Fehim Taştekin, dans Gazete DUVAR, le 21 février 2021, photo: GETTY

Traduit par Renaud Soler


« Garê est tombé, l’affaire est pliée ». C’est ce qu’a affirmé le président de la République et le secrétaire général de l’AKP [Parti de la Justice et du Développement] Recep Tayyip Erdoğan, lors du congrès du parti, alors que la douleur des mères s’exprimait encore. La politique n’est pas belle à voir. Ce qui est tombé est le feu de Garê. Sur les foyers de treize soldats et policiers. Ce qui est tombé, c’est l’intelligence, la justice, l’humanité, au nom de vulgaires objectifs politiques.

L’armée turque s’est retirée à la fin de l’opération. Les bases logistiques, d’entraînement et de soin du PKK [Parti des Travailleurs du Kurdistan, mouvement de guérilla kurde] dans les monts Garê sont toujours là.

Qu’est-ce donc qui est tombé ? Est-ce cela, la conclusion que l’on peut tirer des pertes matérielles et humaines provoquées par les bombardements ? Erdoğan s’emploie à faire payer à l’opposition la responsabilité d’une opération ratée dont il porte la responsabilité et à faire des grottes profondes où étaient détenus les treize otages une question de politique intérieure.

Depuis l’abandon du processus de paix et la décision de reprendre les hostilités avec le PKK en 2015, on ne connaît pas avec certitude le rendement politique de ces catastrophes à répétition, mais ce qui est sûr, c’est que les treize cadavres de Garê sont utilisés pour forcer des portes à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

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La première porte est celle de la Maison-Blanche. Le message de condamnation du Secrétariat d’État états-unien, conditionné par un « si la responsabilité du PKK est confirmée », montre clairement sur quelles bases reposent les relations entre l’administration de Joseph Biden et la Turquie. Ce n’était pas une faute d’inadvertance ; la formule était intentionnelle. La signification du terme « manque de confiance », utilisée pour décrire les relations bilatérales actuelles, se précise. Ce manque de confiance est particulièrement inquiétant pour Erdoğan, lequel attendait impatiemment un appel du président Biden qui sauverait le partenariat entre les deux pays. Il allait venir. Il devait venir. On prendrait contact, échangerait des vues et bon gré mal gré, on concluerait un accord donnant-donnant. Mais cette amitié projetée n’a pas pris corps ! Au lieu de Biden, c’est le secrétaire d’État Antony Blinken qui a téléphoné à son homologue Mevlüt Çavuşoğlu ; Blinken a annoncé que « les terroristes du PKK portaient la responsabilité des morts » et apaisé ce faisant les tensions. Mais après quelles contorsions !

Par ses sorties, dans lesquelles il accuse les États-Unis d’aider des terroristes, Erdoğan tente par avance de mettre sous pression Biden et de l’obliger à abattre les cartes importantes qu’il a en main. L’affaire de la Halk Bank [accusée par la justice états-unienne de contournement des sanctions contre l’Iran] et les sanctions supplémentaires contre l’achat des S-400 à la Russie l’inquiètent. Forcer Biden à dévoiler son jeu en créant une tension autour du PKK, avec ses dimensions conçernant la politique intérieure, est le choix préféré par Erdoğan.

On voit qu’il s’agit pour lui, qui qualifie sans retenue le partenariat des États-Unis avec les YPG-FDS [Unités de protection du peuple et Forces démocratiques syriennes, coalition de forces qui lutte contre l’État Islamique en Syrie du Nord, dans laquelle les Kurdes jouent un rôle majeur] de « soutien au terrorisme », de pousser les Américains à faire un choix. En dépit du fiasco de Garê, il semble par conséquent que les opérations militaires au-delà des frontières ne soient pas prêtes de s’arrêter.

