Traduit par Renaud Soler; Paru le 21/9/20 dans Gazete Duvar en turc.

Lorsque le président égyptien Abdelfattah el-Sissi avait signé avec la Grèce un accord partiel sur la délimitation des zones maritimes, Erdoğan avait fait part de sa « tristesse ». Alors que les deux pays entretiennent des relations au niveau de leurs services de renseignement, cela se faisait-il ? Quelle susceptibilité ! Nous avons eu beau faire des massacres de la place Rabi’a un matériau de propagande, nous avons beau affubler Sissi du titre de putschiste, nous avons beau protéger les Frères musulmans et leur laisser émettre leurs oukases sur 4 chaînes depuis Istanbul… En quoi cela vous regarde-t-il ? Nous avons beau avoir été au bord de la guerre à Syrte et Djoufrah, nos chefs des services de renseignement sont en contact, que voulez-vous de plus ! Voyez ! Nous avons voué aux gémonies le coup d’État de 2013 et nous sommes maintenant les premiers à féliciter les putschistes du Mali ! Selon les circonstances, un coup par-ci, un coup par-là. Que ce soit clair !    

La tristesse est le signe d’une déception. Signe que tout ne va pas bien et dérape.

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En attendant de voir où conduira le flirt avec l’Égypte, les alliances libyennes « attristent » Erdoğan. Pendant les 14 mois qu’a duré la campagne de Tripoli, menée par l’armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar, les alliés libyens d’Erdoğan avaient mis en sommeil leurs dissensions pour se concentrer sur l’ennemi commun. À peine les opérations se sont-elles interrompues au niveau de Syrte et de Jurfa, sur les lignes rouges tracées par la Russie et de l’Égypte, que leurs disputes ont reprises. Le gouvernement d’unité nationale, reconnu par les Nations Unies, est l’atout majeur de la Turquie. Il lui sert de passe-partout pour toutes ses interventions et aventures illégales. Mais voilà qu’il attriste lui aussi Erdoğan ! Avec la retraite de Haftar, le gouvernement d’unité nationale s’est divisé au lieu de sortir renforcé. Quant au rôle de l’Égypte et de la Russie, il n’a pas diminué mais s’est au contraire accru. Leurs relations sont étroites avec le président de l’Assemblée des représentants de Tobruk, Aqila Saleh. Puisque Haftar est désormais en concurrence avec lui, Ankara voit la situation comme un moindre mal.

Entre-temps, le peuple libyen s’est souvenu à l’occasion de l’interruption des combats de ses difficultés économiques. Le réveil de la rue met en difficulté aussi bien le gouvernement de Tobrouk que celui de Tripoli. Le chef du gouvernement de Tobrouk, Abdullah el-Thani, a présenté sa démission. De l’autre côté, le principal interlocuteur d’Ankara, le ministre de l’Intérieur Fathi Bashagha, a semblé chercher à tirer profit des manifestations et lorgner sur la place de Sarraj. Il a été suspendu de ses fonctions alors même qu’il se trouvait à Ankara. Grâce à l’intervention de la Turquie, il a été ensuite récupéré son poste. Quand ce fut le tour de Sarraj de se rendre à Ankara, l’ambiance n’a guère été chaleureuse : l’annonce d’un cessez-le-feu par Sarraj et Salih le 21 août dernier avait créé un certain ressentiment à Ankara. Après avoir brisé le siège de Tripoli, le plan était de s’assurer le contrôle du croissant pétrolier. Las !

Ensuite, des délégations de l’assemblée des représentants et du Haut-Conseil d’État se sont rencontrées à Lausanne, Bouznika (Maroc) et au Caire. Des rencontres au Maroc et en Égypte, soit ! mais le rôle de médiateur joué par l’Égypte est difficile à avaler. Pourtant la réalité du voisinage de l’Égypte s’impose d’elle-même aux Libyens. Même si l’Égypte soutient les forces de l’est du pays, qu’elle n’est pas neutre et qu’elle a placé ses lignes rouges à Syrte et à Djoufrah, elle est parvenue malgré tout à s’imposer comme un partenaire dans la résolution du conflit. C’est une leçon fondamentale pour les aventuristes. La nécessité de se rapprocher de l’Égypte dans le conflit où est impliquée la Turquie en Méditerranée orientale impose l’obligation de normaliser les relations avec celle-ci. L’approbation silencieuse de la politique égyptienne en Libye a à voir avec cela. La progression de la Turquie à la force du poignet s’arrête peut-être ici. La concurrence entre Salih et Haftar et l’équilibre entre l’Égypte et les Émirats Arabes Unis sont pour Ankara des faits accomplis et acceptés. De deux maux, il a fallu choisir le moindre.

