par Matthieu Caillaud,26 octobre 2020, legrandcontinent.eu

Comprendre la situation géopolitique de la Turquie n’est pas seulement analyser les manœuvres de Recep Tayyip Erdoğan en Méditerranée orientale, c’est encore comprendre de quels ressorts et de quels mythes sont faits les récits qui les sous-tendent.

Alors que les relations franco-turques connaissent de nouvelles tensions après les derniers propos de Recep Tayyip Erdoğan envers d’Emmanuel Macron et le rappel de l’ambassadeur français à Ankara pour consultation, nous avons décidé de montrer comment se déploie l’argumentaire d’un idéologue de la géopolitique turque : Cem Gürdeniz.

Ancien amiral de l’armée turque, il est le théoricien de la doctrine « Mavi Vatan » (patrie bleue), à l’origine de la géopolitique maritime de la Turquie, et est désormais auteur et consultant. Entre détournements de faits historiques, propagande, création et mise en scène d’une figure de « stratège », et véritables moments d’analyse, les propos de Cem Gürdeniz donnent des clefs pour comprendre non seulement la doctrine stratégique d’Erdoğan, mais également la nature du pouvoir en Turquie.

Les développements qui suivent doivent être lus à titre documentaire. Ils ne représentent pas la ligne de l’État turc, mais permettent de montrer l’arsenal géographico-rhétorique déployé par les tenants d’une Turquie « tournée vers les océans ». Ils ne peuvent pas non plus être lus indépendamment de la posture que souhaite prendre leur auteur. Nous renvoyons, chaque fois que nécessaire, aux notes de bas de page qui accompagnent les réponses de Cem Gürdeniz pour apporter nuance, rectification, ou complément d’analyse.

Vous étiez amiral dans la marine turque et en 2006, vous avez pensé et développé une nouvelle stratégie géopolitique appelée « Mavi Vatan » (la patrie bleue). Cette réflexion, qui était déjà présente chez certains penseurs depuis Atatürk, est maintenant au centre des actions géopolitiques et stratégiques turques en Méditerranée orientale. Qu’est-ce qui vous a amené à développer cette stratégie, dans quel contexte, et quelle était l’idée derrière « Mavi Vatan » ?

Lorsque j’ai décrit la doctrine « Mavi Vatan », mon principal objectif était de définir les zones de juridiction maritime turque, déclarées ou non, c’est-à-dire les eaux territoriales, le plateau continental et la Zone économique exclusive (ZEE). J’ai créé ce terme, à cause de cette fameuse carte de l’université de Séville que je vous ai envoyée1. Cette carte réduisait la Turquie à l’étouffement, elle était en train de la contraindre à se replier dans l’intérieur de ses terres. Elle coupait la Turquie de son plateau continental, de la mer Égée, des eaux internationales ; elle la coupait du reste du monde, elle la coupait des océans. J’ai alors pensé que ce n’était pas acceptable et que nous devions faire quelque chose pour le contester. À l’époque, la plupart des pays européens ne connaissaient pas cette carte. Mais quand, en avril 2004, les Chypriotes grecs ont déclaré leur ZEE2, nous avons alors compris que cette carte était bien en vigueur et qu’elle allait être mise en œuvre. En 2006, j’ai créé ce terme « Mavi Vatan » pour signifier l’importance des zones de juridiction maritime pour les générations futures, et non pour les vivantes. Nous ne pouvions pas reconnaître une telle ZEE, et il fallait faire quelque chose. C’est la principale raison pour laquelle j’ai créé ce terme : pour sensibiliser l’État, le public. Mais cela n’a pas fonctionné et n’a guère attiré d’attention. En 2007, les Chypriotes grecs ont annoncé 13 licences d’exploitation de gaz et de pétrole dans leurs soi-disant zones : cela a créé un réveil nouveau pour la Turquie. Nous avions déjà commencé nos opérations maritimes en Méditerranée afin de sauvegarder notre plateau continental, sous le nom de « Bouclier méditerranéen », en mars 2006. C’est moi qui ai ainsi nommé cette campagne d’opérations, et c’est aussi moi qui ai inventé ce nom. Avec cette opération, nous avons commencé à dévier tous les navires de recherche opérant sur notre plateau continental. Cela a suscité une grande colère au sein de l’Union européenne. En conséquence de ces opérations, la marine turque a été visée dans le rapport 2009 sur l’avancement de l’adhésion de la Turquie à l’Union, à l’article 32,3. Cet article indiquait que la marine turque entravait les activités de recherche pacifique des Chypriotes grecs dans leurs activité de prospection de pétrole dans la région. C’était une déclaration sévère à l’encontre de la marine turque et de la Turquie.

Trois mois plus tard, j’ai été arrêté pendant un mois sous les fausses accusations de l’affaire Sledgehammer conçue par les gülénistes4. Tout était basé sur de fausses preuves numériques, mais c’était surtout un nouvel avertissement de l’Union européenne et des États-Unis à l’égard de la Turquie : ne pas trop pousser en mer Égée et en Méditerranée. Dix mois après, j’ai été arrêté pendant trois ans et demi avec de nombreux amiraux et officiers de la marine turque : 15 amiraux sur les 53 en service actif, et 80 capitaines parmi les meilleurs de la marine turque ont été emprisonnés pendant trois ans et demi. C’était inimaginable, même en comparaison des épisodes révolutionnaires de l’histoire.

En 2006, j’ai créé ce terme « Mavi Vatan » pour signifier l’importance des zones de juridiction maritime pour les générations futures, et non pour les vivantes.

Ils pensaient qu’en décapitant les amiraux et les officiers de marine turcs, cela persuaderait la Turquie de capituler sur la défense de ses droits maritimes, poussant ainsi la Turquie en Anatolie, et la coupant d’un statut géopolitique méditerranéen, de la civilisation méditerranéenne et du devant de la scène politique en Méditerranée. Le message était clair : restez où vous êtes, et n’avancez surtout pas.

Même quand nous étions en prison, je n’ai cessé d’écrire et de penser. J’ai commencé à écrire des articles dans un quotidien turc, des articles hebdomadaires, sous le nom de Mavi Vatan, à partir du 24 mars 2013, un mois seulement après venait la publication de mon premier livre : « La flotte ciblée » (Hedefteki Donanma). Dans ce livre de 450 pages, j’ai expliqué au public turc pourquoi la marine turque était ciblée, ce qui se passait en mer Égée, ce qui se passait en Méditerranée. Et j’ai averti le peuple turc : votre avenir est sur le point d’être volé par l’Union européenne et par les États-Unis. Malheureusement, Fethullah Gülen et son organisation malfaisante en Turquie ont proliféré dans tous les domaines du gouvernement, de la justice, de la police, des forces armées et ils ont aidé le système euro-atlantique. Ils étaient soutenus par les États-Unis. Les Gülenistes ont créé un réseau de médias très puissant en Turquie, journaux, chaînes de télévision, sites web ; vous ne pouvez pas imaginer à quel point ils étaient forts5. J’ai encore dit ceci : prenez garde que votre avenir ne vous soit volé, qu’on vous refuse les mers. En 2013, ce livre et ma chronique ont créé une nouvelle façon de penser dans les médias turcs, parce que les Turcs, en général, étaient loin de la culture méditerranéenne et de la géopolitique méditerranéenne. Ce fut un grand réveil pour le peuple. Ils ont d’abord compris que certaines personnes payaient la facture de l’avenir de la nation : c’était les gens de la marine, c’était ces gens qui défendaient nos droits, et cela a créé une vague de prise de conscience.

En 2013, ce livre et ma chronique ont créé une nouvelle façon de penser dans les médias turcs, parce que les Turcs, en général, étaient loin de la culture méditerranéenne et de la géopolitique méditerranéenne.

