Traduit par Renaud Soler ; Paru le 31/8/20 dans Gazete Duvar en turc.

Il a fallu qu’officiellement la guerre cesse pour que des conflits enfouis réapparaissent. Les acteurs soutenus par la Turquie s’opposent plus violemment que jamais. Le président du conseil et Premier ministre du gouvernement d’unité nationale Fayez el-Sarraj, soutenu par la Turquie, fait face depuis le 24 août dernier à un soulèvement populaire en raison du coronavirus, de la corruption et des coupures d’eau et d’électricité.

À la fin du mois d’août, le ministre de l’Intérieur Fathi Bashagha avait donné l’impression qu’il encourageait les manifestants à renverser Sarraj. Le 28 août, Sarraj avait suspendu Bashagha et nommé provisoirement à sa place le vice-ministre Khaled Ahmed el-Tijani [Bashagha a été réintégré le 4 septembre à la suite de pressions américaines et turques]. Sarraj a aussi procédé à la nomination de Salah el-Namruch au ministère de la Défense et de Muhammed el-Haddad à la tête de l’état-major. Il a aussi confié la sécurité de Tripoli à la force interarmées de la région militaire occidentale, sous le commandement d’Oussama Jouili, dont on dit qu’il a évité le renversement du régime. En d’autres termes, Sarraj a tiré un trait sur l’organisation des affaires intérieures voulues par Bashagha. Ces initiatives visent à renforcer son contrôle dans le domaine de la sécurité où Bashagha était particulièrement influent.

Sarraj a créé par une autre décision un comité pour l’emploi des jeunes et appelé la Banque centrale libyenne à débloquer des fonds. Ces mesures peuvent être interprétées comme une tentative d’accroître la pression sur une institution tenue pour responsable de la crise économique à l’origine des dernières manifestations. Les Frères musulmans essaient depuis 2011 de prendre le contrôle des mécanismes de prise de décision de la Banque centrale qui restent fondées sur les précaires équilibres issues de la guerre. Mais malgré ses efforts, Sarraj n’a toujours pas réussi à en prendre le contrôle.

Sarraj a par ailleurs mis en application la loi sur les allocations aux femmes et enfants, votée il y a neuf ans par le Congrès général national. Malgré un budget très conséquent, les difficultés du ministère de la Santé dans la lutte contre le coronovirus a conduit à la création d’un comité chargé d’étudier l’utilisation du budget de la santé des deux dernières années. Ces deux mesures visent à calmer l’agitation de la rue.

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Plusieurs décisions intéressent la Turquie. Bashagha est en effet le principal homme de confiance du gouvernement turc en Libye, avec le président du Haut Conseil d’État Khaled el-Michri et l’ambassadeur de Libye à Ankara Mukhtar Abdelqader. Tous ont des liens avec les Frères musulmans. Le 27 novembre 2019, c’est Bashagha qui a paraphé au nom de la Libye l’accord de coopération sécuritaire et militaire avec le ministre de la défense turque Hulusi Akar. Le ministre de l’intérieur lybien agissait de facto avec les pouvoirs relevant normalement du ministère de la défense.

Au moment où Sarraj était devenu fortuitement Premier ministre à la suite de l’accord de Shkirat de 2015 soutenu par le Conseil de sécurité de l’ONU, il était regardé avec suspicion par les forces islamistes qui le considéraient comme faible et sans soutien. Mais la perspective d’être reconnues comme partie prenante par l’ONU et  de toucher une part du budget de l’État les avait conduites à changer d’attitude et à soutenir par intérêt le gouvernement d’unité nationale. Sarraj avait tout fait pour satisfaire les milices islamistes et ainsi faire pencher en sa faveur le rapport de forces. Depuis l’intervention de 2011, des dizaines de milices ont prospéré dans le vide laissé par la disparition de l’armée et des forces de police nationales. Elles sont financées de manière officielle ou non par la Banque centrale et les ministères concernés. Quant à Bashagha, il avait été nommé deux ans auparavant avec la mission de contrôler les milices et de reformer des forces armées et de police nationales. Cette promesse avait reçu le soutien des Occidentaux. Mais c’est en tant qu’homme de la Turquie que Bashagha s’est illustré. Sa montée en puissance et les pressions sur les milices lui ont créé des ennemis. Selon les partisans de Sarraj, Bashagha a marginalisé les milices au lieu de les intégrer au système. Ses relations sont en particulier très mauvaises avec la brigade Nawasi. La décision de suspendre Basagha a suscité la satisfaction des milices rivales qui se sont félicités qu’un coup d’État ait été ainsi évité. Les milices de Misrata, ville natale de Bashagha, lui sont quant à elles restées fidèles. L’hostilité entre les milices des deux villes s’est réveillée. Misrata, ville de Libye qui abrite le plus descendants de Turcs installés en Libye à l’époque ottomane, avait joué un rôle majeur dans le soulèvement de 2011. Les principaux alliés de la Turquie en Libye en sont issus, même si tous les commandants militaires de Misrata ne sont pas des alliés d’Ankara. Il s’y trouve aussi de puissantes organisations islamiques hostiles aux Frères musulmans, comme la force salafiste Rada. Si la situation devait se dégrader, les salafistes de Rada pourraient très bien s’aligner sur l’axe Arabie Saoudite-Émirats Arabes Unis. Car il n’y a plus que l’argent qui lie désormais avec le pouvoir les chefs de milices devenus des seigneurs de guerre. Sous le grand récit de la « Révolution de Février » se déroulent les jeux sordides de la corruption, des déprédations et du racket.

