IFRI, 9 Novembre 2020, Thomas GOMART, chronique parue dans la revue Études, Photo: EPA-EFE/SEDAT SUNA

« L’historien britannique Robert Gildea a publié L’esprit impérial1, ouvrage dans lequel il explique comment le souvenir de l’empire reste bel et bien présent aujourd’hui dans la conscience publique de la France et de la Grande-Bretagne : « l’enjeu pour les deux pays est d’affronter le passé colonial », conclut-il. Cela ne fait aucun doute.

D’autres pays comme la Russie de Vladimir Poutine ou la Turquie de Recep Tayyip Erdogan gagneraient aussi à le faire. Le comportement actuel de la Russie et de la Turquie ne peut se comprendre sans intégrer les conséquences toujours à l’œuvre de la chute de l’empire soviétique et de celle de l’empire ottoman.

Cent ans après sa signature, le traité de Sèvres hante toujours les Turcs. Pour eux, il symbolise la liquidation de l’empire et l’action permanente des puissances extérieures à leur encontre. Le « syndrome de Sèvres » ne cesse de se rejouer car cette mémoire a été cultivée par les générations politiques successives pour perpétuer une obsession sécuritaire. Erdogan prépare la célébration du centenaire de la création de la République turque (2023) en jouant ouvertement la carte du néo-ottomanisme.

Revenons sur le traité de Sèvres (10 août 1920), qui a sanctionné le rejet définitif des Ottomans hors d’Europe et a vengé, à plusieurs siècles de distance, la prise de Constantinople pour de nombreux historiens turcs. Le traité plaçait les provinces arabes sous tutelle britannique (Palestine, Transjordanie, Irak) et française (Liban et Syrie). Le territoire restant était divisé en zones d’influence entre la France, l’Italie et la Grèce. En outre, le principe des minorités était observé avec la protection assurée aux chrétiens de Turquie, le rattachement à la toute jeune République d’Arménie d’une partie de l’Anatolie et l’autonomie accordée aux Kurdes dans le sud-est de l’Anatolie. En outre, la liberté de circulation était imposée dans les détroits administrés par une commission internationale. La Turquie devait livrer sa flotte et réduire son armée. Pour finir, les finances et l’administration turques passèrent sous contrôle anglo-franco-italien.

Non ratifié, le traité de Sèvres ne fut pas appliqué en raison de la vigueur du mouvement nationaliste turc. La sévérité de ses clauses permit à Mustafa Kemal Atatürk de rallier une bonne partie de la population turque et des notables kurdes. De mai 1919 à juillet 1923, les nationalistes turcs se battirent à la fois contre le sultan, qui avait trahi l’empire, contre la République d’Arménie et contre les armées européennes d’occupation. Si les Français et les Italiens se retirèrent assez rapidement, la reconquête contre les forces grecques s’acheva en septembre 1922 avec la prise de Smyrne. Atatürk imposa alors aux anciens vainqueurs un règlement plus favorable à la Turquie avec le traité de Lausanne (24 juillet 1923), qui lui accordait sa pleine souveraineté et garantissait son unité territoriale.

Ce rappel permet de comprendre les ressorts de la culture stratégique turque, ainsi que les ambitions d’Erdogan. Premier ministre (2003-2014) puis Président (depuis 2014), il s’est lancé dans une politique néo-ottomane destinée à établir une sphère d’influence, à réduire la dépendance énergétique et à affirmer l’autorité d’Ankara sur l’islam politique. Depuis la tentative de renversement durant l’été 2016, le durcissement de son pouvoir personnel se traduit par des purges administratives. Sur le plan extérieur, la Turquie fait preuve d’un activisme sur plusieurs fronts, tout en véhiculant la vision de l’islamisme des Frères musulmans. La Turquie a déployé ses forces terrestres en Libye, en Irak et en Syrie et ses forces navales en Méditerranée orientale dans les eaux territoriales de Chypre. En outre, elle exerce une influence grandissante dans la corne de l’Afrique, en particulier en Somalie, au Caucase et en Europe à travers ses ressortissants qui forment des communautés organisées et contrôlées. Cette audace stratégique n’est pas sans rappeler celle de Poutine, mais elle s’apparente aussi à une politique aventureuse au regard de la fragilité économique de son pays.

Incarnation de l’impérialisme britannique, Winston Churchill expliquait aux diplômés de Harvard en 1943 que « les empires du futur seront les empires de l’esprit ». Cela ne signifiait pas qu’ils renonceraient aux moyens militaires.1 R. Gildea, L’esprit impérial. Passé colonial et politiques du présent, Passés composés, 2020.  > Lire l’article sur le site de la revue Études»

Thomas GOMART – Docteur en histoire des relations internationales (Paris I Panthéon-Sorbonne) et diplômé EMBA (HEC), Thomas Gomart est le directeur de l’Institut français des relations internationales, après avoir été directeur du développement stratégique (2010-2015) et directeur du Centre Russie/Nei (2004-2013). Avant de rejoindre l’Ifri, Thomas Gomart a été allocataire-moniteur à l’Université de Marne-la-Vallée (1996-1999), officier appelé au ministère de la Défense (2000), Lavoisier Fellow à l’Institut d’État des relations internationales (Université-MGIMO – Moscou, 2001), Visiting Fellow à l’Institut d’études de sécurité (Union européenne – Paris, 2002) et Marie Curie Fellow au Department of War Studies (King’s College – Londres, 2003). 

Ses travaux actuels portent sur la Russie, la gouvernance numérique, la politique étrangère française, le risque pays et les think tanks. Son plus récent livre L’Affolement du monde. 10 enjeux géopolitiques (Tallandier, 2019) a été récompensé du Prix du Livre de Géopolique 2019.