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Dans une première déclaration, Erdoğan avait fait part de sa détermination à conduire des opérations qui devaient englober les monts Sinjar. Il n’est guère difficile de les vendre au public turc. En cas de victoire comme de défaite, elles offrent l’opportunité d’attaquer l’opposition. La seconde contenait une promesse : « [L’opération de] Gara a renforcé notre détermination à constituer une zone de sécurité devant nos frontières. Nous allons élargir nos opérations vers les régions où les menaces persistent. (…) Nous allons rester le temps qu’il faut dans les régions que nous avons sécurisées ». Erdoğan rend plus fonctionnels les codes qui régissent la part sombre de l’État, avec la collaboration de toutes les institutions et leurs bases politiques et sociales. Remettre toute chose dans les mains de Devlet Bahçeli, le chef du MHP [Parti du Mouvement National, extrême-droite nationaliste], placé en position de tuteur, renferme de graves menaces.

Erdoğan est un homme politique qui a perdu tout cohérence dans ses fondements, ses prises de parole, de positions et de décision. Il est responsable de tout ce qui est arrivé. Tenter de trouver dans son passé des pages favorables pour les actualiser, dessiner le profil d’un leader capable de conduire à la paix, cela est non seulement vain mais aussi misérable. Tant qu’Erdoğan concevra l’arrêt des opérations au-delà des frontières comme un échec, il les poursuivra. Tout le récit du pouvoir repose sur le mythe de la stabilité apportée aux régions voisines que chenilles de l’armée turque écrasent. Depuis le début, Erdoğan essaye de faire comprendre aux Américains à quel point cela est important pour leurs communs objectifs.

Comme il l’avait fait avec Donald Trump pour envahir l’est de l’Euphrate [opération Source de Paix en octobre 2019], Erdoğan cherche la moindre faille chez Biden pour conclure un deal et lancer des opérations dans les monts Sinjar, d’ici la deuxième moitié du mois de mars. Il s’agirait ensuite d’installer la police militaire sur la frontière entre l’Irak et la Syrie, entre Faysh Khabur et Rabi’a, et encercler par le sud les YPG-SDG. Si le feu vert était donné, il s’agirait alors de pénétrer par là en Syrie, de détruire les rêves d’autonomie des Kurdes et de s’asseoir à nouveau à la table des négociations avec Damas et Moscou. La Turquie a dans sa manche l’atout de l’« armée nationale syrienne » [coalition de groupes rebelles djihadistes fondée en 2017 sous l’égide de la Turquie] et s’en servira ad libitum pour fabriquer la Syrie qu’elle désire. Ce retour au point de départ est la précieuse alternative que la Turquie veut à tout prix mettre sous les yeux des Américains.

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Naturellement, ce n’est pas seulement Erdoğan qui se prépare à ouvrir une page neuve pour Joseph Biden. Les menaces d’opération turque dans les monts Sinjar ont d’ores et déjà mobilisé les milices chiites dans la région : l’envoi de trois brigades de la Mobilisation populaire [al-Hashd al-shaabi, coalition de milices chiites fondée en 2014] est lié à la fois aux plans d’intervention turcs et à l’intention affichée par les États-Unis de faire glisser leurs bases militaires vers le Kurdistan. La proposition faite par la Turquie à Bagdad et à Erbil de monter une opération commune dans les monts Sinjar provoque des mouvements sur le terrain qui dérangent à la fois à Ankara et à Washington. Les Iraquiens sont très inquiets des plans turcs et on ne peut écarter l’influence de l’Iran.

Chaque partie œuvre à modifier en sa faveur les conditions initiales avant de rencontrer Biden. Les Syriens ont eux aussi des fourmis dans les jambes. Le chef de l’organisation terroriste du Front de libération de la Syrie [Hay’at Tahrir al-Sham, coalition djihadiste parmi les plus importantes de la région d’Idlib] Abu Muhammad al-Julani a pris la pose en costume avec le journaliste américain Martin Smith. Par cette nouvelle image qu’il se donne, il entend suggérer aux Occidentaux de ne point trop s’attarder au passé et à ses liens avec l’État Islamique et al-Qaida, mais de regarder plutôt vers l’avenir et les services qu’il pourrait leur rendre. Après tout, n’est-il pas protégé par un membre de l’OTAN ? Il n’y a rien à craindre ! Peut-être que l’inscription sur la liste des organisations terroristes des Nations-Unies est un malentendu qui va se régler : Erdoğan lui-même n’avait-il pas dit qu’il s’agissait d’une « erreur » ?