Nous avons été libérés en 2014, et en 2015 nous avons été acquittés de toutes les accusations et tout le monde a reconnu qu’il s’agissait d’une fausse affaire, créée par l’organisation terroriste güléniste, avec l’aide du gouvernement turc, de l’opposition turque et même du Parlement turc6.

Puis, il y a eu la tentative de coup d’État du FETÖ7 en 2016, le 15 juillet, où le peuple turc a vu le vrai visage des terroristes gülénistes. Ils ont ouvert le feu sur les gens. Ce fut le premier incident de l’histoire millénaire de la Turquie, dans la péninsule anatolienne. Pour la première fois, l’armée et l’aviation turques ont ouvert le feu sur leur peuple8. Plus de 400 personnes sont mortes9. Ils ont tenté de créer une guerre civile en Turquie. In fine, leur objectif principal était la soumission de la Turquie au dessein euro-atlantique, qui comprend le retrait des troupes de Chypre du Nord, et la sécession de la République turque de Chypre du Nord, ainsi que la création d’un État fantoche du Kurdistan, avec un accès maritime, au sud de la Turquie d’une part, la soumission au retrait maritime turc en mer Égée et en Méditerranée d’autre part.

La lutte pour « Mavi Vatan » a commencé après 2016. À cette époque, la Turquie a acheté des navires de recherche sismique et a décidé d’acheter des navires de forage. La marine turque, après la purge des gülénistes de ses rangs, a conservé sa mobilité et sa puissance de feu, et elle a commencé à mener des exercices de plus en plus audacieux en Méditerranée. Mais d’un autre côté, nous avons vu des actions hostiles des Chypriotes grecs et des Grecs en mer Méditerranée, des actions soutenues par l’Union, principalement par la France, et les États-Unis. À l’heure actuelle, je peux dire que ces deux pays, la France et les États-Unis, soutiennent pleinement la Grèce et les Chypriotes. Les autres pays jouent un rôle d’équilibriste : l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni principalement. Les guerres en Syrie et en Libye ont détérioré le tableau déjà compliqué de la Méditerranée, et ont suscité la formation d’une alliance contre la Turquie. Dans chaque alliance, nous avons vu Israël, la France et les États-Unis contre la Turquie. L’Italie a également fait partie de ces alliances, mais elle s’est ensuite retirée du projet de pipeline en Méditerranée orientale en 2019. En mars 2019, nous avons assisté au plus grand exercice conjoint turc, appelé « Mavi Vatan ». Cela a été très efficace pour attirer l’attention des gens, en créant une grande prise de conscience pour le peuple et les cercles de l’État. Les gens ont vraiment compris ce que signifiait «  Patrie bleue » à cette époque. La portée et la pression des actions anti-turques ont augmenté après cet exercice.

La lutte pour «  Mavi Vatan  » a commencé après 2016.

Puis est venu le protocole d’accord entre la Libye et la Turquie concernant la délimitation de leurs ZEE respectives.10 Et cela a suscité une nouvelle colère au sein de l’Union européenne et aux États-Unis, car il s’agissait d’une frappe juridique stratégique contre ce bloc de pression, créant un nouvel argument juridique. Les affrontements NAVTEX (système d’information maritime automatique) entre la Grèce et la Turquie ont eu lieu plus tard, tout récemment, et nous en sommes maintenant à ce stade.

Que dit la stratégie « Mavi Vatan » ?

Pour résumer, la « Mavi Vatan » est composée de trois piliers :

  • C’est d’abord un symbole. Un symbole de la maritimisation de la Turquie. La Turquie souhaite retourner sur les mers, devenir une nation maritime, un État maritime. En fait, notre marine est actuellement un instrument typique d’un État maritime. Elle est forte, très dévouée, intellectuelle, créative et développée. 70 % des besoins de la marine sont pris en charge par l’industrie de la défense nationale11, et nous construisons nos corvettes, nos frégates et, à l’avenir, nous construirons des sous-marins. Nous les produisons actuellement sous licence de l’Allemagne depuis 1975. Mais à l’avenir, nous construirons nos propres sous-marins conçus en Turquie.

Mavi Vatan est d’abord un symbole. Un symbole de la maritimisation de la Turquie. La Turquie souhaite retourner sur les mers, devenir une nation maritime, un État maritime.

  • « Mavi Vatan » est deuxièmement une définition. Elle est née comme une définition des zones de juridiction maritime.
  • Troisièmement, c’est une doctrine. Une doctrine pour sauvegarder, protéger et développer les droits et intérêts maritimes de la Turquie, non seulement dans les zones de juridiction maritime turque mais aussi dans les zones d’intérêt, d’effet et d’impact. La partie doctrine de « Mavi Vatan » comprend cinq activités différentes : la première est l’utilisation de la marine, comme outil de diplomatie militaire ou de diplomatie dissuasive. La seconde est l’utilisation de l’industrie de défense turque pour soutenir la marine et l’armée de l’air. Troisièmement, l’utilisation et le développement de navires de recherche sismique et de navires de forage turcs. Quatrièmement, l’utilisation des sciences marines et de leurs applications dans notre « patrie bleue » ; et cinquièmement, la création de cadres juridiques et judiciaires pour la protection et la sauvegarde de nos zones de juridiction maritime. Cela implique de conclure des accords avec les voisins, dans le cadre des accords de délimitation.

Vous venez de dire que la tentative de coup d’État de 2016 avait été soutenue par l’Union européenne et les États-Unis. Votre raisonnement est uniquement basé sur le fait que les États-Unis ont fourni un refuge aux gülénistes et des fonds à certaines branches de Hizmet, c’est cela ?

Il s’agit d’opérations des services de renseignement. Nous savons que les gülénistes sont soutenus par la plupart des pays de l’OTAN et leurs agences de renseignement, y compris le FBI et la CIA. Ce sont des informations en source ouverte ; rien de tout cela pas n’est secret.12 Regardez la situation actuelle, tous les fugitifs du 15 juillet sont détenus en Grèce, en France, dans la plupart des pays de l’OTAN, et les États-Unis sont maintenant le vivier des gülénistes.

À ce jour, quelle serait selon vous la carte de la ZEE « idéale » pour la Turquie en mer Méditerranée ? Quelle serait la meilleure zone pour protéger les intérêts de la Turquie ? La carte proposée par l’amiral Yaycı ?

Oui, cette carte a en fait été conçue et dessinée par l’amiral Cihat Yaycı. Il est le cerveau du protocole d’accord entre la Libye et la Turquie. Il est l’amiral, l’ingénieur, le producteur de cette carte dont il a toute la justification. Elle est un peu différente de la carte que la Turquie a déclarée à l’ONU le 18 mars 2020 dernier, car la carte de Yaycı implique une côte opposée entre Israël – Turquie et Liban – Turquie13. Mais l’autre carte est toujours officielle et est actuellement en vigueur, même si elle n’est pas encore reconnue parce qu’à l’époque, on ne savait pas qu’il y aurait une côte opposée avec Israël et le Liban.

En ce qui concerne les relations avec la Grèce, nous avons assisté à une forte mobilisation de l’armée tout l’été, poussant même la Grèce à décréter l’état d’urgence. Pensez-vous qu’un conflit pourrait survenir entre les deux puissances ?

