Anthi Carra évoque ce dernier représentant d’une lignée d’écrivains Istanbul Rive Gauche [1] décédé le 12 février dernier.

Né en 1935 à Ödemiş, une petite bourgade à une centaine de kilomètres d’ Izmir, Demir Özlü vient de mourir samedi dernier d’une crise cardiaque à l’âge de 86 ans, à Stockholm.  Il y vivait depuis de nombreuses années dans un exil volontaire né des aléas de la vie et de l’histoire de son pays.  Son destin d’écrivain avait pourtant commencé à Istanbul, lorsqu’ il était élève au Lycée de Garçons de Kabataş, et étudiant à la Faculté de Droit par la suite. Ses écrits sont imprégnés de l’ambiance de Beyoğlu (quartier européen d’Istanbul), sinon de l’angoisse diffuse de l’architecture et du cosmopolitisme du mythique Péra (nom grec de Beyoğlu) qui fut le théâtre des « Événements de Septembre » 1955, ce pogrom dirigé contre la minorité Rum. « Bunaltı » (Angoisse) est d’ailleurs le titre de son premier recueil de nouvelles paru en 1958.  Étape nécessaire pour un jeune intellectuel Turc de l’époque aspirant à écrire, il part en 1960 compléter ses études à Paris. Études de philosophie à la Sorbonne dans les brumes de l’existentialisme de l’après-guerre. Il en rapportera cet esprit désabusé face à l’absurde et cela imprimera ses œuvres. Celles-ci semblent s’inscrire dans la littérature de l’errance et de la découverte du paysage urbain d’Istanbul qu’avait inauguré Sait Faik, ce premier flâneur des Lettres turques.

J’ai rencontré Demir Özlü pour la première fois vers le milieu des années 1990, ayant traduit en grec avec une dame originaire de cet Istanbul-là, Mme Alkmini Diamontopoulou, le très beau texte de sa sœur cadette trop tôt disparue, Tezer Özlü  « Les nuits froides de l’enfance ».  C’est à ce moment que j’ai lu pour la première fois ses écrits, en commençant par « Un rêve de Beyoğlu », un long récit, un rêve d’amoureux dans un Beyoğlu, qui reste encore en grande partie Péra, l’errance existentielle d’un jeune homme en guise d’ébauche à cet écran d’illusions qu’est la vie.  En relisant, après avoir appris sa mort ce week-end, son roman « Années de jeunesse d’un petit-bourgeois », je me disais que les lecteurs grecs connaissent bien mal les écrivains turcs de cette époque.  Et c’est bien dommage, car il y en a qui ont pu, comme l’a fait Demir Özlü, exprimer avec un lyrisme tout en retenue, à travers leur propre angoisse existentielle, quelque chose du drame des vaincus de leur ville, rendant plus facile à appréhender le climat politique et social qui a conduit au coup d’Etat militaire de 1970.  « Que peut faire un jeune intellectuel dans un pays où tout est gouverné dans la plus grande obscurité, sinon des relations avec des organisations prolétariennes et des femmes de la bourgeoisie? » écrivait-il alors.

 Je l’ai rencontré une nouvelle fois lors d’un Atelier d’Écrivains et Traducteurs des Balkans, organisé par le Centre National du Livre de Grèce, du 29 août au 5 septembre 1998 à Alexandroupoli (Dedeağaç). C’est à l’occasion d’une excursion en groupe à Didymoteihon (Demotika), qu’ont été tirées ces photos. On le voit assis à côté de Christos Papoutsakis, l’éditeur de la revue emblématique « ANTI » de la résistance grecque au régime des colonels, et de la poétesse, femme de lettres Anteia Frantzi, née et grandie elle-même à Beyoğlu.  Herkül Millas avait traduit à l’époque pour la première fois un de ses récits en grec.

Je l’ai revu par la suite plusieurs fois, toujours pendant l’été, à Istanbul. J’ai lu ses récits, ses romans et ses essais littéraires. Je garde en moi une image conforme à ces lectures. Celle d’un homme fin, éduqué, d’une grande sensibilité érotique. Ayant le sourire généreux et la bienséance d’une époque presque révolue.

Anthi Karra est née à Héraclion (Crète) dans une famille originaire de la region de Smyrne. Elle a fait ses études de droit à Paris et a travaillé pendant longtemps comme linguiste au Conseil de l’Union Européenne à Bruxelles. Passionnée de l’ histoire et de la culture du monde jadis ottoman, elle se consacre depuis plus de 30 ans à la traduction des oeuvres littéraires turques en grec, ainsi qu’à l’étude des contacts culturels nés entre ces deux langues à travers les longs siècles de leur coexistence . 


[1] Le terme Istanbul Rive  Gauche est emprunté à Timour Muhidine, auteur du livre du même titre (chez CNRS éditions , 2019)