Article de Fehim Tastekin publié en Turc dans Gazete Duvar le 22/10/2020,

Traduit par Renaud Soler

“Un retrait limité pour un plus grand affrontement à venir ?

            Au cours des affrontements entre mai 2019 et janvier 2020, les forces gouvernementales syriennes avaient repris le contrôle des derniers tronçons de l’autoroute M5, reliant Alep au sud du pays en passant par Damas. La Turquie avait commencé à évacuer des postes d’observation qui s’étaient trouvés encerclés lors de l’offensive. Le retrait a continué avec l’évacuation de la base de Morek les 19 et 20 octobre et doit encore se poursuivre. Cette activité apparaît toutefois moins comme le résultat d’un compromis que comme des préparatifs à un affrontement attendu.

            La Turquie, qui mettait en garde jusqu’en février dernier la Syrie contre tout retour sur ses anciennes positions au nord, était depuis quelque temps sous la pression de Moscou, qui voulait obtenir l’abandon des postes d’observation encerclés. Le sujet avait encore été évoqué lors d’une réunion technique entre militaires turcs et russes le 16 septembre dernier. La Russie avait demandé l’évacuation des postes d’observation, la diminution du nombre de soldats turcs engagés, le retrait des armes lourdes et l’éloignement des groupes armés de l’autoroute M4 (autoroute est-ouest reliant Lattaquié à la frontière iraquienne). Des manifestations avaient été organisées au même moment devant sept postes d’observation turcs pour exiger leur évacuation. Deux attaques contre des soldats turcs avaient aussi eu lieu le 27 août à Marj el-Zuhur et le 6 septembre à Ma’taram dans le district d’Ariha. Toutes ces évolutions avaient accru la pression sur la Turquie.  

            Ankara était néanmoins déterminée à tenir ces postes d’observation en s’appuyant sur les garanties russes. Grâce aux corridors ouverts par les Russes, les soldats turcs encerclés pouvaient en effet être ravitaillés. Entre le 15 mars et le 25 août, 25 patrouilles communes ont été organisés sur l’autoroute M4. Mais la non-participation des Russes aux 5 patrouilles suivantes témoignait de désaccords croissants entre Russes et Turcs. Après l’engagement de la Turquie dans le Caucase, aussi bien par ses propres moyens militaires qu’avec ses milices supplétives syriennes, la situation en Syrie a rapidement évolué. Les garanties données par la Russie à Idlib pourraient être retirées.

            En 2017-2018, dans le cadre des accords d’Astana, la Turquie avait fondé 12 postes d’observation. Avec l’échec du cessez-le-feu, l’accord russo-turc de Sotchi le 17 septembre 2018 avait conduit à un compromis sur les points suivants : réouverture des autoroutes M4 et M5, création d’un zone tampon autour d’Idlib et élimination des organisations terroristes. La Russie et la Syrie avaient ensuite pris prétexte du non-respect par la Turquie de ses engagements, pour lancer une opération militaire en mai 2019 et reprendre l’autoroute M5. En février 2020, 8 postes d’observations turcs se retrouvaient encerclés par l’armée syrienne : Cheikh Aqil (n°3), Anadan (n°4), Rashidin (n°5), el-Eys (n°6), Tell Touqan (n°7), Surman (n°8), Arima (n°10) et Morek (n°9). 9 bases militaires, fondées pour tenter de bloquer la progression de l’armée syrienne, avaient été par ailleurs encerclées.

            Le nombre de postes d’observation qui vont être évacués n’est pas encore connu. Des sources dans l’opposition syrienne affirment que la décision, prise le 15 septembre, est d’évacuer Morek, Shir Maghar, Maar Hattat et Surman, et d’achever le retrait l’année prochaine. Ce retrait ne devrait pas concerner la présence militaire au sud de l’autoroute M4. Selon d’autres sources, des équipements militaires seront démontés pour le 21 octobre à Shir Maghar, Surman, Tell Touqan, Ternebe, Tell Mardih, Maar Hattat et 4 postes au sud de Saraqib.

            Que signifient donc ces retraits ?

            La Turquie n’avait pas pu bloquer militairement la progression de l’armée syrienne. Le 5 mars à Moscou, elle avait accepté le nouveau statu quo sur l’autoroute M5, la réouverture de l’autoroute M4 avec une zone de sécurité de 6 km de chaque côté et l’élimination des organisations terroristes. Pour éviter que ne se répète le scénario de l’autoroute M5, la Turquie avait pris des mesures en organisant, d’une part, des patrouilles communes avec la Russie sur la M4, en transformant Idlib, d’autre part, en forteresse djihadiste inexpugnable.