En fin de compte, Sarraj a annoncé sa démission pour la fin du mois d’octobre. Cela aussi, Erdoğan l’a apprit avec peine. Car le dossier libyen abrite de complexes contradictions. L’ouverture d’une base militaire à Watiyya, l’envoi de milices depuis la Syrie, le rôle joué dans certaines chambres d’opérations par les services secrets turcs ne suffisent pas à diriger les affaires libyennes. Avec l’arrêt des combats, diverses dynamiques internes et externes sont entrées en jeu qui jouent aussi bien dans le sens d’une résolution du conflit que d’une désintégration du pays. Les acteurs s’appuyant sur Ankara avancent leurs propres pions et sapent les efforts des uns les autres. Les pieds tournés vers Ankara, un œil à Paris et l’autre au Caire. L’unité que la guerre a faite se défait quand on dresse la table des négociations.

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Les forces de Tripoli, sur lesquelles la Turquie avait fondé toute sa stratégie, sont en train de trébucher. Le conflit entre Sarraj et Bashagha n’est qu’une partie du problème. Les groupes se partageant Tripoli, Misrata et Zaouïa en sont une plus importante. Ce sont à la fois des groupes qui sont stipendiés par le gouvernement, en tant que forces de sécurité, et des organisations mafieuses. Ankara parle de les transformer en forces régulières. Comme leurs représentants politiques, ces groupes sont corrompus et prédateurs. Une remise des compteurs à zéro serait nécessaire, mais comment ?

Le va-tout de la démission de Sarraj semble avoir pour but d’échapper aux pressions venant de l’intérieur comme de l’extérieur. Il donne ainsi à l’Occident l’image d’un leader responsable facilitant la recherche d’une solution au conflit, et suggère à la Turquie de ne point trop le presser, sous peine de voir le gouvernement tomber, et avec lui les accords signés entre les deux pays. Sarraj avait approuvé les accords critiques avec la Turquie sous la pression de ses partenaires islamistes, raison pour laquelle elle ne désire pas la chute du gouvernement. Alors que la côte d’Aqila Salih a grimpé, et à supposer que soit fondé le nouveau Conseil présidentiel 3 + 1 (un président, deux vice-présidents et un premier ministre indépendant), la situation de la Turquie deviendra plus délicate encore. Les sessions exploiratoires à ce sujet vont commencées à Genève. La Turquie parviendra-t-elle à s’assurer de la validité des accords passés avec le gouvernement Sarraj ? Ces accords n’ont en effet pas été approuvés par l’Assemblée des représentants et n’ont donc aucune valeur légale. Rien n’est donc garanti.

Sarraj parle de transférer ses compétences à l’administration dont il espère qu’elle sera formée d’ici la fin du mois d’octobre. La fondation d’un nouveau gouvernement d’ici cette date paraît inaccessible. L’accord de Shkirat de 2015, qui avait rendu possible la fondation du gouvernement d’unité nationale, avait été négocié pendant 18 mois. L’équation est aujourd’hui encore plus compliquée qu’en 2015 par la présence militaire de la Turquie et la Russie, les menaces d’intervention de l’Égypte, le retour affiché des États-Unis, la défense de ses intérêts en sous-main par l’Italie, les ambitions de la France.

