doit la vie sauve au processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne : Ankara abolit la peine de mort pour se conformer aux critères d’adhésion. Ocalan voit sa peine commuée en prison à vie. Il est alors soumis à des conditions de détention drastiques : privé d’accès à la télévision, le prisonnier dispose certes d’une radio mais elle ne diffuse que la chaîne publique turque TRT. Et s’il a le droit de sortir de sa cellule, ce n’est qu’une à deux fois par jour et dans une cour de 4 mètres sur 10.
Emprisonné quasiment au secret, Ocalan n’en conserve pas moins son autorité sur le PKK, à qui il transmet des instructions par ses avocats. Car «Apo» a institué un très fort culte de la personnalité au sein de l’organisation. Dans une interview accordée à la chaîne australienne ABC en 1998, il ira même jusqu’à dire qu’il «s’inspire directement des méthodes des prophètes».
Autoritaire, Ocalan écarte rivaux et dissidents. Jusqu’à son épouse, Kesire Yildirim, qu’il soupçonne d’être à la solde des Turcs. Bannie du mouvement en 1986, elle vit depuis en Suède. Le leader kurde exige une loyauté totale de la part de ses partisans, à qui il interdit tous liens amoureux et familiaux. Convaincu de son propre génie, Abdullah Ocalan enjoint ces derniers à l’imiter. «Personne ne peut soutenir que je ne représente pas une grande force. Même l’ennemi ne conteste pas ce fait […] Il s’agit de vous amener au même niveau que [moi]», écrit-il dans Comment vivre, un ouvrage dédié à ses partisans publié en 1996.
Modèle de gouverance locale et décentralisée
Quant à la doctrine officielle du PKK, Ocalan la fait évoluer au gré de ses évolutions intellectuelles personnelles. D’un mélange de marxisme-léninisme et de nationalisme kurde, l’idéologie du mouvement a évolué vers le «confédéralisme démocratique» au milieu des années 2000. Sa théorie, nourrie de lectures disparates menées en prison, s’inspire en particulier du penseur libertaire américain Murray Bookchin. Ocalan propose désormais un modèle de gouvernance locale et décentralisée, qui s’appuie par ailleurs sur le socialisme, l’écologie et le féminisme. Délaissant la revendication de la création d’un Etat kurde indépendant et plaidant plutôt pour une autonomie de la région kurde en Turquie, ainsi que des droits culturels et linguistiques.
Ses nouvelles idées ont prospéré sur le terrain sans qu’il ne puisse assister à leur mise en application. En Syrie, après le retrait partiel des troupes baasistes du nord-est du pays en 2012, l’«apoïsme» est mis en œuvre par le PYD, la branche locale du PKK. L’avenir de ces enclaves kurdes dans la Syrie post-Bachar al-Assad serait d’ailleurs l’un des principaux enjeux des négociations en cours entre PKK et autorités turques. Et, pour l’historien spécialiste des Kurdes Hamit Bozarslan, à l’heure de ces nouveaux pourparlers, «c’est toujours Ocalan qui allume le feu vert ou le feu rouge».