CHALDEENS OU ASSYRO-CHALDEENS  ?

par Bugra POYRAZ, doctorant. Institut français de géopolitique, Université Paris-8

Conflit international au sujet d’une dénomination.

Les Chaldéen et les Syriaques sont aujourd’hui traversés par une controverse. S’exprimant dans un idiome sémitique et avec des dialectes suffisamment proches pour se comprendre ces populations sont en conflit au sujet de la dénomination, du nom donné à l’ensemble des communautés chrétiennes issues du plateau assyrien c’est-à-dire d’un territoire couvrant la haute vallée du Tigre, le nord de l’Iraq moderne, le nord-est de la Syrie, le sud-est de la Turquie et jusqu’aux franges nord-ouest de l’Iran. La controverse porte à la fois sur le nom de la langue qu’ils parlent et sur le nom qui devra identifier leur communauté (Assyriens, Assyro-Chaldéens, Chaldéens, Nestoriens, Syriaques, Jacobites, Araméens etc.).

Le Dictionnaire politique du Moyen-Orient moderne définit les Assyriens comme « les vestiges du peuple de l’ancienne Mésopotamie, succédant aux Suméro-Akkadiens et aux Babyloniens comme une civilisation continue. Ils font partie des premières nations qui ont accepté le christianisme. Ils appartiennent à l’une des quatre églises : l’église chaldéenne unie à Rome, l’église orthodoxe syrienne, l’église syriaque catholique et l’église assyrienne d’Orient. En raison du conflit ethnico-politique au Moyen-Orient, ils sont mieux connus par ces désignations ecclésiastiques. Les Assyriens constituent le troisième groupe ethnique en Irak avec leurs communautés en Syrie, au Liban, en Turquie, en Iran, en Russie et en Arménie. Aujourd’hui, ils restent apatrides et un grand nombre d’entre eux ont quitté leur patrie et se sont installés en Europe occidentale, aux États-Unis et en Australie. » [1]

Les Assyro-Chaldéens sont ces populations qui ont été les premiers à migrer vers la France à partir de 1978 et jusqu’en 1995. Ils ont évacué leurs villages en Turquie, situés dans le sud-est du pays, à la frontière turco-irakienne. Pourtant ils n’avaient exprimé aucune inquiétude jusque là au sujet de leur vie  dans ce pays. Ils étaient les chrétiens d’un l’environnement rural dans les montagnes de Hakkari. Les chefs tribaux kurdes, auxquels les Assyro-Chaldéens « appartenaient » politiquement et économiquement, les appelaient « filehen min » (Mes chrétiens). [2] Il n’y a aucune trace d’un questionnement en termes de « sommes-nous Assyriens ? Sommes-nous Assyro-Chaldéens ? Ou sommes-nous simplement Chaldéens ? » qui les auraient préoccupés lors de leur vie en Turquie.

L’objectif de cette étude est de présenter le souci de l’autodéfinition des Assyro-Chaldéens qui ont émigré de Turquie en France et des conflits contemporains qui les concernant. Ce texte se concentrera d’abord sur la signification historique du vocable « chaldéen », puis sur les conflits survenus après leur installation en France.

L’Histoire brève du nom de chaldéen

Le rôle des historiens, des géographes, des missionnaires et des explorateurs fut déterminant pour distinguer le peuple assyro-chaldéen et d’en donner une définition. Certains vont jusqu’à établir une continuité entre les Assyro-Chaldéens de l’antiquité et ceux d’aujourd’hui et jusqu’à affirmer que les Assyriens contemporains sont les descendants des anciens Assyriens et Babyloniens.[3]

Le nom chaldéen dérive de la cité de Chaldée, qui était une cité-état du Proche Orient dans le Mésopotamie. Les Chaldéens étaient un peuple sémite et nomade et sont devenus une force politique important en Asie entre le IXème et le VIème siècle, jouant un rôle important dans l’effondrement de l’Empire assyrien.

