L’avocate turque emprisonnée Ebru Timtik est morte le 27 août après 238 jours de grève de la faim.

Elle avait été condamnée en 2019 à plus de treize ans de prison pour «appartenance à une organisation terroriste ». Elle faisait grève, aux côtés de son confrère Aytaç Ünsal également incarcéré et en grève de la faim pour demander un procès équitable. Agée de 42 ans elle était membre avec Aytaç Ünsal de l’Association des avocats contemporains, spécialisée dans la défense de cas politiquement sensibles  rapporte le Monde. « La mort de l’avocate a indigné de nombreux élus de l’opposition. « Ebru Timtik a été envoyée à la mort sous nos yeux », a ainsi réagi sur Twitter Sezgin Tanrikulu, député du CHP (social-démocrate). « Nous l’avons perdue à cause de la conscience aveuglée de la justice et des politiques. Son seul souhait était un procès équitable et honnête », a-t-il ajouté »

La mort de cette femme défenseure du droit à la fleur de l’âge est une tragédie de plus qui témoigne de la politique impitoyable du régime turc. Quel gâchis, quelle perte pour la Turquie que la disparition de cette avocate qui honore sa profession par son  courage ! Elle a notamment défendu la famille de Berkin Elvan, un adolescent mort en 2014 des suites de blessures reçues lors des manifestations antigouvernementales en 2013.

Cependant on ne peut s’empêcher de s’interroger :  qu’attendre d’un geste ainsi désespéré ? Sensibiliser l’opinion nationale ? Qu’est-ce que l’opinion publique dans un contexte où la liberté d’expression est si fortement limitée ?  Un sursaut du droit alors que les institutions judiciaires sont soumises à l’autorité du président ?  Avant son issue fatale cette grève a peu été suivie par les médias européens, alors qu’aujourd’hui pas un seul quotidien français n’a omis de l’évoquer. Ce fonctionnement routinier de l’information et de ce qui fait « événement » n’est pas surprenant et Ebru Timtik ne pouvait l’ignorer. Alors quoi ? Faire un martyre, un de plus…? La gauche turque développe-t-elle une tradition analogue à celle qu’elle critique et qu’elle raille comme elle le fait face à la « martyrologie » du gouvernement AKP lorsqu’il rend hommage et instrumentalise la perte d’un militaire ou même d’un partisan ?

Cela n’a d’ailleurs pas manqué. Les personnes en deuil, attendant le cercueil de Timtik devant l’Institut de médecine légale d’Istanbul ont été attaquées par la police qui a tiré des gaz lacrimogènes. Le corps de Timtik devait initialement être transporté au Barreau d’Istanbul où devait se tenir une conférence de presse. La police l’a empêché. Le catafalque a ensuite été transporté au cemevi, lieu de culte des Alévis, du quartier de Gazi, Des canons à eau blindés de la police étaient positionnés devant et ont interdit aux proches de Timtik d’entrer dans le lieu, de porter le cercueil jusqu’au cimeterre, l’y ont emmené eux-mêmes dans un véhicule blindé. Ainsi proches, avocats et activistes ont été privés de l’hommage qu’ils entendaient rendre à cette vie sacrifiée.

Il importe de se rendre à l’évidence les grèves de la faim ne sont plus, ne doivent plus être des instruments de la lutte politique.  « Rien ne vaut la vie » comme l’écrit si bien André Malraux.

Nora Seni