            Depuis le 5 mars, la Turquie a installé environ 140 postes militaires autour de la M4, qu’elle a équipés de véhicules blindés, de chars, de mortiers et de systèmes de défense anti-aériennes, à raison de deux ou trois déploiements hebdomadaires. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, le nombre de soldats turcs déployés à Idlib entre le 2 février et le 20 septembre s’élèverait à 10 615.

            L’ampleur et la nature du déploiement montrent que la Turquie essaie de dresser une barrière devant une possible progression de l’armée syrienne. Le convoi de 170 véhicules qui a quitté Morek s’est retiré à Jabal el-Zawiya en passant par Neirab. Le même jour, un convoi formé de véhicules blindés et de chars d’assaut est entré en Syrie depuis Alexandrette, en passant par le village de Kafr Lusin, devenu la porte d’entrée habituelle des convois turcs vers la région Idlib. Simultanément, une nouvelle base militaire a été fondée dans le village de Quqin, sis dans la région de Jabal al-Zawiya. Des soldats turcs ont aussi été déployés à Karatah, au sud d’Idlib. La base de Taftanaz, au nord-est d’Idblib, a aussi été activée. La Turquie s’emploie ainsi à renforcer sa capacité de dissuasion, tout en poursuivant ses opérations militaires et de renseignement, afin d’asseoir son contrôle sur les organisations rebelles. Le Front de libération de la Syrie (Hayat Tahrir el-Sham, HTS), protégé par la Turquie, s’est concentré depuis huit mois sur les exercices et la formation. Depuis le 5 mars dernier, plusieurs cycles de formation ont été organisés.

            Le 18 septembre s’est achevé un camp de formation au combat nocturne auquel participaient les combattants du Front de libération national (al-Jabha al-Wataniya lil-Tahrir, formé par le regroupement en 2018 d’organisations rebelles et djihadistes). Lors des affrontements précédents, la supériorité dans le combat nocturne, assurée par sa collaboration avec la Russie, avait avantagé l’armée régulière syrienne. La Turquie prépare ses alliés à un nouvel affrontement en comblant cette lacune. Les efforts pour fonder un conseil militaire commun entre HTS, le Front national de libération et l’armée nationale syrienne (al-Jaysh al-Watani al-Suri, qui regroupent les organisations rebelles et djihadistes soutenues par la Turquie depuis 2017) se poursuivent. Parallèlement aux efforts de coordination des services de renseignement turcs, HTS s’emploie à écraser les organisations concurrentes se revendiquant d’al-Qaïda.

            L’armée syrienne œuvre quant à elle depuis plusieurs mois à fortifier plusieurs axes stratégiques. Alors que la concentration de forces se poursuit sur le front occidental d’Alep, notamment autour de Saraqib, les activités militaires s’accélèrent au sud d’Idlib, à Jabal al-Zawiya, dans la plaine du Ghab et l’arrière-pays au sud-est de Lattaquié. Plusieurs villes et villages ont été soumis à des bombardements de l’armée.

            L’évacuation de la base de Morek, située entre Hama et Idlib, paraît au premier abord une réponse aux exigences russes. En dépit de cela, les opérations autour de la M4 ressemblent plutôt à des préparatifs pour un nouvel affrontement. Au cas où l’escalade visible sur le terrain se transformerait en affrontement impliquant la Turquie, conserver des postes d’observation qui deviendraient des otages dans les mains du régime syrien serait dangereux. Derrière l’abandon de ces postes, longtemps défendus obstinément, se cache sans doute la nécessité de tenir des positions défendables.

            La Turquie est déterminée à empêcher la Syrie de franchir l’autoroute M4 et de se repositionner sur sa frontière. Elle a lié tout compromis dans la région d’Idlib à l’occupation des villes de Tell Rifaat et Manbij, pour l’heure contrôlées par les forces Kurdes qui s’y étaient installées après la perte d’Afrin. Plus généralement, le président Recep Tayyip Erdoğan insiste toujours sur la création d’une zone de sécurité de 35-40 km le long de la frontière, malgré l’opposition des États-Unis comme de la Russie. Pour le moment, cette zone s’arrête à Kobani à l’est de l’Euphrate. L’objectif est de rattacher Kobani aux régions de Tell Abyad (Girê Spî) et de Ras al-Ayn (Serê Kaniyê), occupées à la suite de l’opération Source de paix en octobre 2019. Erdoğan guette l’occasion. En cas de succès, il s’agirait alors de poursuivre jusqu’à al-Malikiya (Dêrîk), sur les rives du Tigre.

            Le Parlement turc a voté le 7 septembre une prorogation d’un an du mémorandum autorisant les opérations en Syrie. Ce n’est pas l’opposition en Turquie mais les conditions internationales qui sont, pour Erdoğan, un obstacle. La consolidation des positions turques a beau se vouloir dissuasive, elle ne fait que préparer un nouvel affrontement meurtrier.”