Traduit par Renaud Soler; Paru le 15/10/2020 dans Al-Monitor en turc.

« Pour s’asseoir à la table des négociation, il faut être présent sur le terrain », selon un principe que la Turquie a pris pour boussole de sa politique étrangère. S’il a conduit à certains succès en Syrie, il ne porte pas ses fruits en Libye ni dans le Caucause. Ce principe remonte à la la politique étrangère de Turgut Özal lors de la première guerre du Golfe en 1991. Le président de l’époque avait voulu ouvrir un front contre l’Iraq de Saddam Hussein par le nord, en soutien à la coalition dirigée par les États-Unis, espérant en retirer un profit pour la Turquie. L’opposition dans l’armée et le gouvernement, qui avait conduit à plusieurs démissions, avait empêché Özal de mettre ce plan à exécution. Il avait dû se contenter de fournir un soutien logistique à la coalition.

En mars 2003, l’AKP au pouvoir depuis cinq mois avait soumis au Parlement un memorandum de soutien à l’intervention américaine qui relevait de la même logique. Le Parlement l’avait rejeté. Treize ans plus tard, en 2015, il donna son feu vert à l’opération Bouclier de l’Euphrate, dont l’objectif était d’empêcher les Kurdes de réunir les cantons de Kobani et d’Afrin en Syrie du Nord. Les initiatives turques en Syrie ont depuis permis au pays d’être partie prenante au processus d’Astana lancé en 2017 par la Russie, l’Iran et donc la Turquie. Le rapport entre présence sur le terrain et à la table des négociations n’est pourtant pas toujours aussi direct. La politique étrangère interventionniste de la Turquie en fait souvent un acteur des conflits, l’éloignant ainsi des processus de résolution. C’est ce que l’on peut contaster en Libye et dans le Caucase où s’affrontent l’Arménie et l’Azerbaïdjan, autour du Haut-Karabakh.

Le 10 octobre dernier, les ministres des affaires étrangères arménien et azerbaïdjan se sont rencontrés pendant onze heures sous l’égide de Vladimir Poutine. Il en est sorti une déclaration de cessez-le-feu en quatre points qui met un coup d’arrêt au projet turc de jouer un rôle de médiateur dans le conflit. Le troisième article « les parties négocieront sous la présidence trilatérale du groupe de Minsk » et le quatrième article « le format des négociations ne changera pas » écartent clairement la Turquie de la table des négociations.

Bakou défend pourtant la participation de la Turquie au processus de résolution du conflit, soit par l’octroi d’un statut de co-président du groupe de Minsk, soit par une autre formule. La proposition n’a pas trouvé de répondant lors de la rencontre de Moscou. Après avoir validé la déclaration de cessez-le-feu, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a appelé de nouveau à l’intégration de la Turquie au processus de résolution du conflit mais s’est heurté au refus d’Erivan comme de Moscou.

En dépit de son intransigeance affichée à propos de l’évacuation du Haut-Karabakh par l’Arménie et ses critiques de l’inefficacité du groupe de Minsk, Ankara est consciente de ses limites dans le Caucase. Pour cette raison, la volonté turque de jouer un rôle dans la région se limite en pratique à revendiquer une part au processus de Minsk. La Turquie veut ainsi participer à la mission de surveillance du cessez-le-feu proposée lors du cycle de négociations du groupe de Minsk entre 2009 et 2012. Transformer cette mission en patrouilles conjointes russo-turques, comme c’est le cas en Syrie, serait bien sûr la modalité la plus favorable à la Turquie, mais il n’est pas certain que la Russie accepte un tel partage des rôles dans le Caucase.