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Les media du Golfe interprètent les mesures de Sarraj comme une tentative pour empêcher un coup d’État des Frères musulmans ; Sarraj s’est mué d’un coup en un leader prêt à changer de camp. Ses dernières décisions à propos de Bashbagha ont donné l’impression qu’il voulait bloquer la progression de la Turquie.

Il est vrai que certains éléments nourrissent les spéculations sur un coup d’État :

  • On commence à se plaindre des concessions faites à Ankara qui a dépassé ses points d’entrée en Libye, Sirte et Djoufra et n’entend pas de contenter d’avoir pris le contrôle du croissant pétrolier. L’ouverture d’une base aérienne à Watiyya, la volonté de faire de même à Misrata avec une base aéro-navale, l’obtention de privilèges pour les entreprises turques, l’implication de la Libye à ses côtés dans les tensions en Méditerranée orientale, à la suite de l’accord passé sur la délimitation des zones maritimes, ont fait des mécontents qui se taisent. Pour le moment.
  • Des sources gouvernementales ont fait savoir à la presse que Sarraj ne désirait pas signer d’accords avec la Turquie, mais qu’il s’y était résolu sous la pression de ses alliés et face au risque de voir Tripoli tomber aux mains de Khalifa Haftar. Cela a conduit à interpréter le partenariat avec Ankara comme une relation contrainte.
  • L’appel commun du président de l’assemblée des représentants de Tobruk Aqila Saleh et de Sarraj à confier les villes de Sirte et de Jufra à des forces de police commune et à verser les revenus du pétrole non à la Banque centrale, mais à la Banque étrangère libyenne-arabe a suscité du mécontentement. Même si Sarraj n’aurait pas pu prendre cette initiative sans l’aval d’Ankara, le silence de la Turquie au moment de l’annonce du cessez-le-feu a attiré l’attention de tous les observateurs.
  • Le président français Emmanuel Macron a encore surpris en parlant de tracer des lignes rouges devant la Turquie tout en invitant à Paris Sarraj – qui a accepté l’invitation. La question du changement d’alignement de Sarraj s’est vue posée de nouveau.
  • Les manifestations dans beaucoup de localités sont un mauvais signe pour Sarraj. Pendant que Sarraj reconnaissait la légitimité des demandes populaires mais soulignait qu’en raison du coronavirus, les manifestations étaient malvenues et qu’il eût fallu demander l’autorisation de manifester, Bashagha parlait de protéger les manifestants pacifiques contre les groupes armés. Il a même tenu pour responsable la brigade Nawasi d’avoir ouvert le feu sur les manifestants et porté atteinte à l’ordre public. Ce faisant, il a donné l’air de lorgner sur la place d’un Sarraj mis en difficulté.
  • D’après les media du Golfe, Bashbagha s’est rendu à Ankara à la suite de ces événements sans en informer Sarraj, afin d’obtenir du soutien pour le poste de Premier ministre.

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En annonçant qu’à la condition que la session soit ouverte au peuple et diffusée à la télévision, Bashagha a fait savoir qu’il se plierait aux conclusions de l’enquête. Il a ainsi de nouveau défié Sarraj. Ce bras de fer renforce l’image de leader d’un Sarraj plutôt considéré comme passif et fait de Bashbagha un héros pour ses partisans. L’issue est difficile à prévoir.

Comme à l’annonce du cessez-le-feu, la Turquie est restée silencieuse. Quant aux États-Unis, ils ont conseillé à leur allié de poursuivre leur coopération avec le gouvernement d’unité nationale. Si Sarraj perd le pouvoir, le gouvernement d’union nationale installé à la suite des accords de Shkirat tombera aussi. La carte de la légitimité dont se servent les forces de Tripoli sortirait du jeu. Pour ne pas en arriver là, il se peut que la Turquie entende les conseils américains. En dehors de quelques groupes de Misrata, Bashagha n’a pas vraiment les moyens de faire monter les enchères. Certains hommes politiques de Misrata pourtant proches de la Turquie sont d’ailleurs hostiles à Bashbagha. Tous ont besoin de faire montre d’unité afin de ne pas relancer les ambitions de Haftar. Le soutien d’Ankara à Bashbagha risque d’attirer dans des parages inconnus l’alliance monstrueuse, opportuniste et fragile des forces au pouvoir à Tripoli. Cette situation pourrait avoir de profondes conséquences sur la Libye.

Fehim Tastekin est un journaliste turc et chroniqueur pour Turkey Pulse d’Al-Monitor qui a précédemment écrit pour divers journaux turcs. Il est spécialisé dans la politique étrangère de la Turquie et les affaires du Caucase, du Moyen-Orient et de l’UE. Sur Twitter : @fehimtastekin