Selon les sources historiques de l’Église chaldéenne, Youkhanna (Jean) Soulaqa, un prêtre de l’Église apostolique assyrienne d’Orient, désira s’asseoir sur le siège patriarcal de cette église avec le soutien du Pape.  En l’an 1553 il se rend à Rome et fait sa profession de foi catholique devant le Pape Jules III qui le proclame patriarche des Chaldéens et le confirme par deux bulles : Divina disponente clementia et Cum nos nuper. Dans ces textes, l’Église chaldéenne est qualifiée comme « venue de Mossoul et située en Assyrie orientale ».[4] Familles et le clergé qui ont suivi Soulaqa sont désormais catholiques, et l’Église chaldéenne est reconnue comme une église catholique autonome.

La papauté, en fait, avait donné le nom de « chaldéen » à d’autres communautés avant celle de Soulaqa. Ce mot a une histoire d’utilisation impropre par Rome, impropre aussi bien dans le sens ethnique que géographique. En 1445, lors du Concile de Florence, les Chypriotes grecs, avaient accepté « d’entrer en pleine union » avec l’Église catholique, ils étaient passés du nestorianisme au catholicisme, et la papauté les avait appelés les « Chaldéens ». Puisque le Pape considérait les groupes tels que les Nestoriens comme des hérétiques, il avait nommé « Chaldéens » toutes les communautés qui étaient soumises aux branches de l’Église nestorienne et plus tard liées au catholicisme. Par exemple, en 1681, la papauté donne le titre de « patriarche des Chaldéens » à Joseph 1e qui était le premier dans la branche jacobite de l’Église Nestorienne et qui a plus tard adhéré à l’Église catholique. En 1830, la papauté a donné le titre de « patriarche de Babylonie et des Chaldéens » après que Yohannan VIII Hormizd, eut quitté la ligne Eliya de l’Eglise nestorienne et soit devenu catholique.  Les patriarches de l’Église chaldéenne portent aujourd’hui le même titre et poursuivent la séquence à partir de Yohannan VIII Hormizd.

LES CONFLITS EN EUROPE LIÉS A L’AUTODÉFINITION

Lorsque les Assyro-Chaldéens de l’Est de Turquie sont arrivés en France et y ont entrepris leurs premières démarches pour obtenir le statut de réfugié, la question de leur autodéfinition s’est posée pour la première fois. Ils ont décidé qu’il convenait d’adopter le nom de « assyro-chaldéen », utilisé par les délégations assyro-chaldéennes qui avaient assisté aux conférences de paix (en 1919 la Conférence de Paris, le traité de Lausanne en 1923 et le traité de Sèvres en 1920) [5]. Ils revendiquaient un État assyrien, apparemment promis par Londres en décembre 1917.[6] [7] Le terme assyro-chaldéen était aussi mentionné dans les six mémorandums remis au secrétariat de la Convention de Paris qui a eu lieu en 1919 où les cinq délégations qui avaient participé se définirent comme « assyro-chaldéennes ». La définition assyro-chaldéenne est devenue un terme unificateur pour les leaders d’opinion qui se sont réunis à Istanbul et ont préparé les mémorandums pour la Conférence de Paris. Avec ce terme, ils ont voulu exprimer à la fois une unité linguistique et ethnique.

Bien que les dialectes de l’araméen parlés par les Chrétiens syriaques et chaldéens différaient selon les régions dans lesquelles ils vivaient, en Iran ou dans l’Empire ottoman, l’araméen des plus anciens textes du christianisme et de ses liturgies unissaient ces groupes. Cette union linguistique historique et l’existence d’une seule église entre le IVème et le XVIème siècle constitue l’assise du qualificatif «assyro-chaldéen ». [8]

Les associations fondées par les réfugiées en France et l’adoption de la dénomination « assyro-chaldéen »

Les premiers réfugiés assyro-chaldéens en France provenant de Turquie ont fondé des associations afin de coordonner l’aide bureaucratique aux nouveaux migrants et pour obtenir le statut de réfugié, pour la résolution de problèmes tels que l’hébergement et la recherche d’emploi.

Jusqu’à la fin de l’installation, ces associations ne guidaient les réfugiés que sur des démarches bureaucratiques. Les noms des associations comprenaient la dénomination « assyro-chaldéen ». Les réfugiés venant de Turquie se présentaient comme des Assyro-Chaldéens ; et lorsqu’ils ont obtenu le statut de réfugié, sur leur titre de séjour, il était inscrit « Turc / Turque d’origine Assyro-Chaldéenne ».

