Traduit par Renaud Soler; Paru le 14/9/20 dans Al-Monitor en turc.

Rien ne prouve que le conflit entre la France et la Turquie a joué un rôle dans le coup d’État militaire qui a suivi l’insurrection populaire au Mali mais la visite de Mevlüt Çavuşoğlu à Bamako et sa rencontre avec la junte militaire, alors que la tension n’était pas encore retombée, a ouvert à la voie à d’autres interprétations.

Les prises de position de l’imam Mahmud Dicko avaient unifié l’opposition depuis quelques mois. À la suite des élections contestées d’avril-mai dernier, elles avaient contribué à garnir les rangs des manifestations contre le premier ministre Boubou Cissé et le président de la République Ibrahim Boubacar Keïta. Une grande manifestation avait été annoncée pour le 19 août, mais l’armée a pris le pouvoir la veille de ce jour et formé un Comité national pour le salut du peuple (CNSP).

Les Maliens avaient bien des raisons de descendre dans la rue sans se sentir obligés de se définir comme alliés de la Turquie ou adversaires de la France : mauvaise gouvernance, népotisme, corruption, injustice, pauvreté, crise économique, effets de l’épidémie de Covid-19, insécurité, impuissance face à la chute, en 2012, des grandes villes du nord du pays, Kidal, Gao et Tombouctou, dans les mains des séparatistes puis des jihadistes, coût annuel de la lutte anti-terroriste soutenue par Nations Unies d’un milliard de dollars pour le pays, violence exacerbée jusque dans les rues de la capitale ou encore blocage du processus de paix avec les Touaregs. La liste est longue. L’enlèvement du leader de l’opposition Soumaïla Cissé lors des dernières élections, où le taux de participation a atteint seulement 35%, les fraudes et l’intervention de la Cour constitutionnelle en faveur de 31 candidats du pouvoir qui avaient été préalablement battus dans les urnes, a rallumé la mèche de la révolte. L’ancien président du Haut Conseil des affaires islamiques et fondateur de la Coordination des mouvements et associations, l’imam Dicko, a ensuite fait monté la pression en s’alliant avec le Mouvement du 5 Juin et le Rassemblement des forces patriotiques.

Dans cette ancienne colonie française, le président Keïta était vu comme l’homme de Paris. L’imam Dicko pensait qu’avant même Keïta, c’était le premier ministre Cissé dont il réclamait la démission, que Paris protégeait. « Je ne suis pas l’ennemi de la France, mais la France doit nous respecter », disait-il. Une partie de l’opinion tient les Français pour responsables de la profonde crise dans le pays.

En 2012, l’imam Dicko avait d’abord tenté de dialoguer avec les Touaregs du Mouvement de libération de l’Azavad, et les islamistes d’Ansarullah et d’AQMI. L’échec de son initiative l’avait conduit à apporter son soutien à l’intervention française (Serval puis Barkhane). Il avait ensuite changé d’avis et accusé la France d’utiliser le danger djihadiste afin d’imposer une nouvelle domination coloniale au Mali.

En dépit de tout cela, il n’est guère aisé de relier les prises de position de l’imam Dicko à la Turquie. S’il a effectivement des rapports avec une puissance étrangère, il s’agit bien plutôt de l’Arabie Saoudite où Dicko a achevé à l’Université de Médine des études religieuses entamées en Mauritanie. Mais même s’il a étudié dans le système universitaire wahhabite, l’imam Dicko se dit défenseur d’un islam pétri par la culture, les traditions et le soufisme maliens. Il est lui-même proche du cheikh Muhammed Veledu Hamahullah, leader de la confrérie Tidjaniyya à Tombouctou. Quoiqu’il en soit, il demeure aux yeux de Paris un wahhabite qui entretient un dialogue avec des djihadistes.

Au cours des discussions faisant suite au coup d’État, les relations de Dicko avec les cercles du Millî Görüş (littéralement Vision communautaire, nationale), courant historique de l’islamisme turc dont émane l’AKP du président Recep Tayyıp Erdoğan, sont revenus à la surface. Ces contacts entre groupes islamistes n’ont rien d’extraordinaire. Le Millî Görüş entretient des relations informelles avec nombre de mouvements islamistes dans différents pays. Les prendre trop au sérieux risque de conduire à des conclusions erronées. On dit néanmoins que Dicko a joué un rôle d’intermédiaire dans l’acquisition du terrain où la Turquie a fait ériger la mosquée Eyüp Sultan de Bamako. Certains se fondent sur de telles corrélations pour en tirer la conclusion de l’implication de la Turquie dans le coup d’État. Une telle idée n’est pas sans gonfler d’importance les poitrines de ceux qui voudraient que la puissance turque s’affirmât davantage.