Non. La Grèce seule ne pourra jamais, jamais, je le répète, ne pourra même pas penser à lutter contre la Turquie. Nous sommes trop asymétriques. Ils savent que s’ils appuient sur la gâchette, ils vont tout perdre. Au cours des cents dernières années, ils ont capturé des îles de la mer Égée et la Thrace occidentale. La Turquie n’appuiera jamais sur la gâchette parce que la Turquie est un pays qui respecte ses accords et qu’elle maintient le statu quo à l’heure actuelle. Mais aujourd’hui la Turquie résiste à une « Grèce avide »14. Je l’appelle « Grèce avide », parce qu’elle n’est pas satisfaite de ce qu’elle a en ce moment. Les Grecs veulent plus de mer Égée, veulent plus de mer Méditerranée, ils veulent plus de tout, parce qu’ils s’y sont habitués. Ils sont 8 millions, ils n’ont pas d’industries, ils aiment la vie, la dolce vita, mais ils insistent pour toujours plus de mer Égée et de Méditerranée. Pouvez-vous les imaginer dire que la mer Égée est un lac grec ? Quel Turc pourrait accepter une telle chose, refuser à la Turquie d’atteindre les eaux internationales, d’atteindre les océans ? Si nous parlons de la mer Méditerranée, nous parlons de 1,7 % de l’ensemble de l’étendue maritime terrestre, et nous parlons ici de la moitié de la Méditerranée, la Méditerranée orientale15. Et les Grecs, avec l’Union européenne et les États-Unis, nous disent que nous ne pouvons avoir que 40 000 km² en Méditerranée, tout en en volant presque 150 000 km² ; pourtant en mer Égée, ils ne possèdent pas de plateau continental16. Ils ne veulent pas de Turcs en mer Méditerranée et en mer Égée. Dans le journal grec Kathimerini, en avril 2019, si je me souviens bien, un des chroniqueurs a écrit ce qui suit : « Lorsque le traité de Lausanne a été signé, nous avons laissé l’Anatolie aux Turcs, et ils nous ont laissé la mer Égée. Maintenant, les Turcs veulent récupérer la mer Égée »17.

Mavi Vatan est une doctrine pour sauvegarder, protéger et développer les droits et intérêts maritimes de la Turquie, non seulement dans les zones de juridiction maritime turque mais aussi dans les zones d’intérêt, d’effet et d’impact.

Ils considèrent toujours que l’Anatolie leur appartient. Sans prendre en compte que la mer Égée est pour eux un lac grec. Ils ont un esprit malade. Pendant plus de mille ans, les Turcs vivaient en Anatolie, mais ils considèrent toujours l’Ionie comme leur propriété. Ils vivent dans le pays imaginaire de Sophocle ou d’Aristote. Ils disent qu’ils ont laissé l’Anatolie aux Turcs, mais qui admet que nous avons laissé la mer Égée à la Grèce ? 49 % des eaux de la mer Égée sont des eaux internationales, des eaux de haute mer. Ce sont des zones à partager pour les plateaux continentaux respectifs à l’avenir, et pourtant ils prétendent que même ces eaux internationales sont les leurs. C’est inacceptable.

Revenons à votre question. Je ne vois pas la possibilité d’un affrontement armé entre les deux nations, à moins que la France ou les États-Unis ne provoquent la Grèce par derrière, comme ils le feraient en envoyant un boxeur au combat. Mais s’il agit avec son propre esprit et en se basant sur ses décisions propres, aucun Grec sobre ou sage ne pourrait songer à une guerre avec la Turquie. Côté turc, nous parlons de 83 millions de personnes ; depuis 1984, l’armée est au combat, et elle peut soutenir ses capacités de défense avec 70 % des équipements militaires produits sur le sol turc. N’oubliez en outre pas que les Turcs n’ont jamais été sauvés par d’autres forces, d’autres pays : ils se sont toujours sauvés eux-mêmes. Personne ne pensait à l’ingérence de la Turquie le 20 juillet 1974, mais en 120 heures, nous avons décidé d’intervenir après le coup d’État de Nikos Samson à Chypre. En 120 heures, nous avons changé la carte18. Je conseille donc aux Grecs d’agir prudemment, sagement contre la Turquie. Personne ne peut pousser la Turquie vers l’Anatolie, personne ne peut exclure la Turquie des océans, de la haute mer.

Une question sur ce retour aux océans. En France, de nombreux journaux et une grande partie de la presse définissent la stratégie d’Erdoğan comme une stratégie néo-ottomane, qualifiant les mouvements de la Turquie en Méditerranée orientale de mouvements qui pourraient rappeler la puissance maritime ottomane à son heure de gloire, quand la Turquie contrôlait les mers. Qu’en pensez-vous ?

Les gens, en général, aimeraient voir ce qu’ils veulent voir. Ils ne se forcent pas à penser différemment. Ils ne pensent jamais que cette pression géopolitique contre la Turquie n’est pas liée à la Turquie d’aujourd’hui mais à l’avenir de la Turquie. Je suis un kémaliste comme vous le savez, je n’ai rien à voir avec le gouvernement, ni aucune relation. Mais le gouvernement protège actuellement les intérêts et les droits sur notre « Mavi Vatan ». Cela ne signifie pas nécessairement que je les soutiens politiquement. C’est un parti islamique. En général, je n’aime pas l’utilisation de la théologie, de l’islam dans notre politique étrangère ou intérieure. D’un autre côté, comment se fait-il que la protection de la Turquie contre cette pression impérialiste, vers la terre, puisse être qualifiée de néo-ottomanisme ? Je ne comprends pas non plus. Nous défendons notre « Mavi Vatan ».

Je suis un kémaliste comme vous le savez, je n’ai rien à voir avec le gouvernement, ni aucune relation. Mais le gouvernement protège actuellement les intérêts et les droits sur notre  Mavi Vatan .

Jacques Attali est le cerveau de la géopolitique maritime française19. Tous les anciens présidents ont utilisé ses réflexions dans l’histoire récente. J’ai lu son livre Histoire de la mer20. J’ai écrit, deux ans avant lui, un livre turc intitulé Civilisation bleue . En fait, la plupart des choses dont il parle dans son livre, je les ai mentionnées pour la Turquie deux ans auparavant. Le sous-titre de mon livre était « La Turquie devrait devenir maritime ». Oui, la Turquie devrait retourner aux mers. Son livre est presque une copie conforme du mien, qui montre une façon de penser identique pour les deux pays méditerranéens. En ce moment, M. Erdoğan et ses penseurs, ses équipes, ont adapté la plupart de mes idées basées sur « Mavi Vatan ». Jacques Attali impose à la France la « Pax Mediterranea »21, qui est le reflet de son idéologie. Mais la « Pax Mediterranea » consiste en fait à imposer la carte actuelle à la Turquie. La « Pax Mediterranea » ne veut pas que la Turquie joue un rôle majeur en Méditerranée orientale et elle pousse la Turquie dans sa cage, ce qui est la voie du conflit entre la France et la Turquie. Deux idéologies : « Mavi Vatan » contre la « Pax Mediterranea ». En ce moment, c’est le choc des idées. Mais il devrait se rappeler que « Mavi Vatan » est une doctrine défensive. M. Attali et M. Macron pensent que la Turquie conteste les plateaux continentaux de la Grèce. Or, la Grèce n’a pas de plateau continental en Méditerranée22. Parce que la Grèce n’est pas un État archipel. La Crète, les Casos, les Carpathes, la chaîne de Rhodes, qui font face à la Méditerranée orientale avec seulement 117 km de côtes contre 1700 km pour la Turquie, ne peuvent être discutées. Mais si vous regardez leurs cartes, ils prennent plus que la Turquie. Comment celle-ci peut-elle accepter cette affirmation ? C’est impossible.

En 2013, Monsieur Hollande, votre président, et M. Samaras, Premier ministre grec, ont fait une déclaration en février. M. Samaras a annoncé que la Grèce déclarerait sa ZEE en mer Égée et en Méditerranée lorsqu’elle le déciderait, et M. Hollande a déclaré que la Grèce avait le droit de le faire23. Nous savons qu’il existe en Méditerranée un grand et riche réservoir et que l’Union européenne en tirera profit. Ce que je comprends de cette déclaration de 2013, c’est que la France et la Grèce travaillent ensemble, qu’il y a un partenariat, un projet d’exploitation du pétrole ou du gaz grecs, afin de satisfaire les dettes de la Grèce envers la France, l’Allemagne, et l’Union,  contractées d’ici 2060. Car tout le monde sait que la Grèce a une énorme dette extérieure, et que c’est la seule façon pour l’Union européenne de récupérer son argent. Ce que je vois actuellement, c’est que la Grèce est en train de sombrer et qu’elle a besoin de récupérer son argent. Deuxièmement, les États-Unis soutiennent ce plan pour lequel le monopole du gaz russe en Europe sera réduit avec l’introduction du gaz méditerranéen.

