Traduit par Renaud Soler; Paru le 3/9/20 dans Gazete Duvar en turc.

La Russie vient de montrer qu’elle ne conduisait pas une politique étrangère de manière fortuite. Les dernières frictions ne sont ni un hasard ni le fruit de la naïveté. Juste avant sa rencontre avec une délégation turque, Sergueï Lavrov a accueilli des représentations de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie et a posé avec eux. Cette manœuvre visait à complaire aux Kurdes. Elle donnait aussi à Ankara un message : la solution à ce problème doit être une solution négociée par tous.

La Syrie a passé un été moins agité que la Libye et la Méditerranée orientale, mais elle commence à bouger. Le comité chargé d’écrire la nouvelle constitution s’est réuni la semaine dernière à Genève. La troisième session s’est déroulée entre le 25 et le 29 août, avec la médiation des Nations Unies et la garantie des partenaires du processus d’Astana (Russie, Iran et Turquie). Le comité est encore loin de passer à l’écrire du texte constitutionnel, mais la réunion s’est déroulée de manière plus positive que les deux premières.

Un autre signe est venu peu après, le 31 août, depuis Moscou. Le Conseil démocratique syrien (CDS), l’aile politique de l’Administration autonome dirigée par les Kurdes, et le parti de la volonté populaire (PVP), issu de l’opposition syrienne, y ont partagé une feuille de route relative à l’avenir politique du pays. Les partis ont souligné l’unité du territoire et des peuples de Syrie, le rôle des interventions étrangères dans l’aggravation de la crise et la nécessité d’une solution politique et non militaire. Le memorandum de l’accord prévoit les points suivants :

  • La résolution de la crise syrienne selon la résolution 2254 des Nations Unies (2015), qui prévoit un cessez-le-feu et une transition politique.
  • Le respect de l’unité territoriale et de la souveraineté syriennes.
  • L’adoption d’un système décentralisée où le pouvoir central détiendrait les compétences en matière d’affaires étrangères, de défense et d’économie, et les autorités locales se chargerait de toutes les autres compétences.
  • La fin de l’occupation et des interventions étrangères et le retrait de toutes les forces étrangères.
  • Une solution démocratique à la question kurde, selon le principe d’égale citoyenneté pour tous, dans le respect du droit international et des droits fondamentaux.
  • L’exploitation des expériences positives et négatives de l’administration autonome de la Syrie au Nord et à l’Est et sa généralisation à l’échelle de la nation, afin de renforcer l’unité territoriale, la souveraineté et le système d’administration publique du pays.
  • L’intégration des Forces démocratiques syriennes (FDS) à l’armée syrienne.
  • La participation du CDS au comité constitutionnel de Genève.

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Ces points franchissent les lignes rouges de la Turquie : ils sont issus des principes défendus depuis longtemps par l’Administration autonome. Ils sont soutenus par un parti syrien implanté au-delà de l’Euphrate. Le PVP n’est certes pas un parti susceptible de diriger le processus politique en cours : sa place au sein de l’opposition est modeste et il est considéré comme le « parti allié de Damas et de Moscou ». C’est la raison pour laquelle on pourrait négliger ce compromis. Mais du point de vue des Kurdes et de leurs partenaires dans l’Administration autonome, il est significatif de plusieurs points de vue.

Le PVP est un parti marxiste-léniniste dirigé par Qadri Jamil, qui proclame n’être le supplétif d’aucun État. C’est le parti avec lequel les Kurdes sont le plus susceptibles de s’entendre. Qadri Kamil avait été ministre en 2012 dans un gouvernement de compromis fondé dans le cadre d’efforts d’union nationale. Il avait été remercié ensuite sous prétexte qu’il entretenait des contacts avec des puissances étrangères sans en tenir informé Bachar el-Assad. Ses contacts avec Moscou s’étaient intensifiés. Le parti avait continué à siéger comme opposition légale au Parlement syrien. L’accord des Kurdes avec le PVP leur fournit donc un allié à Damas et à Genève. Le fait que le projet ne concerne pas uniquement les Kurdes ou une région, mais toute la Syrie, a suscité un écho faible mais réel. S’il gagnait en visibilité, il pourrait contribuer à apaiser les craintes d’un scénario de partition du pays, qui inquiète dans le reste de la Syrie. Le PVP dispose de deux membres dans le comité constitutionnel de Genève en tant que bloc de Moscou : le juriste chrétien Sami Baytanjani et l’économiste druze originaire de Soueïda Muhammad Dilejan. Les représentants de l’Administration autonome ne sont pas présents à Genève en raison du véto turc mais ils ont un allié à la table des négocations. Cela leur donne une chance de peser indirectement sur le processus.