Le nom de la première association était « l’Association des Assyro-Chaldéens de France » (1987). Des membres qui ont quitté cette association pour diverses raisons ont par la suite formé «l’Union des Assyro-Chaldéens de France » (1996). Vers la fin des années 1990, lorsque l’installation des réfugiés fut achevée, les principales activités de ces associations ont changé. Leur priorité est  devenue la promotion de l’identité assyro-chaldéenne et des activités culturelles pour la communauté.

Des nouvelles associations ont également été ouvertes pour promouvoir l’utilisation et l’enseignement de la langue araméenne,  ou de publier des revues culturelles à l’usage exclusif de la communauté. Le terme « assyro-chaldéen » a été utilisé dans les noms ou dans les statuts de ces nouvelles institutions. Les réfugiés venant de Turquie ont facilement adopté ce terme parce qu’ils se sentaient appartenir à la même nation que les Assyriens ou les Syriaques et ce terme disait qu’ils disposaient d’une langue et des rituels religieux similaires.

L’incohérence des autorités ecclésiastiques sur l’autodéfinition de la communauté – un conflit fort entre les ONG séculiers et l’église

Le nom « chaldéen », selon les leaders d’opinion de la communauté des réfugiés installés en France et les associations, était le nom donné par l’église à laquelle ils appartenaient, symbolisant une communauté catholique et une tradition. Alors que « chaldéen » signifiait seulement l’appartenance à une communauté religieuse, être « assyrien » indiquait la « nation » à laquelle avaient appartenu leurs ancêtres. C’est ainsi que se définissait les réfugiés en provenance de Turquie.

Raphael I Bidawid, Patriarche des Chaldéens et chef spirituel de la communauté mondiale qui occupait cette fonction entre 1989-2003, déclaration dans une interview, en 2003 « Je pense que ces différents noms ne servent qu’à la confusion. Le nom d’origine de notre église est « L’église d’Orient. … Lorsqu’une branche de l’Église d’Orient est devenue catholique, on l’a appelée chaldéenne… Être chaldéen n’implique pas une appartenance ethnique. Il est nécessaire de distinguer l’appartenance ethnique et la religion. Mon église est chaldéenne mais sur le plan ethnique, je suis assyrien. » [9]

Le patriarche Bidawid fait une autre déclaration similaire dans le numéro de septembre-octobre 1974 du magazine Assyrian Star :

« Avant de devenir prêtre, j’étais assyrien, avant de devenir évêque, j’étais assyrien, aujourd’hui, demain et pour toujours je suis assyrien et j’en suis fier. » [10]

Le patriarche Emmanuel II Delly, qui a pris ses fonctions après le patriarche Bidawid et a servi entre 2003 et 2012, dit la même chose dans une interview accordée le 27 octobre 2008 à qui ? «…Je voudrais déclarer que nous, les Chaldéens, les Assyriens et les Syriaques, sommes un seul peuple et nous sommes appelés Araméens.» [11] Il est suivi avec un vif intérêt par la communauté assyro-chaldéenne d’Irak.

Cependant, cette position a complètement changé avec le patriarche chaldéen Louis Raphaël I Sako, qui a prend ses fonctions en 2013.

Pour sa communauté dispersée dans le monde entier, le patriarche Sako utilisait la dénomination de « nation chaldéenne » et abordait sa communauté avec des représentations complètement différentes que des prédécesseurs. Ce patriarche qui n’a pas pu réaliser son projet de rassembler toutes les églises syriaques orientales et assyriennes et de les diriger,[12] a agi rapidement pour diffuser son idée de « nation chaldéenne » en rejetant toutes les origines assyriennes de sa communauté. La première étape évidente et concrète de ce projet a été la création d’une organisation non gouvernementale appelée la Ligue chaldéenne.

Un article du 2 juillet 2015 sur le journal La Croix, indique que le 1e juillet 2015 s’est tenu à Erbil, en Iraq, la Conférence internationale de fondation de la Ligue chaldéenne, organisation voulue par le même patriarche, Louis Raphaël 1e Sako qui  y voit un outil pour affronter « les problématiques politiques et sociales »  touchant les communautés chaldéennes du monde. Les évêques chaldéens et les représentants des communautés d’Irak et d’autres pays encore participent également à cette conférence et approuvent les règlements de l’association et la création de ses organes internes. Selon Sako, le but de cette Ligue chaldéenne est de mobiliser les professionnels de la communauté, ses intellectuels et ses experts dans différentes disciplines dans la représentation de la communauté chaldéenne au sein de la société civile, en Irak comme dans la diaspora.