La Turquie devrait retourner aux mers.

Mais personne ne pense à la géopolitique future de la Turquie. Oubliez les hydrocarbures, pensez à notre monde dans 100 ans, quand il n’y aura plus d’hydrocarbures, grâce aux énergies renouvelables, à l’énergie verte et à cause du réchauffement climatique. Comment peut-il y avoir un avenir géopolitique pour la Turquie avec cette carte, poussée vers l’Anatolie, coupée de l’Afrique, coupée des autres océans ? Cette ouverture est la raison principale de la « Pax Mediterranea » de Jacques Attali. La Turquie est actuellement tenue pour l’obstacle numéro un de ce projet. En second lieu, l’autre raison est l’implication de la Turquie en Afrique. Cela est important parce que la Turquie est active en Afrique. Comme chacun le sait, depuis la chute du mur de Berlin, la Turquie est entrée peu à peu en Afrique. C’est tout à fait normal, car tout le monde est en Afrique. La France est en Afrique depuis 400 ans, et près de 300 milliards d’euros affluent chaque année dans les caisses de Paris en provenance de l’Afrique24, et donc on comprend sa volonté géopolitique. Mais pourquoi la Turquie ne devrait-elle pas être en Afrique ? Nous avons été en Afrique pendant 400 ans entre les années 1550 et jusqu’à la guerre italo-ottomane de 1911 et nous sommes de retour, c’est tout à fait normal. Il y a des millions de personnes d’origine turque en Libye, en Algérie, en Tunisie, nous les appelons les kul oğlu, ce sont des parents éloignés de la Turquie. Et bien sûr, la géopolitique en Libye est si importante pour la Turquie car c’est la porte de la Méditerranée orientale depuis l’Ouest.

Lorsque nous parlons de la Turquie, nous parlons d’une nation en pleine croissance : 83 millions d’habitants, membre du G20, une industrie en pleine expansion, une économie en pleine croissance. Oui, il peut y avoir une crise économique, et l’économie, de temps en temps, est en chute libre25, mais la Turquie va se relever, cela ne fait aucun doute. Quand la république turque a été créée en 1923, nous importions jusqu’aux aiguilles à coudre, il n’y avait rien. Mais à l’heure où je vous parle, nous construisons nos frégates, nous construisons nos corvettes, nous fabriquons nos propres missiles. La finance turque est partout, les entrepreneurs turcs, après les entrepreneurs chinois, sont les seconds en nombre dans le monde. Il faut donc comprendre que les intérêts géopolitiques de la Turquie vont se développer à l’avenir. Cela exige que la marine turque se développe également, mais nous ne pouvons pas appeler cela du néo-ottomanisme : aujourd’hui, c’est l’AKP qui est au pouvoir. Qu’en sera-t-il dans dix ans ? La Turquie sera toujours là. Il faut penser en termes de politique d’État et non en termes de partis politiques. Tout le monde pense que si l’opposition arrive au pouvoir, la Turquie abandonnera. Non.

Les intérêts géopolitiques de la Turquie vont se développer à l’avenir. Cela exige que la marine turque se développe également, mais nous ne pouvons pas appeler cela du néo-ottomanisme : c’est l’AKP qui est au pouvoir aujourd’hui.

Le président Macron, il y a quelques semaines, s’est exprimé de manière inappropriée contre le président turc26. Je n’aime peut-être pas le président turc, mais c’est le président turc. Il a été élu par les citoyens turcs. Je respecte le peuple, et l’un des chefs de l’opposition a déclaré que les propos de M. Macron contre le président turc ne pouvaient être acceptables. Je conseille à la France d’être sobre, et plus sage, dans ses relations avec la Turquie. Parce que la Turquie respecte toujours la France en tant que grand État, en tant que grand partisan et contributeur de l’humanité et de la culture mondiale. Oui, nous nous sommes combattus à de nombreuses reprises durant notre histoire, pendant la Première Guerre mondiale, pendant notre guerre de libération, mais nous aimerions tourner ces pages, et nous avons été alliés de la France au cours des soixante-dix dernières années. Nous ne comprenons pas cette politique hostile contre la Turquie basée sur la « Pax Méditerranea » de Jacques Attali. Si vraiment les Français veulent la « pax », ils devraient avoir de bonnes relations avec la Turquie. La Turquie ne peut pas accepter ces brimades, ces mots vides de sens contre elle.

Que répondez-vous à Emmanuel Macron qui a dit lors du dernier G7 que la Turquie n’était plus un partenaire au sein de l’OTAN ? Quelle place la Turquie devrait-elle avoir au sein de l’OTAN désormais ?

Pour moi, le rôle de l’OTAN a pris fin en novembre 1989, lorsque le mur de Berlin est tombé. C’est tout. Pourquoi l’OTAN existe-t-elle encore ? Pour contenir la Russie par le sud, la Chine et ses nouvelles routes de la soie par le sud-est, et l’Iran par le sud à nouveau. C’est pourquoi l’OTAN existe en ce moment. Lorsque vous regardez les relations de la Turquie avec ces trois pays actuellement, la Chine, la Russie et l’Iran, elles sont excellentes. Après la tentative de coup d’État du 15 juillet, nos relations avec ces trois pays se sont améliorées. Pourquoi ? Parce que l’OTAN a soutenu les gülénistes. La plupart des fugitifs ont trouvé refuge auprès des membres de l’OTAN. En ce moment, qui soutient le PKK, le PYD, le YPG ? La plupart des pays de l’OTAN. Qui donne des armes à ces organisations, qui lève l’embargo sur les armes contre les Chypriotes grecs27 ? Nos alliés de l’OTAN. Pas la Russie, pas la Chine, pas l’Iran.

Les Turcs remettent fortement en question la validité et la nécessité de l’OTAN de nos jours.

Les Turcs remettent fortement en question la validité et la nécessité de l’OTAN de nos jours, principalement en raison de l’attitude hostile de l’Occident : France, Allemagne, États-Unis. Après le Brexit, j’ai remarqué que l’Angleterre jouait un rôle très neutre, et en ce moment, pour de nombreux Turcs, le Royaume-Uni joue un rôle d’intermédiaire honnête. Mais la France est considérée en ce moment, avec sa position pro-arménienne et le langage hostile contre la Turquie par Macron, comme un État à risque. Macron n’agit pas comme un homme d’État, il agit comme un hooligan, comme la pom-pom girl d’une équipe de football. Ce ne sont pas des mots qui doivent être prononcés depuis la France, le pays de de Gaulle. Je considère que Macron est dans une situation de panique. Les gens normaux ne peuvent pas parler comme ça. Il devrait agir comme un véritable homme d’État, un homme sérieux.

C’est pourquoi je pense que la Turquie continuera à adhérer à l’OTAN, afin d’équilibrer ce jeu déséquilibré. Parce que la Turquie détient toujours le droit de veto au sein de l’OTAN. La Turquie sait bien que c’est la seule façon de contrôler les actions agressives de la plupart des alliés de l’OTAN contre elle, y compris la Grèce. Mais en attendant, les relations de la Turquie avec la Russie, la Chine et l’Iran vont progresser, c’est certain. Comme avec l’Italie. L’Italie est membre de l’UE, membre du G7, membre de l’OTAN, mais elle a signé un gros contrat pour les nouvelles routes de la soie avec la Chine. La France devrait penser à gagner les esprits et les cœurs des Turcs. S’ils poussent la Grèce contre la Turquie, par exemple par un affrontement armé, ce serait une catastrophe, et cela serait très perturbant. Perturbant non seulement pour la stabilité régionale mais aussi pour la stabilité mondiale, car ce serait la fin de l’OTAN, la fin de la stratégie américaine d’endiguement de la Russie et de la Chine, et ce serait un énorme trou dans l’ordre mondial et amènerait à un changement d’hégémonie dans la prochaine décennie. Peut-être en arrivera-t-on là un jour.