D’un côté, Sarraj renforce ses alliances comme s’il n’allait jamais quitter son poste. Ankara l’a bien noté. Dès qu’il a eu suspendu Bashagha de ses fonctions, Sarraj n’a eu de cesse qu’il ait confié la sécurité de Tripoli à la force interarmées de la région militaire occidentale sous le commandement d’Oussama Jouili, originaire de Zintan. Il a aussi nommé le Misrati Muhammad el-Haddad chef d’état-major. Les Zintanis face aux Tripolitains, les Tripolitains et les Zintanis face aux Misratis. La Turquie essaye quant à elle de contenter ses alliés dans les trois villes et les groupes islamistes opposées les uns aux autres qu’elles abritent. Sarraj a procédé à d’autres nominations : Imad el-Trabulsi (qui avait été nommé en 2018 à la tête de l’Agence de sécurité publique) a été nommé adjoint du chef des services de renseignement, le commandant des forces centrales Lutfi el-Hariri a été nommé adjoint au chef de l’Agence de sécurité publique, et Muhammad Ba’ayo, accusé de liens avec le régime de Qaddafi, a été nommé à la tête de la fondation des télécommunications libyennes. Le Zintani Trabulsi est en conflit ouvert avec les forces de Tripoli et de Misrata. Quant à Hariri, il était le vice-commandant des forces d’intervention rapides, dont le rôle a été contesté. Les nominations d’hommes proches des Frères musulmans à la tête des forces de sécurité, des renseignements et des media suscitent la colère. Il n’est pas évident qu’ils soient par eux-mêmes dérangeants pour la Turquie, excepté le fait que l’instabilité dessert sa capacité d’action. L’hostilité entre ses alliés est près de s’enflammer et leurs adversaires cherchent les lignes de faille.

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Les derniers accords pétroliers suffisent à montrer à quel point la situation libyenne est confuse. Comme chacun sait, les valves sont dans les mains de Haftar mais le contrôle des revenus pétroliers est à Tripoli. La fermeture des vannes en janvier dernier avait affecté les deux partis. Le contrôle des ressources pétrolières demeure cependant le plus grand atout dans le jeu de Haftar. Confronté aux pressions américaines, Haftar a accepté de laisser redémarrer la production, favorisé aussi par les Russes. Haftar a envoyé son fils Khaled à Sochi, rejoint par Ahmed el-Maïtik, vice-président du Conseil des ministres (qui est passé par Ankara avant de rallier sa destination). En fin de compte, un accord a été trouvé : selon l’accord, les revenus du pétrole seront partagés de manière équitable entre l’Est et l’Ouest. Un comité chargé de la préparation du budget, du paiement des salaires et de la liquidation des dettes devait être fondé. El-Maïtik croyait rentrer avec une bonne nouvelle à Tripoli. Un veto lui a été opposé : Sarraj a refusé l’accord. La compagnie pétrolière nationale a posé comme condition le retrait des forces privées russes de Wagner des installations. Le parti de la Justice et de la Contruction (Frères musulmans) a voué l’accord aux gémonies.

Le front du refus considère en effet que l’accord consiste à faire payer à Tripoli le coût de l’offensive de Haftar et le paiement des mercenaires de Wagner. Les dettes de l’administration de Tobrouk s’élèvent en effet à 29 milliards de dollars. Si cette dette est payée, Haftar pourra de nouveau fermer à sa guise les vannes du pétrole libyen.

Des marchandages se déroulent donc, un accord est trouvé, mais sans l’accord de Sarraj et sans informer la compagnie libyenne du pétrole ! La Banque centrale, contrôlant les revenus du pétrole, n’était pas non plus impliquée. Ankara a semblé approuver alors que ses alliés en sont les principaux contestataires. Jusqu’à présent, la Banque centrale, qui travaille avec les gouvernements de l’Est et de l’Ouest et jouit du soutien occidental, est l’autorité la plus efficace du pays. El-Maïtik devait se rendre à Syrte pour la formation du comité ; il n’a pas pu le faire. La conférence de presse a aussi été annulée. Alors que le peuple est entré en contestation, le pouvoir de Tripoli a considéré néanmoins que le rejet de l’accord jouerait en la faveur de Haftar et a décidé cette fois de lancer des opérations contre des installations pétrolières non protégées par les mercenaires de Wagner.

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Le dossier libyen est complexe. Les mises en jeu sont très élevées et créent une situation instable, qui pourrait attrister bien d’autres acteurs qu’Erdoğan.

Fehim Tastekin est un journaliste turc et chroniqueur pour Turkey Pulse d’Al-Monitor qui a précédemment écrit pour divers journaux turcs. Il est spécialisé dans la politique étrangère de la Turquie et les affaires du Caucase, du Moyen-Orient et de l’UE. Sur Twitter : @fehimtastekin