« Les partis politiques chrétiens ont échoué, et ils sont très divisés : treize listes s’affrontent pour faire élire cinq députés au Parlement », expliquait le patriarche à La Croix, en mars 2014. « La Ligue chaldéenne serait une association civile, indépendante de l’Église mais en lien avec elle, internationale et composée de laïcs : elle servirait à la fois de caisse de solidarité pour financer un puits, une école, aider les jeunes à se marier, mais aussi de porte-voix, pour faire pression sur le gouvernement, par des condamnations en cas d’attaque, des manifestations, ou tout simplement en vérifiant qu’il tient ses promesses d’embauche de chrétiens par exemple. » [13]

Il est compréhensible que le patriarche chaldéen chercha à renforcer  son influence politique face au gouvernement irakien lorsque l’Etat islamique occupait Mossoul et la plaine de Ninive et lors du départ d’Irak de centaines de milliers de membres de sa communauté. Cependant, la création de la Ligue chaldéenne n’a pas eu l’écho que le patriarche Sako avait espéré auprès des communautés de France et de Belgique, qui  ont composés presque entièrement de réfugiés en provenance de Turquie.

La Ligue chaldéenne était une institution sous le contrôle du patriarche. Celui-ci a absolument refusé d’adopter le terme « assyro-chaldéen » et a fait valoir qu’être chaldéen se référait à une nation, pas à une communauté chrétienne. Cette situation était inacceptable pour la communauté des réfugiés de Turquie, se décrivant comme des Assyro-Chaldéens depuis des décennies. Le clergé (issu lui aussi des réfugiés en provenance de Turquie) est resté neutre entre le patriarche et la communauté ; il ne s’est visiblement opposé ni au patriarche, ni aux associations et aux intellectuels. Les associations fondées par les réfugiées en provenance de Turquie avaient toujours souligné leur identité assyrienne, et le nombre de ceux qui considéraient le patriarche comme séparatiste n’était pas négligeable. En France, où le lobby des réfugiés en provenance de Turquie était beaucoup plus influent que celui des Irakiens, la Ligue chaldéenne visait à mettre en avant les ONG irakiennes. Pendant cette période, les deux associations étaient exclues de l’utilisation des salles de réunion des églises pour leurs activités, mais des réunions de la Ligue chaldéenne en France pouvait avoir lieu dans ces lieux. À partir de 2015, à chacune de ses visites en France, le Patriarche demanda aux associations de changer de nom, de supprimer le terme « assyro-chaldéen » et de se désigner uniquement comme « chaldéen ». Cependant il n’a pas été suivi.

Dans le même temps, l’Association culturelle des chrétiens d’Irak du Val-d’Oise “Mésopotamie” (Beth- Nahrain) élargissait ses activités dans le département du Val d’Oise, dans la ville de Sarcelles où les Assyro-Chaldéens de Turquie sont concentrés et où leurs deux associations opèrent. L’association Mésopotamie a mené des activités pour les réfugiés irakiens et se trouve dans une position opposée aux deux associations de réfugiés de Turquie, avec son point de vue pro-patriarche.

Le professeur Efrem Yıldız devient le porte-parole de l’opposition au Patriarche – la lutte des deux pôles

Lors de chacune de ses visites en France, le patriarche n’a pas hésité à utiliser des expressions telles que : « Nous sommes chaldéens, ceux qui se disent assyriens n’ont pas leur place dans ma communauté ». La première réponse concrète au patriarche a été donnée par le professeur Efrem Yıldız, vice-recteur de l’université de Salamanque en Espagne et professeur de langue araméenne. Efrem Yıldız,  est lui aussi originaire de Turquie, né dans le village de Herbul de Silopi à Şırnak. Le professeur Yıldız dispose d’une expertise en langue araméenne. Sa célébrité repose sur ses études concernant la culture et l’ethnologie des Chrétiens d’Orient. Il se présente comme porte-parole de la communauté des assyro-chaldéens refugiés de la Turquie dans les débats au sujet de la définition de la communauté. Dans une lettre publiée le 21 décembre 2015, c’est-à-dire cinq mois après la fondation de la Ligue chaldéenne, Yıldız demande au patriarche de s’engager dans les solidarités et la fraternité plutôt que dans « ligues et les lobbies ».

