L’expansion militaire de la Turquie en Afrique alimente les rivalités de puissance entre les États

Traduit par Renaud Soler ; Paru le 10/8/20 dans Al Monitor.

Les rivalités de puissance entre la Turquie et ses adversaires s’accentuent en différentes régions du continent africain, de la corne de l’Afrique à la Libye. La militarisation de la politique étrangère turque alimente cette dynamique.

L’intérêt de la Turquie pour l’Afrique s’était accru depuis 1998, avec un plan d’action pour l’expansion dans ce continent, mais c’est le président Recep Tayyip Erdoǧan qui a transformé cette tendance en fervente mobilisation. Depuis qu’elle a déclaré l’année 2005 « Année de l’Afrique », la Turquie accroît sa présence sur le continent africain grâce à ses canaux diplomatique et humanitaire. Elle y ajoute désormais une dimension militaire. Les appétits de puissance régionale de la Turquie, alimentés par le Printemps arabe, sont souvent perçus au Moyen-Orient comme du néo-ottomanisme. L’Afrique, qui n’a pas le même passé douloureux avec la Turquie héritière de l’Empire ottoman, a pris d’autant plus d’importance.

Depuis 2002, le réseau d’institutions turques en Afrique a changé de dimension : le nombre de représentations diplomatiques est passé, sous Erdoǧan, de 12 à 42, les organismes de coopération économiques de 6 à 46 et les destinations desservies par Turkish Airlines de 4 à 60. Désormais, chaque visite officielle en Afrique est l’occasion de promouvoir l’exportation de matériel militaire turc et de développer des partenariats militaires.

6 ans après la visite spectaculaire d’Erdoǧan en Somalie, en 2011, l’inauguration d’une base militaire à Mogadiscio, fruit d’un investissement de 50 millions de dollars, a changé les équilibres de puissance dans la corne de l’Afrique. La militarisation croissante de cette région augmente les risques de conflit entre les deux axes que forment d’un côté l’Égypte, l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis et la France, de l’autre la Turquie et le Qatar.

En particulier la concession pour 99 ans de l’île de Suakin par le Soudan à la Turquie, en décembre 2017, a ravivé les craintes d’un retour néo-ottoman de la Turquie en mer Rouge. Au-delà de la rénovation du patrimoine historique de l’île, l’intention de la Turquie était de fonder un port commercial et militaire. L’Égypte, aussi inquiète de la collaboration entre les deux pays que des prétentions soudanaises sur le triangle de Halayeb, une région frontalière qu’elle administre, a pris des mesures de rétorsion : elle a fondé d’une part la base militaire Muhammad Nagib à la frontière avec la Libye, facilitant ainsi les opérations militaires émiraties, d’autre part elle a renforcé sa présence militaire dans le triangle de Halayeb et stationné des soldats sur la base militaire des Émirats installée en Érythrée. Cette base est toute proche de la frontière soudanaise.

L’initiative turque à Suakin raviva d’anciennes inimitiés régionales. L’Érythrée a interprété l’envoi de troupes égyptiennes comme un soutien contre l’Éthiopie, adversaire commun aux deux États. L’Éthiopie a répliqué en envoyant des troupes à la frontière avec l’Érythrée. La suite est encore plus surprenante. Le dirigeant égyptien Abd el-Fattah el-Sisi a inauguré le 15 janvier 2020 la plus grande base militaire de la mer Rouge à Ras Banas (Bérénice), en compagnie du vice-ministre de la défense saoudien Khalid bin Salman et du prince héritier et ministre de la défense des Émirats Muhammad bin Zayid. L’Égypte a aussi proposé d’ouvrir une base militaire au Somaliland, initiative perçue comme une menace par l’Éthiopie.

Confrontés à l’ouverture de la base militaire de Mogadiscio par la Turquie, les Émirats Arabes Unis continuent à donner la priorité au Pount (Puntland) et au Somaliland, qui ont déclaré unilatéralement leur indépendance de la Somalie dans les années 1990. L’exploitant portuaire dubaïote DP World a investi 442 millions de dollars dans le port de Berbera (Somaliland) et le transporteur maritime lui aussi installé à Dubaö P&O, 336 millions, dans celui de Bosaso (Pount). La colère de Mogadiscio s’est traduit par un rapprochement avec la Turquie. Dans la corne de l’Afrique, alors que les Émirats se servent de l’Érythrée, la France, les États-Unis, la Chine et désormais l’Arabie Saoudite ont fondé des bases militaires à Djibouti.

Le renversement d’Omar el-Beshir au Soudan, en 2019, a été un coup d’arrêt pour les plans d’expansion d’Erdoǧan dans la mer Rouge et la corne de l’Afrique. Le couple saoudien-émirati tente depuis d’attirer dans son camp le Soudan par la promesse d’un investissement de 3 milliards d’euros dans le pays. La signature de deux accords majeurs le 27 novembre 2019 entre Tripoli et la Turquie a cependant réveillé de nouveau les appétits d’Erdoǧan. Si la Turquie s’installe à terme sur la base de Watiya, dans l’ouest de la Libye, et fonde à Misrata des bases militaires terrestre et maritime, ses ambitions africaines grandiront. La proximité entre la Turquie et les anciennes colonies françaises du Mali, du Sénégal, du Niger, de Mauritanie, du Tchad et du Gabon est d’ores et déjà source de tension avec Paris.