Même si Ankara se plaignait que la francophonie du Mali empêchât en partie le développement des relations avec le Mali, l’entente entre Erdoğan et Keïta était bonne. La Turquie a ouvert une ambassade à Bamako en 2010 et la première visite d’Erdoğan date de 2018. Mais malgré ses ambitions, la Turquie n’a en vérité pas la capacité et les moyens de peser sur l’armée, la politique ou la société civile maliennes. Son influence est incommensurable avec celle de la France.

La junte militaire n’a pas plus de liens apparents avec la Turquie. Son leader Assimi Goïta a étudié en France, en Allemagne puis en Égypte, et a été formé par les Américains dans le cadre de la lutte anti-terroriste. En 2012, il avait été libéré des mains du Mouvement pour la libération de l’Azavad, qui l’avait fait prisonnier, grâce à l’intervention de l’imam Dicko. On dit qu’il y aurait entre eux des relations de maître et de disciple. On dit aussi que les officiers Sadio Camaro et Malik Diaw ont des liens avec la Russie. Camara était depuis janvier en Russie pour suivre une formation. Il est rentré au Mali quinze jours avant le coup d’État. Diaw a aussi été entraîné par la Russie. Certains se sont donc mis à chercher la main de Moscou dans l’affaire. Quant au général en retraite Fanta Dembélé, qui soutient les putschistes, il a des liens avec l’Allemagne. On trouve au Mali deux policiers turcs engagés dans des opérations de sécurité, pour 13 000 casques bleus de l’ONU et 5 100 soldats français. En d’autres termes, aucun groupe dans l’armée n’est en mesure de prendre parti pour la Turquie.

Malgré tout, il est possible de parler d’une rivalité franco-turque au Mali. Erdoǧan accorde beaucoup d’importance à l’Afrique dans sa politique étrangère et ne cesse de dénoncer le néo-colonialisme français. Il ne manque pas de faire référence à l’identité islamique d’un Mali dont 95% de la population est de confession musulmane. Quand la France avait critiqué l’achat du système anti-missiles S-400 par la Turquie à la Russie, Erdoğan avait rétorqué en demandant aux Français ce qu’ils avaient à faire au Mali.

Les media proches de l’AKP se font l’écho de déclarations selon lesquelles les représentants de l’opposition malienne seraient satisfaits de l’intervention militaire et qu’ils refuseraient de parler de junte ; quant à la CEDEAO, elle est critiquée pour avoir fermé les frontières et appliqué des sanctions économiques. La condamnation française du coup d’État et l’appel à une réunion urgente du Conseil de sécurité de l’ONU, puis la suspension du Mali de l’Organisation de la francophonie complètent le tableau d’une junte et d’un mouvement populaire fondamentalement hostiles à la France. 

Après le coup d’État de 2012, le premier pays à entrer en contact avec la junte avait été en France. Cette fois-ci, la Turquie a été plus rapide. Deux conclusions s’imposent : la Turquie se considèrent plus proches des nouveaux acteurs qu’elle juge hostiles à la France. Ou bien veut-elle saisir l’opportunité d’entamer de bonnes relations avec la junte, le gouvernement provisoire ou l’administration civile, qui sont appelés à jouer un rôle majeur dans le futur proche du Mali ? Les ressources minières du Mali (or, cuivre, nickel, phosphate, manganèse, uranium, lithium) intéressent tout particulièrement Ankara. La valeur du commerce entre les deux pays est passée de 5 millions de dollars en 2003 à 57 millions en 2019. Les chiffres demeurent modestes. Comme avec d’autres pays africains, des liaisons aériennes ont été établies. Des projets humanitaires prennent le terrain à l’approfondissement des relations économiques.

La visite de Çavuşoğlu avant même la conclusion des négociations entre la CEDEAO et la junte à propos de la remise du pouvoir à une administration civile, et avant la mise en place d’un conseil de transition, peut être interprétée comme une légitimation du coup d’État. Après sa rencontre avec Goïta et d’autres membres du CNSP, Çavuşoğlu a exprimé le soutien de la Turquie au peuple malien dans la refondation de l’ordre constitutionnel du pays. Le premier communiqué du ministère des Affaires étrangères disait au contraire les profondes inquiétudes de la Turquie devant la démission forcée du président Keïta.

Après ses propres dirigeants, la part du lion dans l’échec du Mali revient à la France. La Turquie cherche à profiter du champ de ruines qu’est devenu le Mali entre les deux coups d’État de 2012 et de 2020. Cependant, le faux-pas des Français, qui travaillaient depuis sept ans en étroite collaboration avec Keïta, plaçant la lutte anti-terroriste devant tout autre considération, ne tournera pas forcément à l’avantage de la Turquie. Les intérêts de la France dans la région du Sahel sont solidement implantés. Six jours seulement après le coup d’État, l’ambassadeur de France et le chef de l’opération Barkhane ont rendu visite au CNSP. L’administration française a signifié qu’elle ne voulait pas prendre de décision au nom des Maliens et que les soldats français étaient intervenus en 2012 dans l’intérêt du peuple malien. Les Français ne sont pas particulièrement inquiets, et prêts à s’adapter à la nouvelle situation.