Le New York Times [Carlotta Gall, « In Turkey’s Safe Zone in Syria, Security and Misery Go Hand in Hand », 16/02/2021] n’hésite pas quant à lui à enjoliver la présence turque en Syrie : « La Turquie a été largement critiquée quand elle a envoyé ses forces en Syrie, mais aujourd’hui ses soldats se tiennent entre des millions de Syriens et un massacre pontentiel par les forces du président Bashar al-Asad [« Turkey was widely criticized when it sent forces into Syria, but today its soldiers stand between millions of Syrians and potential slaughter at the hands of President Bashar al-Assad’s forces »]. Cet article rappelle ceux pleins de contre-vérités publiés en 2011-2012 et qui encourageaient la Turquie à prendre ses responsabilités en Syrie. Dans la suite de l’article, des soldats ayant quitté l’armée syrienne s’adresse à Biden pour lui demander de former un nouveau conseil militaire, comme cela avait été le cas en 2011 avec Manaf Tlass [officier supérieur de l’armée syrienne ayant fait défection en 2012], et se pose en alternative.

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Personne ne connaît l’importance réelle du dossier syrien pour Biden. Tout le monde a pourtant lancé les dés. Le fait que Biden n’a pas encore avancé sur le sujet indique sans doute la grave impasse dans laquelle se trouvent les problèmes. Transiger avec Erdoğan exige des changements de position qui ne sont pas seulement dans les mains des Kurdes. La présence des États-Unis à l’est de l’Euphrate, assurée grâce au partenariat avec les Kurdes, sert avant tout Israël qui peut poursuivre ses attaques non revendiquées en Syrie. D’un autre côté, la lutte contre l’Iran, exhibée à l’époque de Trump comme raison de la présence américaine en Syrie, est toujours d’actualité. Enfin, les États-Unis font face à la Russie non plus seulement dans la mer Noire, mais aussi en mer Méditerranée. La base miliaire de Hmeymim abrite des bombardiers lourds dont l’importance stratégique excède largement le cadre syrien.

En cas de continuité dans la politique de pression sur l’administration syrienne et de poursuite de la politique d’équilibre et de pressions sur la Russie et l’Iran, Biden pourrait éviter d’avoir à renverser trop vite la table. Dans une telle situation, sans développer de nouveaux partenariats, un changement d’aiguillage de la part de Biden paraît difficile. La réalité russe vient du reste de se rappeler au bon souvenir des Américains. Lors de la quinzième réunion au format Astana qui s’est récemment tenue à Sochi, la Russie, la Turquie et l’Iran ont publié dans une déclaration commune leur attachement à l’intégrité territoriale et la souveraineté de la Syrie et renouvelé leur engagement à lutter contre le terrorisme.

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Les derniers développements en Turquie sont sans lendemain. Il est même difficile de parler de stratégie. Les objectifs assignés aux opérations au-delà des frontières sont coupés de la réalité. Ils se poursuivent malgré tout. De sorte que personne ne puisse reprendre son souffle. Il n’y a aucun sens à attribuer ces éclatantes audaces à une puissance mature ou confiante en elle-même. Il s’agit au contraire de l’hyperactivité provoqué par un épuisement aux multiples formes. Une hyperactivité sans direction, sans plan et passablement désordonnée. Et sans lendemain.

Fehim Tastekin est un journaliste turc et un chroniqueur de Turkey Pulse qui a déjà écrit pour Radikal et Hurriyet. Il a également été l’animateur de l’émission hebdomadaire “SINIRSIZ”, sur IMC TV. En tant qu’analyste, Tastekin est spécialisé dans la politique étrangère turque et les affaires du Caucase, du Moyen-Orient et de l’UE. Il est l’auteur de “Suriye : Yıkıl Git, Diren Kal,” “Rojava : Kürtlerin Zamani” et “Karanlık çöktüğünde – ISID.” Tastekin est le rédacteur en chef fondateur de l’Agence Caucase.