La Turquie continuera à adhérer à l’OTAN, afin d’équilibrer ce jeu déséquilibré. Parce que la Turquie détient toujours le droit de veto au sein de l’OTAN.

Au sujet de la question chypriote, quel rôle la Turquie doit-elle jouer ?

La population de la République de Chypre du Nord est d’environ 450 000/500 000 habitants, et les Chypriotes grecs sont plus d’un million de personnes. Peut-être vous rappelez-vous que tout a commencé en 1955, lorsque la garnison britannique a été expulsée de Malte, suite à quoi le Royaume-Uni a établi des bases militaires à Chypre. À cette époque, nous avons vu une animosité et une hostilité très fortes entre Grecs et Britanniques, hostilité qui a déclenché des attentats terroristes. Je pense qu’en ces temps-là, les Britanniques avaient besoin d’une nouvelle polarisation, et qu’ils ont alors créé une animosité entre les Turcs et les Grecs, alimentée après les événements des 6 et 7 septembre à Istanbul28. N’oubliez pas que les Grecs ont été sauvés de la République de Venise par les Turcs en 157029. Lorsque les Turcs ont envahi les îles en 1570, les Grecs vivaient dans les montagnes, car les Vénitiens les avaient exilés dans les montagnes, et ne leur avaient jamais permis de se rendre au bord de la mer. Ainsi, dans des conditions très pacifiques, Grecs et Turcs ont vécu ensemble pendant 400 ans, de 1570 à 1878, puis à nouveau tous ensemble sous la domination britannique, de 1878 à 1955, et n’ont eu aucun problème en presque quatre-vingts ans.

Mais en 1955, cette animosité a resurgi, et cela s’est transformé en une tentative de génocide par les Grecs en 196330. Pendant le Noël sanglant, ils ont versé le sang des Turcs, et la Turquie ne pouvait pas intervenir, car elle n’en avait pas les capacités cette fois-là. La marine turque n’avait pas de capacité amphibie, seule l’armée de l’air a survolé la région, a largué quelques bombes et a fait cesser le massacre des Turcs31. Jusqu’en 1974, la Turquie ne pouvait pas intervenir parce qu’en 1964, lorsque la Turquie a décidé d’intervenir, le président américain Johnson a écrit une lettre disant : si vous intervenez, nous ne pouvons pas vous protéger des Soviétiques. La flotte turque a mis fin à l’intervention et est rentrée chez elle.

En 1974, nous sommes intervenus parce qu’il y a eu un coup d’État visant à intégrer Chypre à la Grèce. Ils l’appellent « Enosis »32. La Turquie est intervenue et a sauvé le peuple turc parce que le but principal de l’Enosis était le nettoyage ethnique. Cela a été prouvé par la suite, Nikos Sampson l’a écrit dans ses mémoires lorsqu’il a été exilé à Paris. De 1974 à aujourd’hui se poursuit un processus de négociation pour la fédération de l’île, qui n’a pas donné de résultats positifs, car il est impossible pour les deux nations de se réunir à nouveau après une telle animosité lors de laquelle le peuple chypriote s’est entretué. Pouvez-vous imaginer que cette génération (de 1974) est toujours vivante et qu’ils vont à nouveau se faire face ? D’autre part, en 2004, dans le cadre du Plan Annan de l’ONU, les Chypriotes grecs ont dit non pour vivre ensemble avec les Turcs33. Malheureusement, les Turcs – et je dis que c’est une honte pour les Turcs – ont dit oui, qu’il aimeraient vivre ensemble, parce qu’ils ont été trompés par l’Union européenne, par son argent et par la forte pression de la propagande que celle-ci a mené de pair avec États-Unis et le gouvernement AKP. Ces personnes ont dit oui. Je suis désolé pour eux, parce qu’ils n’avaient pas d’idées géopolitiques ; enfin, grâce à la Grèce, le résultat a été négatif. Il y a quelques semaines, ils ont de nouveau dit non, dans un autre sondage qui demandait : Voulez-vous conclure un accord de fédération à nouveau ? et les Chypriotes grecs ont dit non. C’était une excellente réponse. Les Turcs devraient en tirer des leçons. Malheureusement, il y a encore des Chypriotes turcs qui aspirent à une solution fédérale, ce qui signifie leur désastre ultime. Ce sont les personnes vendues à l’UE, vendues aux États-Unis, en particulier Georges Soros et sa bande. Ils ont acheté ces Turcs. Je ne les considère pas Turcs : ils continuent à réfléchir et à promouvoir l’idée d’une solution fédérale.

Pour moi, dans mes écrits, dans mes discours, partout, je dis qu’il n’y a qu’une seule solution pour Chypre : qu’ils divorcent, que deux nations indépendantes soient établies, la République turque de Chypre, et la République grecque de Chypre, c’est tout.

Pour moi, dans mes écrits, dans mes discours, partout, je dis qu’il n’y a qu’une seule solution pour Chypre : qu’ils divorcent, que deux nations indépendantes soient établies, la République turque de Chypre, et la République grecque de Chypre, c’est tout. S’ils veulent une « enosis » avec la Grèce, qu’ils la fassent, mais je ne veux pas que les Chypriotes turcs soient intégrés à la Turquie, je préfère qu’ils restent un État turc indépendant au sein des Nations unies. Mais si la solution fédérale revient, vous risquez de voir à nouveau des effusions de sang en très peu de temps. Parce qu’ils ne sont pas prêts, vous ne pouvez pas tuer les sentiments des Chypriotes grecs contre les Turcs. Savez-vous que chaque soldat, qui quitte le service militaire du côté chypriote grec, soit envoyé chez lui avec un fusil et des centaines de balles34 ? Et pourquoi le sont-ils ? Pour chasser les oiseaux ? Non, pour chasser les Turcs. Et beaucoup de Turcs me demandent : Monsieur l’Amiral, pensez-vous que les Grecs vont commencer à se battre en Méditerranée ? Pourquoi posez-vous cette question ? je leur demande. Et ils me répondent : parce qu’ils sont lourdement armés, qu’ils ont posé plus de 150 blocs de béton contre le carrefour turc dans la ligne verte35. Cela signifie qu’ils se préparent à quelque chose. Je pose donc la question suivante : si la solution fédérale imposée par deux nations se met en place, qui sera responsable de l’effusion de sang à l’avenir ? C’est le meilleur moyen de maintenir la séparation entre deux factions qui ont proclamé leur indépendance.

Vous affirmez qu’Israël ferait partie d’une alliance contre la Turquie, avec la France et les États-Unis. Mais dans le même temps, Erdoğan et l’AKP font de très bonnes affaires avec Israël. Il y a beaucoup de liens économiques entre la Turquie et Israël. Pensez-vous que ce soit seulement une position politique pour l’AKP et Erdoğan  ? Les deux pays pourraient-ils devenir des alliés géopolitiques en Méditerranée ?

