Pour les Kurdes syriens l’avenir se négocie à Damas, pas à Ankara/ Hélène Sallon/LE MONDE

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Le Monde, le 29 février 2025

(BEYROUTH, correspondante) Le chef des forces kurdes de Syrie conditionne le départ des combattants du PKK à un cessez le feu avec la Turquie

Le chef des Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, a salué, jeudi 27 février, « un appel historique » du chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdullah Öcalan, au mouvement armé à se dissoudre et à déposer les armes. La lettre d’Öcalan lui avait été transmise en amont par le président du Kurdistan irakien, Nechirvan Barzani, qui a joué un rôle-clé dans les négociations avec Ankara. »L’appel à déposer les armes le concerne lui et ne concerne pas nos forces », a néanmoins précisé Mazloum Abdi.

Lui-même issu des rangs du PKK et proche d’Öcalan, le militaire kurde syrien de 58 ans fait valoir qu’il n’y a plus de lien organique entre le PKK et ses forces, ainsi qu’avec l’administration autonome kurde mise en place dans le nord-est du pays à la faveur du conflit syrien déclenché en 2011. La Turquie, qui considère le PKK comme « organisation terroriste », ne voit pas les choses du même œil.


Depuis 2016, Ankara mène des opérations militaires contre les FDS, avec le soutien de factions syriennes, au motif que leur principale composante, les Unités de protection du peuple (YPG), est affiliée au PKK. Son administration autonome est dominée par le PYD, un parti syrien dans la mouvance du PKK. Des cadres du PKK y tiennent des
postes-clés, comme les finances et l’énergie, un dossier central dans cette région riche en hydrocarbures.

Se revendiquant comme partie intégrante de la Syrie, les FDS ne veulent pas négocier leur avenir avec Ankara, mais avec Damas, où un nouveau pouvoir est en place sous la direction du président par intérim, Ahmed AlCharaa, depuis la chute de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024. «Nous ne voulons pas dissoudre les FDS, au contraire, nous pensons que les FDS renforceront la nouvelle armée syrienne »

Les négociations engagées avec Damas sont au point mort. Le président de transition, Ahmed Al-Charaa, s’oppose aux exigences formulées par les Kurdes, notamment concernant une forme d’autonomie kurde du Nord-Est syrien et l’intégration des FDS au sein de la nouvelle armée syrienne sur une base collective. Les deux camps, résolus à trouver une issue diplomatique à leurs divergences, temporisent.

Le chef spirituel du PKK n’a pas évoqué la Syrie ou la question kurde à l’échelle régionale. Néanmoins, il a estimé qu’une fédération, une autonomie administrative ou des « solutions culturalistes »ne sont pas de bonnes pistes. L’historien Boris James minimise cette mention.
« Le discours d’Ocalan est extrêmement centré sur la Turquie, il n’y aura pas de conséquences sur les acteurs kurdes qui pourraient avoir une action hors de la Turquie » estime-t-il. »Cela peut avoir des conséquences sur l’interprétation qui pourra en être faite par les uns et les autres, mais la discussion n’est pas close tant qu’il n’y a pas un geste de la Turquie qui irait dans le sens d’un dépôt des armes« , poursuit l’historien. C’est en substance ce qu’a suggéré le chef du PYD, Salih Muslim, estimant
qu’«il n’y aurait pas besoin d’armes si nous étions autorisés à travailler politiquement. Si les raisons du port d’armes disparaissent, nous les déposerons ».

Risque de scission


L’engagement d’Ankara en faveur d’un cessez-le-feu avec les FDS pourrait y contribuer. Auquel cas, avait assuré le commandant Abdi, début janvier, les combattants non syriens au sein des FDS partiraient. Le leader kurde espérait que le discours d’Öcalan viendrait appuyer cette décision pour éviter des divisions en interne, alors qu’il compte de nombreux détracteurs parmi les cadres du PKK. Le départ des membres étrangers du PKK, présents au sein des FDS comme de l’administration autonome, renforcerait l’autonomisation de ces instances.


Il revient désormais aux cadres du PKK, qui sont pour la plupart repliés dans les montagnes de la région de Qandil, dans le nord de l’Irak, d’interpréter le discours d’Öcalan. « La question n’est pas pour eux, de déposer les armes. Je serais très surpris, car ce serait unilatéral, sans aucune contrepartie de la part de l’Etat turc« , estime l’historien Boris James. Les cadres du PKK attendent des garanties du pouvoir turc quant à un cessez-le-feu et au devenir des cadres et des milliers de combattants.


Le PKK n’est plus aujourd’hui qu’un acteur parmi d’autres d’une mouvance kurde chapeautée par le Koma Civakên Kurdistanê (KCK, Union des communautés du Kurdistan), qui réunit aussi ses branches syrienne (PYD), iranienne (PJAK) et irakienne (PÇDK). explique Boris James. « Le discours d’Öcalan pourrait entraîner une reconfiguration du leadership de la mouvance PKK, en consacrant un rôle de leadership majeur pour des personnalités comme Murat Karayilan (le chef de la branche armée du PKK), ou encore Cemil Bayik, le chef du KCK »
Les cadres du PKK peuvent s’appuyer sur le PJAK iranien et le PÇDK irakien, qui ont renforcé leur présence dans une couronne allant de Qandil jusqu’au Nord-Est syrien, en passant par Souleimaniyé, Kirkouk et le Sinjar irakien, avec le soutien de l’Iran, et ce malgré les campagnes militaires menées par la Turquie dans le nord de l’Irak.
Conscient du risque de scission au sein de la mouvance PKK, Abdullah Öcalan a appelé, dans son discours, à la tenue d’un congrès interne.

Hélène Sallon

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