L’Éthiopie est aussi au cœur des tensions. En raison de la construction du barrage Renaissance sur le Nil bleu, l’Éthiopie est en conflit avec l’Égypte et le Soudan. Elle est aussi le deuxième partenaire potentiel de la Turquie dans la corne de l’Afrique après la Somalie. On peut logiquement se demander si la Turquie ne va pas chercher à utiliser ses liens avec l’Éthiopie contre l’Égypte, avec qui les relations sont excécrables depuis le coup d’État contre les Frères musulmans, et qu’elle affronte déjà en Libye.

L’Éthiopie, qui n’a reçu aucun soutien arabe face à l’Égypte, est désireuse de modifier le rapport de force en s’alliant avec un pays musulman comme la Turquie. Afin de ne pas susciter l’hostilité de l’Union africaine, comme cela a été le cas avec la Ligue arabe en raison de son intervention en Libye, la Turquie fait de l’Éthiopie la clef de voûte de sa politique. En juillet, dès que l’Égypte a commencé à étudier l’installation d’une base militaire au Somaliland, l’Éthyopie a riposté en prenant contact avec l’Érythrée et le Somaliland, non sans faire entrer en jeu la Turquie. Mulatu Teshoma Wirtu, ancien président et représentant spécial du premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, a rencontré le 17 juillet le ministère des affaires étrangères turc Mevlüt Çavuşoǧlu. Ces contacts ont fait penser que la Turquie prenait position en faveur de l’Éthiopie dans le conflit autour du barrage Renaissance. On a même prétendu que le barrage recevrait la protection de radar et de missiles turcs. Selon la presse turque, Wirtu a proposé à la Turquie de jouer un rôle de médiateur. Mais comme les relations avec Le Caire sont réduites à des contacts entre les services de renseignement, la Turquie n’est pas en capacité de proposer une médiation.

Selon le journal proche du pouvoir Yeni Şafak, le développement de relations stratégiques avec la Somalie et désormais avec l’Éthiopie est un message clair en direction des Émirats Arabes Unis et de l’Égypte. Quant à l’agence de presse officielle Anatolie, elle a publié une analyse prudente de cette question sensible : « bien qu’il soit possible de tirer la conclusion que la prise de position de la Turquie en faveur de l’Éthiopie vise à affaiblir le régime de Sisi, la Turquie va plus probablement mener une politique mesurée, ne pouvant prendre le risque de s’aliéner à long terme à la fois le Soudan et l’Égypte. Un soutien de l’Éthiopie à la position turque en Libye paraît peu probable. Néanmoins, des forces hostiles prétendent qu’Erdoǧan cherche une occasion pour frapper les Arabes en utilisant le prétexte du Nil Bleu ». Rappelons que la théorie du complot, selon laquelle ce barrage est un projet soutenu par Israël visant à affaiblir le Soudan et l’Égypte musulmans face à l’Éthiopie chrétienne, a été très partagée sur les réseaux sociaux en Turquie.

Une information accréditant la prise de position turque en faveur de l’Éthiopie est venue de l’ambassadeur éthiopien à Ankara, Girma Temesgen. Selon l’agence Anatolie, Barkessa a déclaré à la presse éthiopienne que la Turquie soutiendrait le projet Renaissance en formant les diplomates éthiopiens aux négociations hydro-politiques. Barkessa avait déjà qualifié la Turquie de partenaire stratégique en raison de ses investissements dans le pays, qui représentent un tiers du total des investissements turcs en Afrique (2,5 milliards de dollars).

Un autre développement de la guerre d’influence menée par la Turquie en Afrique a pour cadre le Niger. Un accord de coopération sur la formation militaire a été signé le 21 juillet dernier lors de la visite du ministre des affaires étrangères Çavuşoǧlu à Niamey. On a spéculé sur l’ouverture d’une base militaire. Même si aucun élément concret ne vient corroborer cela, rien ne permet d’affirmer à l’inverse que la Turquie n’a aucune intention de le faire.

La Turquie entend aussi développer sa coopération minière avec le Niger, ce qui est susceptible de déranger la France dont les deux-tiers de l’approvisionnement en uranium provient du Niger. Le 20 janvier a été signé un accord de prospection minière dans trois zones du sud-ouest du Niger. Le Niger est par ailleurs le 17ème pays à signer des accords dans les domaines de l’énergie et de l’extraction avec la Turquie. Toujours en janvier, Erdoǧan avait suscité l’enthousiasme en annonçant que son pays avait reçu des propositions somaliennes pour lancer des prospections pétrolières. En fait, le gouvernement somalien annoncera au début de l’année 2021 les entreprises choisies pour prospecter 7 lots sur un total de 15 lots définis dont les réserves de pétrole sont estimées à 30 milliards de barils.

Malgré toutes ces initiatives ambitieuses, la capacité d’investissement et la puissance commerciale de la Turquie en Afrique demeurent faibles. Selon les données officielles, le commerce entre l’Afrique et la Turquie tournait autour de 21 milliards de dollars en 2018 et 2019. La militarisation de la politique africaine de la Turquie renferme le risque de mettre à mal les relations développées depuis 1998 avec les pays africains.

Fehim Tastekin est un journaliste turc et chroniqueur pour Turkey Pulse d’Al-Monitor qui a précédemment écrit pour divers journaux turcs. Il est spécialisé dans la politique étrangère de la Turquie et les affaires du Caucase, du Moyen-Orient et de l’UE. Sur Twitter : @fehimtastekin