Vous savez qu’il y a deux blocs principaux en Israël. Les Séfarades sont venus de Cadix et d’Ibérie en 1490, et ils ont été sauvés par les Ottomans. Si les Ottomans ne les avaient pas aidés à cette époque avec l’amiral Kemal Reis et la flotte ottomane, il n’y aurait pas de Juifs Séfarades36. Ils les ont sauvés et les Juifs ont été amenés d’Afrique du Nord à Thessalonique, Izmir, Istanbul et dans certains ports de l’Adriatique. Les Juifs séfarades vivant aujourd’hui devraient en être reconnaissants envers les Turcs. Deuxièmement, les Juifs ashkénazes, qui viennent d’Europe centrale et orientale, voire d’Europe occidentale, surtout avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, ont pour la plupart trouvé refuge en Turquie37. Pendant le règne ottoman, et pendant 600 ans, les Ottomans et les communautés juives entretenaient d’excellentes relations. Ils ont prospéré, ils ont eu, disons, une période très saine pendant tout ce temps. Pendant la Première guerre mondiale, des Juifs ont combattu avec l’Empire ottoman : voilà les faits. Aucun Juif, aucun Turc n’a versé de sang jusqu’à l’incident du Mavi Marmara en 201038

D’autre part, l’orthodoxie grecque, pendant le règne ottoman, a versé à chaque occasion le sang du peuple juif, sous le couvert des massacres rituels. Chaque fois qu’un garçon grec était perdu dans le quartier, ils accusaient les Juifs d’avoir volé ce garçon, de mener des cérémonies ésotériques et ils versaient le sang à cause de la disparition des jeunes garçons. Et chaque fois ils se précipitaient dans le quartier juif pour faire un pogrom. Ils ont pillé ou tué, jusqu’aux années 189039.

Géopolitiquement, les relations entre Israël et la Turquie sont importantes, afin de créer une zone sûre et stable en Méditerranée orientale.

Il faut d’abord comprendre la situation actuelle : le mariage grec et juif est un mariage de convenance, il est temporaire. Pourquoi l’est-il ? Parce que le gouvernement islamiste en Turquie utilise les sentiments anti-juifs. C’est une situation précaire. En temps normal, les Juifs de Turquie ont une relation très forte avec le gouvernement, avec le peuple turcs. J’ai beaucoup d’amis juifs et je n’ai pas de problèmes. Mais d’un autre côté, il y a des gens comme moi qui critiquent la politique de l’État juif, pas la société juive, leurs pensées ou leurs croyances. Je critique par exemple leur volonté d’établir un État kurde fantoche dans le sud de la Turquie. Tout le monde sait qu’Israël veut cet État, afin de créer une zone sûre, ou zone de sécurité. Cela va à l’encontre de la géopolitique de la Turquie. Mais je conseille au peuple d’Israël, et j’ai toujours dit, que la seule façon de vivre en paix, dans la prospérité et la tranquillité dans la région est de gagner les cœurs des Turcs. Et je pense qu’à l’avenir, ils comprendront cela. Pour l’instant, ils sont aux côtés des États mandataires. La Grèce et les Chypriotes grecs. Ce sont les États mandataires de la France et des États-Unis. Les États mandataires ne sont pas dignes de confiance. Demain, vous ne pouvez pas savoir quelle direction ils prendront.

La Turquie est le pays le plus puissant de la région, avec l’histoire et les relations les plus fortes avec Israël. Si vous regardez les relations turco-israéliennes (sic) depuis 1492, jusqu’à aujourd’hui, nous parlons de presque 550 ans, ce qui est une longue période. Nous parlons des vingt dernières années en ce moment, contre 450 ans, ce qui n’est rien. Par conséquent, à l’avenir, si l’AKP n’est pas réélu et s’il y a un changement, ces décennies de pouvoir de l’AKP seront terminées. Géopolitiquement, les relations entre Israël et la Turquie sont importantes, afin de créer une zone sûre et stable en Méditerranée orientale.

Actuellement, il est impossible pour la Turquie et Israël de créer cette relation, car ils agissent dans le cadre de mouvements politiques, pour leur programme politique. Ce sont les exigences d’aujourd’hui, c’est temporaire.

Qu’en est-il de l’antagonisme entre l’Égypte et la Turquie ? Comme nous le savons, la relation entre Abdelfattah al-Sissi et Recep Tayyip Erdoğan est très tendue…

Pour moi, la Turquie devrait abandonner immédiatement cette politique étrangère basée sur la religion. Cela nuit à la Turquie, c’est une des raisons principales pour créer cette zone d’hostilité autour de la Turquie. Parce que la situation actuelle, d’une Turquie poussée vers son territoire anatolien, lorsqu’elle est expliquée objectivement à nos homologues, est compréhensible. Ils comprennent que cette carte n’est pas juste40 et que la Turquie est poussée vers les terres. Mais cette carte devient secondaire lorsque nous parlons de cette politique basée sur la religion, contre la Syrie, contre l’Égypte. Même si ces pays comprennent la sensibilité de la Turquie et la position de la Turquie, ils ne veulent pas entendre cela. Ils disent que la Turquie se mêle des affaires intérieures, comme l’ont déjà déclaré Assad et Sissi. Ils ont raison. Normalement, la Turquie devrait agir en fonction de ses intérêts, et non en fonction de ses considérations religieuses. C’est comme les guerres entre catholiques et protestants en Europe : oubliez ça. Nous devons suivre les impératifs et les principes de la politique étrangère de Mustafa Kemal Atatürk.

Nous devons suivre les impératifs et les principes de la politique étrangère de Mustafa Kemal Atatürk.

Ce que la Turquie fait actuellement en Libye ne suit justement pas vraiment la devise d’Atatürk : « Paix chez soi, paix dans le monde »…

Je pense que si. La position de la Turquie en Libye suit la voie de Mustafa Kemal Atatürk parce qu’il n’a jamais voulu quitter la Libye. Alors qu’il était lieutenant, il a écrit à son meilleur ami Salih Bozok dans une lettre : « Tant que nous ne verrons pas les navires de guerre turcs, les drapeaux turcs à Benghazi, Tobrouk et Tripoli, je ne veux pas quitter la Libye ». Hélas, nous n’avions pas de flotte à cette époque. Si nous n’avions pas de flotte aujourd’hui, nous ne serions pas en Libye. C’est la raison principale pour laquelle nous construisons une flotte aussi performante. Les flottes de l’OTAN ont été réduites après le démantèlement de l’Union soviétique, tous les pays réduisaient progressivement leur flotte. Au contraire, la marine turque a commencé à construire sa flotte, parce qu’un nouvel ordre géopolitique était en train de se remodeler. Grâce à nos anciens chefs de la marine, cette décision a été prise. Pour autant que je me souvienne de la France, de l’Allemagne et des États-Unis, ils ont réduit l’inventaire de leur marine en très peu de temps. La marine américaine est passée de 400 à 250 navires de guerre, car la marine russe était bien amoindrie, et qu’ils ont dû s’y adapter. Mais la marine turque n’a pas fait cela, et je pense que c’était un très bon choix. 