En Libye aussi, la présence sur le terrain n’est pas synonyme de présence à la table des négociations. L’accueil récent par l’Égypte des prises de contact entre les parties sous l’égide de l’ONU signifie sans conteste la marginalisation de la Turquie. L’Égypte est parvenue à conserver sa position de médiateur en usant de la menace – non exécutée – d’une intervention militaire. Par ailleurs, les parties libyennes se sont vues à Bouznika, au Maroc, pour discuter des nominations dans les principales institutions nationales comme la Banque centrale. Ces rencontres thématiques se sont poursuivies en Égypte. Les 28 et 29 septembre, une rencontre organisée par l’ONU s’est déroulée à Ghardaqa (Hurghada), selon le format d’un comité militaire mixte 5+5, a permis de discuter de questions sécuritaires et militaires. Entre le 11 et le 13 octobre, des rencontres ont eu lieu au Caire pour parler de la nouvelle constitution. Des membres de l’assemblée des représentants de Tobrouk et du Haut-Conseil d’État de Tripoli s’y sont rendus. La seconde réunion du comité constitutionnel aura aussi lieu en Égypte. Le processus est orchestré par le général Abbas Kamil, chef des services secrets égyptiens.

Le gouvernement turc tente de garder la main sur la situation grâce aux représentants du gouvernement d’unité nationale qui se rendent fréquemment à Ankara. Par ailleurs, il faut noter les efforts de l’Allemagne, entretenant des relations plus équilibrées que d’autres avec les deux parties, pour les ramener au dialogue.

À propos de la Méditerranée orientale et du partage des compétences et des ressources maritimes, il est clair que la Turquie avait les moyens, sans recourir à des démonstrations de force, de s’asseoir à la table des négociations.

En bref, si la Turquie a prouvé qu’elle pouvait perturber les jeux dans les zones de conflit, elle n’est absolument pas parvenue à en changer les règles. Cet échec s’explique par plusieurs raisons.

La Turquie a en premier lieu un problème de décalage entre les fins et les moyens. Elle a beau disposer de la deuxième armée la plus nombreuse de l’OTAN, elle exagère sa capacité de projection dans des régions distantes. Les frappes de drones en Syrie, Lybie ou dans le Caucase ont été vues comme les manifestations du succès d’une « puissance stratégique ». Or il faut pour cela plus que cela pour en être. L’expérience lybienne a montré que les capacités militaires turques étaient insuffisantes pour les aventures lontaines. La fable du « drone fabriqué localement » contée par le gouvernement est de surcroît tombée à l’eau quand on a appris que le Canada avait décidé de suspendre la livraison de plusieurs pièces critiques de ces appareils.

Quand il est question d’utilisation de la force, les perceptions sont cruciales. Le gouvernement turc menace souvent exécute rarement. Ses menaces apparaissent donc soit comme du chantage ou du bluff avant une négociation, soit comme des opérations de politique intérieure nourries de provocations nationalistes.

La Turquie néglige aussi le voisinage des pays où elle intervient, l’Égypte pour la Libye, la Russie pour le Caucase. Ces pays se chargent bien de le lui rappeler. Elle commet aussi l’erreur de croire que les acteurs qu’elle soutient ne dévieront jamais de la ligne fixée par la Turquie elle-même. Or ni Aliyev ni le gouvernement d’unité nationale de Tripoli ne désirent que le soutien turc ne se transforme en pesante tutelle.

La politique agressive de la Turquie l’isole enfin sur la scène internationale, de sorte que même dans les dossiers où Ankara est dans son bon droit, elle ne parvient pas à s’assurer le soutien de ses alliés. En particulier, l’utilisation des milices syriennes comme instruments de ses interventions étrangères nuit gravement à la Turquie.

En conclusion, la militarisation de la politique étrangère turque a pour conséquence une perte de compétence de sa diplomatie, qui use d’un langage belliqueux, agressif et provocateur. Les exemples d’une perte de puissance et de considération de la Turquie se multiplient. L’envoi par la France du porte-avions Charle-de-Gaulle en Méditerranée orientale, la position américaine en faveur de la Grèce et de Chypre, le succès des initiatives égyptiennes en Libye et l’organisation annoncée de manœuvres navales conjointes avec la Russie en mer Noire, montrent que la Turquie est en train de devenir un pays de plus en plus problématique pour l’Union européenne et l’OTAN.