La signature du compromis a eu lieu à Moscou. Même si la Russie n’avait pas servi de médiateur, cela signifie tout de même qu’elle protège l’initiative. Pour cette raison, la Turquie s’est opposé à la Russie, d’autant plus que la signature intervenait à la veille de la visite de la délégation turque à Moscou. La visite a été maintenue en faisant savoir qu’elle exprimerait le mécontement de la Turquie, mais on ne peut écarter la possibilité que cette question ait été volontairement mise sur la table par la Russie. La Russie montre à chaque fois sur pièces qu’elle n’est pas un pays qui mène une politique étrangère aléatoire. Les dernières frictions ne sont ni un hasard ni le fruit de la naïveté. Juste avant sa rencontre avec une délégation turque, Sergueï Lavrov a accueilli des représentations de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie et a posé avec eux. Cette manœuvre visait à complaire aux Kurdes. Elle transmettait aussi à Ankara un message : la solution à ce problème doit être une solution négociée par tous.. Selon les informations données par Hikmet Habib, conseiller du président du Conseil exécutif du CDS et présent dans la délégation, les Russes ont approuvé la position du CDS, selon laquelle sans la participation de l’Administration autonomne et du CDS, une solution politique sera impossible. Une promesse de soutenir leur participation au processus politique a été faite. Il a été annoncé que le sujet serait porté à l’attention du représentant spécial des Nations Unies pour la Syrie Geir Pederson et des autres institutions intéressées.

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Lors du processus d’Astana-Sochi, les Russes avaient remisé à l’arrière-plan leur proposition d’autonomie culturelle et limité leurs ouvertures envers les Kurdes, afin de ménager la sensibilité de la Turquie. Ils font maintenant passer de nouveau au premier plan l’Administration autonome. Grâce aux opérations faisant suite au memorandum du 22 octobre 2019, qui avait interrompu l’opération turque Source de paix, les Russes s’étaient installés au-delà de l’Euphrate et avaient tenté de créer les conditions d’un rapprochement entre les Kurdes et Damas, mais le dialogue ouvert avait fait du sur-place pour toute une série de raisons : la présence militaire américaine pour garder les champs de pétrole a été prolongée de manière indéterminée ; les Kurdes ne veulent pas renoncer à la protection américaine tant qu’il n’y aura pas de véritables négocations orientées sur une solution politique ; Damas refuse toujours dialoguer sérieusement tant que toutes les autres voies autres sont pas épuisées ; la Russie n’a pas pu dépasser les difficultés créées par la présence militaire turque sur quatre fronts différents en Syrie. Les négociations demandaient de la persévérance. Cela n’a pas été le cas.

Les États-Unis se dirigent vers les élections présidentielles. Le président Trump, piètre géopoliticien et inquiet à l’idée de perdre les élections, demeure indifférent : au diable l’Irak et la Syrie ! Même si les représentants spéciaux du département d’État suivent la situation, la ligne politique est nébuleuse. Dans le vide laissé à l’est de l’Euphrate, les Russes créent de l’instabilité par leurs opérations qui surclassent les Américains, et font tout pour susciter leur rejet. Le retrait partiel des forces américaines d’Irak laissent entrevoir de nouvelles possibilités en Syrie. Trump veut donner à ses électeurs l’impression qu’il tient sa parole de retrait de la présence américaine dans le monde. Les Russes, face à la Turquie qui bloque son accès à la Méditerranée, espère avec la même logique ouvrir une marge de manœuvre sur le chapitre kurde.

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Peut-on attendre une rupture de tout cela ? Certainement pas. La crise syrienne est encore trop volatile et plein de contradictions. Les partis en présence savent qu’une longue course les attend encore. La Turquie est figée sur des positions qui créent une impasse en Syrie. Les impératifs qui avaient donné naissance au processus d’Astana sont toujours valables : le premier d’entre eux demeure la présence américaine. Il a été réaffirmé récemment dans une déclaration tripartite faite à Genève l’opposition de la Russie, la Turquie et l’Iran à la saisie illégale des ressources pétrolières de la République syrienne arabe et la condamnation de l’accord illégal et de nature séparatiste conclu entre entre une compagnie pétrolière américaine et l’entité illégale (l’Administration autonome).  La Russie fait l’expérience de l’impossibilité de réunifier la Syrie sans les Kurdes, tout en faisant droit à la sensibilité de la Turquie. Voilà le point précis qu’Ankara a choisi de ne pas voir.

Fehim Tastekin est un journaliste turc et chroniqueur pour Turkey Pulse d’Al-Monitor qui a précédemment écrit pour divers journaux turcs. Il est spécialisé dans la politique étrangère de la Turquie et les affaires du Caucase, du Moyen-Orient et de l’UE. Sur Twitter : @fehimtastekin