SOURCES
  1. 1.    En l’état, plusieurs traités donnent raison à la Grèce et lui donnent la possession de ces eaux qui touchent quasiment la côte turque  : traité de Lausanne en 1923, puis de Paris en 1947. La carte de Séville est une carte commandée par la Grèce à l’université de Séville en 2012, selon laquelle les îles grecques seraient les extensions du continent. N.B. La Turquie conteste ces accords de longue date, et c’est pour cette raison qu’elle n’adhère pas à la convention de l’ONU sur le droit de la mer.
    Une représentation de cette carte figure sous ce paragraphe.
  2. 2.    À partir de 2004, la République de Chypre signe et applique plusieurs accords bilatéraux avec ses voisins, l’Égypte (7 mars 2004), le Liban (en 2007) et Israël (février 2010). La loi 64(I)/2004 qui établit la ZEE chypriote indique que si une partie de la ZEE de la République de Chypre chevauche une partie de la ZEE de tout autre État, la délimitation de la ZEE de la République de Chypre et de la ZEE de l’autre État sera déterminée par un accord entre eux. En l’absence d’un tel accord, la délimitation de la frontière de cette zone ne s’étendra pas au-delà de la ligne médiane équidistante par rapport aux deux lignes de base à partir desquelles la largeur de la mer territoriale est mesurée. En conséquence, Chypre a établi comme droit interne l’application du principe de la ligne médiane équidistante. La Grèce n’a pour l’instant pas défini sa ZEE.
  3. 3.    Document de travail de la Commission : Rapport de 2009 sur le progrès en Turquie accompagnant la communication de la Commission au Parlement européen et au Conseil de l’Europe : stratégie d’élargissement et principaux défis pour 2009-2010, p. 32. Disponible ici.
  4. 4.    En 2012, le procès Balyoz, ou Sledgehammer (coup de massue), a jugé plus de 300 officiers de l’armée, accusés de fomenter dès 2003 un coup d’État pour renverser le Parti de la justice et du développement (AKP). Ils ont été acquittés en 2015, après que les preuves utilisées pour leur condamnation aient été reconnues comme falsifiées, et que le rôle de certains membres de l’appareil judiciaire ait interrogé au cours du procès. Certains avancent l’idée que ce sont les réseaux gülénistes qui auraient montés l’affaire de toutes pièces. Une implication des États-Unis et de l’UE n’a jamais été documentée ni prouvée ; l’implication de politiques, de hauts personnages administratifs de différentes institutions turques a été en revanche fortement suspectée.
  5. 5.    La confrérie Cemaat, ou Hizmet, de l’imam Fethullah Gülen (en exil aux États-Unis depuis 1999), est composé d’une agrégation de réseaux d’associations d’hommes d’affaires, de médias, de fondations pour le dialogue interreligieux, de structures financières et d’associations humanitaires dans le monde entier. Son champ d’action a particulièrement été la sphère éducative, notamment en Asie centrale et en Afrique, où le mouvement possédait des centaines d’écoles. En Turquie, Hizmet possédait des réseaux dans de nombreux ministères et institutions, réseaux sur lesquels se sont reposés Recep Tayyip Erdoğan et l’AKP pour arriver au pouvoir. En décembre 2013, une crise politique éclate après une affaire de détournement de fonds publics pour laquelle des proches d’Erdoğan et de son gouvernement ont été inculpés. Le mouvement Gülen, de plus en plus critique de l’AKP, est accusé par Recep Tayyip Erdoğan, qui va lancer de nombreuses mesures visant à épurer les institutions turques du mouvement. Ces mesures vont se durcir très fortement en Turquie, et atteindre les possessions internationales de Hizmet, après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, imputé au mouvement Gülen.
  6. 6.    Cf. note 4 supra.
  7. 7.    Acronyme de Fetullahçı Terör Örgütü, organisation terroriste fethullahtiste.
  8. 8.    Affirmation de toute évidence totalement fausse, même en ne listant que les incidents liés aux forces de l’ordre et/ou forces militaires.
  9. 9.    Le bilan de la tentative de coup d’État est d’environ 350 morts (militaires, policiers, civils) et de 2200 blessés.
  10. 10. Le 27 novembre 2019, la Turquie a signé un protocole d’accord avec le Gouvernement d’Union Nationale de la Libye, reconnu par l’ONU, déterminant une nouvelle délimitation maritime entre les deux pays.  Ce n’est qu’un « protocole d’accord » et non un accord au sens du droit international, car il n’a précisément pas été approuvé par le parlement libyen (l’accord n’a été ratifié que par le parlement turc). Comme le gouvernement libyen l’a signé sans l’aval de la Chambre des représentants pro-LNA (armée nationale libyenne dirigée par le maréchal Haftar), le protocole d’accord a violé l’accord politique libyen de décembre 2015 (en particulier son article 8 §2), qui stipule que le Conseil de la présidence peut « conclure des conventions et des accords internationaux à condition qu’ils soient approuvés par la Chambre des représentants ».
  11. 11. Plus généralement, en 2019, 70 % des équipements militaires de l’armée turque étaient produits dans le pays. De nombreuses pièces proviennent cependant de l’étranger, et sont assemblées en Turquie.
  12. 12. Le parquet d’Istanbul a émis en décembre 2017 un mandat d’arrêt contre un ancien responsable de la CIA, Graham Fuller, ancien vice-président du National Intelligence Council de la CIA, que les autorités turques soupçonnent d’être impliqué dans la tentative de putsch de juillet 2016. Le philanthrope Osman Kavala, un employé turc du consulat américain d’Istanbul, a aussi été poursuivi et arrêté, soupçonné par la justice d’avoir aidé au déroulement de la tentative de coup d’Etat. Pour le reste, il n’y a aucune preuve de ce qu’avance Cem Gürdeniz.
  13. 13. La première carte concernant « Mavi Vatan » (représentée ci-dessous), largement diffusée, est l’œuvre de l’amiral Yaycı, et est une carte avant tout idéologique. Elle comporte des revendications turques dans les eaux situées à l’Est de Chypre, entre Chypre et Israël et le Liban. Dans la version fournie et accepté par les Nations Unies le 18 mars 2020, ne figure pas cette revendication, le ministère des Affaires étrangères turques ne la soutenant pas.
  14. 14. L’expression utilisée lors de l’interview était celle de greedy Greece en anglais
  15. 15. En réalité, la mer Méditerranée représente moins de 1 % de la superficie des eaux salées du globe.
  16. 16. En 1976, la Grèce a demandé à la Cour internationale de Justice de dire que les îles grecques de la région de la mer Égée avaient droit à une portion du plateau continental et de délimiter les étendues de ce plateau relevant respectivement de la Grèce et de la Turquie. Par un arrêt rendu le 19 décembre 1978, la Cour s’est déclarée incompétente sur ces questions. La Turquie et la Grèce revendiquent toutes les deux le plateau continental égéen comme le leur.
  17. 17. Aucun article, qu’il soit d’opinion ou non, et correspondant à ces dires, n’a pu être trouvé dans les archives de Ekathimerini pour le premier semestre 2019.
  18. 18. Du 20 au 23 juillet 1974, l’opération « Attila : paix pour Chypre » permet à l’armée turque de contrôler 3 % du territoire chypriote. Un cessez-le-feu est conclu le 22 juillet. Du 13 au 16 août, l’opération Attila II, afin d’assurer le contrôle de l’armée turque sur la frontière entre les deux communautés, permet aux Turcs de contrôler 38 % de l’île.
  19. 19. Cem Gürdeniz fixe longuement son attention sur cette généalogie intellectuelle qui peut paraître surprenante. Selon l’intéressé, Jacques Attali est vu par beaucoup de Turcs comme le cerveau de la politique étrangère française en Méditerranée : certains politologues turcs l’ont désigné comme tel, liant la publication de son livre Histoire de la mer en 2017 (qui a été traduit par une grande maison d’édition turque), et la réapparition cet été, du ministère de la Mer. Secondairement, dans la mise en scène de son personnage, Cem Gürdeniz semble chercher à se construire, de manière quelque peu artificielle, un « symétrique » du côté français.
  20. 20. Jacques ATTALI, Histoire de la mer, Paris, Fayard, 360 pages.
  21. 21. Formule prononcée par Emmanuel Macron lors du Forum Moyen-Orient Méditerranée de Lugano en août dernier, et au sommet « Med7 » à Ajaccio, début septembre. Aucune preuve factuelle ne semble indiquer toutefois que Jacques Attali serait l’inventeur de cette formule, ni le planificateur des actions françaises en Méditerranée. Cem Gürdeniz, à l’instar du média turc TRT, en fait ici le nom de la doctrine française en Méditerranée orientale, en soutien à la Grèce et visant la Turquie.
