Le 8 décembre 2020 disparaissait Michel Balivet. Historien des mondes seljoukide et ottoman, ainsi que des relations islamo-byzantines et turco-balkaniques, il était professeur émérite au Département d’études moyen-orientales d’Aix-Marseille Université, membre de l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM). À la suite de Robert Mantran, initiateur des études ottomanes au sein de ce qui était alors l’Université de Provence (Aix-Marseille 1), Michel Balivet y enseigna de 1987 à 2012. Il fut auparavant actif aux universités Hacettepe d’Ankara (1970-1972) puis Aristote de Thessalonique (1972-1982), à l’Institut français d’études anatoliennes à Istanbul (1982-1985), et au Centre national de la recherche scientifique à Paris, dans l’équipe de Gilbert Dagron, titulaire de la chaire d’histoire byzantine du Collège de France (1985-1987). Ce parcours forgea la conviction scientifique qui fut l’épine dorsale de ses travaux :

« il est difficile, dans nos spécialités très pointues, de s’accrocher à une seule et même civilisation, où même de se contenter d’une seule approche linguistique. Si vous vous intéressez seulement au grec médiéval ou byzantin, vous êtes obligé de vous tourner, à un moment ou à un autre, vers le monde musulman ou slave. À ce propos, ce qui m’a vite intéressé, c’est l’histoire relationnelle. » (« La communauté scientifique a enfin compris qu’il fallait désormais avoir plusieurs cordes à son arc » [propos recueillis par Sami Benkherfallah], Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre, 22/1 (2018). URL : http://journals.openedition.org/cem/15227)

Michel Balivet était un maître dans l’art de faire de l’anthropologie historique là où on ne la professait pas : chez les Turcs seldjoukides d’Anatolie des XIe-XIVe siècles. Sans jamais se départir du souci philologique qui lui fit sans relâche scruter les textes (il contribua à de riches éditions de « sources premières »), il œuvra à ce que le Moyen Âge des « Turcs », des Croisades aux Ottomans, nous devienne plus familier. À l’opposé de la pensée asymétrique dont regorgent les vulgates orientalistes, il se plut à chercher les effets de symétrie politique et culturelle permettant de comprendre les dynamiques de la Méditerranée médiévale. À rebours d’approches plaçant la discrimination ethno-religieuse au cœur de la définition des identités politiques, il débusqua (comme l’annonçait le titre de sa thèse de doctorat d’État soutenue à l’Université Marc-Bloch de Strasbourg en 1992, sous la direction d’Irène Mélikoff) d’innombrables « attitudes de conciliation et comportements supraconfessionnels », allant jusqu’à parler de « creuset culturel » et d’un « espace ottoman d’osmose islamo-chrétienne » jusqu’au XIXe siècle au Moyen Orient. Conscients aujourd’hui comme hier de ce que son approche apporte à nos contemporains, relisons-le :

« nous n’avons pas cherché à taire les malentendus et la méconnaissance profonde qui sous-tendirent une partie des relations entre les deux mondes évoqués ici, le chrétien grec et le musulman turc. […] Ce que nous avons essayé de montrer, c’est que ces rapports d’hostilité ne furent pas les seuls mais qu’il exista aussi […] des courants d’entente et de conciliation, qui agirent probablement à un autre plan, populaire, quotidien, individuel, mystique. » (Romanie byzantine et pays de Rûm turc. Histoire d’un espace d’imbrication gréco-turque, Istanbul, Isis, 1994, p. 197.)Michel Balivet sera inhumé au cimetière du village de la Bastidonne (Vaucluse), le mercredi 16 décembre à 16h.

Marc Aymes