  22. 22. Cf. note 15, supra.
  23. 23. Antonis Samaras avait fait de la recherche des hydrocarbures en Méditerranée une priorité, déposant une demande de délimitation de sa ZEE aux Nations-Unis le 20 février 2013. Lors de la conférence de presse conjointe du 19 février 2013, le président français répondait, à propos d’une question sur les hydrocarbures en Méditerranée : « C’est une opportunité pour la Grèce et pour l’Europe d’avoir des ressources gazières qui peuvent être, dans les prochaines années, explorées d’abord et exploitées ensuite. Ça doit se faire dans le respect, comme la dit le Premier ministre, du droit de la mer et du droit international. Donc, je ne doute pas que ces règles trouveront à s’appliquer. Mais si la France peut contribuer à exploiter ces ressources avec la Grèce, elle le fera ». C’est la seule déclaration qu’il a tenue à ce propos.
  24. 24. Parmi les principes fondateurs du franc CFA, figure l’obligation pour la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et pour la Banque centrale des États de l’Afrique centrale (BEAC) de déposer 50 % des réserves de change auprès du Trésor français, afin de garantir sa convertibilité illimitée. Il ne s’agit que d’un dépôt, dont les intérêts sont reversés. Depuis l’entérinement de la réforme du franc CFA en mai 2020, les deux banques centrales ne sont plus obligées de déposer la moitié de leurs réserves de change auprès du Trésor français.
  25. 25. Après une crise de désendettement inflationniste en 2000 et 2001, et une autre crise économique en 2009, l’AKP a connu dix ans de croissance économique continue, lui permettant de développer massivement le pays. En 2019, une nouvelle crise a fait entrer le pays en récession. Le pays venait tout juste de se remettre de cette dernière, lorsque la pandémie de coronavirus a fait replonger l’économie.
  26. 26. Lors du sommet Med7 à Ajaccio, Emmanuel Macron avait dénoncé les « comportements inadmissibles » d’un pays qui « n’est plus un partenaire » en Méditerranée.
  27. 27. Les États-Unis ont annoncé en septembre 2020 qu’ils levaient pour un an l’embargo sur les ventes d’équipement militaire « non létal » à Chypre. Les États-Unis avaient imposé cet embargo en 1987, dans l’espoir d’encourager une réunification de l’île.
  28. 28. Les 6 et 7 septembre 1955, des centaines de Turcs envahissent et saccagent les quartiers grecs d’Istanbul, faisant au moins 15 morts et plus de 35 blessés parmis les communautés grecques, mais aussi arméniennes et juives. En 1955, les tensions entre Grecs et Turquie sont exacerbées par la question chypriote (où l’EOKA grecque vient de prendre les armes contre le pouvoir britannique, qui renforce ses troupes par des milices chypriotes turques), par la crise économique et une manipulation de la xénophobie ambiante. L’événement déclencheur du pogrom d’Istanbul est l’incendie du consulat turc de Thessalonique, attribuée à un grec. L’enquête grecque montrera que l’incendie a finalement été commis par une branche clandestine de l’armée turque. Le gouvernement turc et la municipalité d’Istanbul ont ensuite acheminé, manipulé et armé des ouvriers turcs pour saccager les quartiers grecs de la ville.
  29. 29. Argument pour une partie faux et pour la phrase suivante plus que discutable historiquement. Chypre est alors un royaume à majorité grecque, sous tutelle ottomane mais sous contrôle de la République de Venise, qui verse un tribut annuel à l’Empire ottoman pour occuper l’île. Sélim III, décide en 1569 d’envahir l’île. En 1570, une flotte ottomane débarque à Chypre, puis Nicosie est prise et ses habitants réduits en esclavage. À l’été 1571, la ville de Famagouste est conquise et saccagée par les armées ottomanes. La résistance de la garnison de Famagouste permet aux marines de la Sainte Ligue de se renforcer et d’affronter en octobre 1571 la flotte ottomane lors de la bataille de Lépante. Cette victoire sur les forces turques met fin aux prétentions ottomanes sur la Méditerranée.
  30. 30. Bien loin d’un génocide, les violences inter-ethniques entre chypriotes grecs et turques sont néanmoins très importantes. Indépendante depuis 1960, Chypre est paralysée politiquement par les véto des différentes communautés, grecques et turques. Le président Makarios III tente en 1963 un coup de force en voulant changer la constitution et réduire le poids politique de la communauté chypriote turque. De violents affrontements inter-ethniques éclatent. En décembre 1963, la « semaine noire » fait 134 morts dont 108 Chypriotes turcs, et provoque le déplacement de 20 000 personnes.
  31. 31. En 1964, la guerre civile qui couvait éclate à Chypre. Des opérations d’épurations ethniques sont commises par des groupes paramilitaires grecs, et imités côté turcs. Lors de la bataille de Tylliria, l’armée de l’air turque soutient les Chypriotes turcs contre l’attaque de la Garde nationale chypriote, stoppant l’offensive.
  32. 32. Littéralement « union » en grec. La doctrine « Enosis » désigne à l’origine un des tenants du nationalisme grec du XIXe siècle, l’idée d’une reformation de la « Mania Græcia », grâce à l’Union à la Grèce continentale toutes les îles et régions où les Grecs étaient ethniquement majoritaires (Chypre, Crête, etc…). Dans son sens actuel, depuis la colonisation britannique, elle correspond à la volonté d’union entre Chypre et la Grèce. À Chypre, le pendant idéologique turque sera la Taksim (partition), visant à l’indépendance des Chypriotes turcs et leur rattachement éventuel à la Turquie. C’est au nom de ce rattachement, que le 15 juillet 1974 la Garde nationale dirigée par des officiers grecs lance une tentative de coup d’État contre le président chypriote, l’archevêque Makários, avec l’aide du groupe paramilitaire chypriote grec de l’EOKA B.
  33. 33. En 2004, le plan Annan, visant à réunifier les deux communautés sur la base d’un système fédéral, est soumis à référendum. Les chypriotes turcs acceptent le plan à 65 %, mais la partie grecque au Sud le rejette par 76 %.
  34. 34. Information invérifiable et potentiellement fausse.
  35. 35. Reprise d’une dénonciation de l’ancien président chypriote turc Mustafa Akıncı portée à la fin de l’été 2020 contre la République de Chypre. Mustafa Akıncı a assuré que la partie chypriote grecque violait le règlement relatif à la ligne verte en bloquant les visiteurs des pays de l’UE qui se rendent dans le nord et en reviennent. La République de Chypre s’est défendue en annonçant qu’il s’agissait de mesures destinées à ralentir la propagation de l’épidémie de Covid-19.
  36. 36. Le 31 mars 1492, l’édit de l’Alhambra pris par les Rois Catholiques, dans la foulée de la prise de Grenade et de la disparition de toute domination politique musulmane dans la péninsule ibérique, donne le choix aux juifs d’Espagne de se convertir au catholicisme ou de quitter le pays. Entre 50 000 et 100 000 Juifs quitteront le pays, 250 000 choisiront de se convertir. Bayézid II, sultan ottoman, permet aux Juifs de s’installer sur le territoire de l’Empire, et envoie la flotte ottomane, conduite par Kemal Reis, recueillir les exilés.
  37. 37. À la suite de l’incident du navire Sturma, les autorités turques autorisent les réfugiés juifs à rester « en transit » sur le sol turc, et le pays devient une plaque tournante du sauvetage des Juifs.
  38. 38. En mai 2010, le Mavi Marmara, vaisseau appartenant à une ONG turque, tente de forcer le blocus israélien de Gaza pour y livrer de l’aide humanitaire et des fournitures. L’assaut des forces israéliennes sur le navire tuera dix militants turcs.
  39. 39. Vieux mythe antisémite du meurtre rituel, datant du Moyen-Âge et propagé par les communautés chrétiennes. Selon les dires de cette accusation, aux alentours de la Pâques juives, les Juifs auraient l’habitude de faire, des sacrifices humains, notamment de jeunes garçons, après les avoir torturés, et ce pour en utiliser le sang dans le pain azyme. Certaines communautés grecques chrétiennes ont pu accuser des communautés juives de tels actes jusqu’à la fin du XIXe siècle, mais nous n’avons pas pu le vérifier.
  40. 40. Il faut remarquer le rapport quasi-sacral de Cem Gürdeniz à l’objet cartographique. Cette référence a chez lui un double emploi : outils de légitimation scientifique de sa doctrine géopolitique et objet politique par excellence qui sert de référence aux décideurs et ferait partie, dans l’argumentaire de Gürdeniz, de l’imaginaire des populations.