Aujourd’hui le professeur Efrem Yıldız, les intellectuels parmi les réfugiés en provenance de Turquie, leurs associations et organisations forment un camp,  tandis que les associations des réfugiés irakiens, leurs organisations et le patriarche en ont formé un autre. Cependant, un grand nombre d’individus  de ces communauté sont neutres et ne s’impliquent pas dans ce conflit.

Les tensions se poursuient. La place devant l’église paroissiale Saint-Thomas a été baptisée «Place des martyrs Assyro-Chaldéens » par la municipalité de Sarcelles et une réplique du monument de Baqubah[14] y a été érigé. Le monument Baqubah est le premier monument érigé (en 1919) pour les Assyro-Chaldéens tombés pendant la Première guerre mondiale. Il a été érigé dans le camp de réfugiés assyro-chaldéens de Baqubah et portait une inscription écrite par Agha Petros[15] Le monument avait une valeur symbolique importante. Sa réplique de Sarcelles a été inaugurée le 2 juillet 2017. Le monument original a été détruit par l’État islamique en 2014 lors de l’occupation de l’Irak. En 2017, la municipalité de Sarcelles a cherché des experts capables de déchiffrer, réécrire et dessiner les images du monument originale sur la réplique à travers de vieilles photographies. Dans le monument d’origine, il y avait la figure de Dieu Ashur (Alaha Ashur), qui aujourd’hui est le symbole de l’Assyrie. Le patriarche chaldéen Louis Raphaël Sako s’est opposé à l’érection d’un tel monument avec les symboles assyriens et le mot « Assyrie » devant l’église. L’administration de l’église et la municipalité de Sarcelles ont choisi d’inscrire « assyro-chaldéen » au lieu de « Assyrie » afin qu’un accord puisse être trouvé. Ainsi, le texte du monument d’origine a été déformé. Le but de la municipalité était de faire une réplique complète du monument d’origine. Si le monument n’était pas en face de l’église, l’approbation du patriarche n’aurait pas été requise et de tels changements n’auraient pas été effectués.

Le Patriarche a mobilisé toutes les possibilités de l’Église chaldéenne pour cette lutte. Dans la déclaration finale du Synode épiscopal chaldéen tenu à Rome sous la présidence du patriarche Sako les 4 et 8 octobre 2017, il y avait un appel définitif à tous les membres de la communauté pour rejeter les définitions telles qu’assyrien ou syriaque et accepter la seule dénomination de de « chaldéen »[16].

Sur cette déclaration, le professeur Yıldız a publié une lettre publique où il accusait le patriarche de créer une séparation au sein de la nation assyrienne[17]. Commentant le sujet sur Assyria TV dans un interview, Yıldız a déclaré : « Lorsque les chefs d’église agissent en tant que dirigeants politiques, ils deviennent dévastateurs. Le patriarche poursuit une politique agressive de fragmentation pour diviser la nation assyrienne en différentes dénominations. » Il a ajouté s’adressant au Patriarche : « Si vous voulez traiter des questions politiques, retirez votre croix, établissez un parti politique et devenez politicien. Vous devez représenter votre église, non pas comme un politicien, mais comme un chef spirituel. » [18]

Les réfugiés en provenance de Turquie ont fondé leurs propres associations et organisations civiles. Ils ont érigé monuments et lieux de mémoire, sont entrés en relation avec les fédérations assyriennes en Europe.  Ils se présentent par le nom « assyro-chaldéen ».  Ils légitiment cette dénomination par l’unicité de la racine ecclésiale et de celle du langage. Ils considèrent qu’être chaldéen signifie l’appartenance à une tradition religieuse, née de la conversion au catholicisme au XVIe siècle.

Tandis que l’approche du patriarche chaldéen suit une ligne de pensée différente de celle de ses prédécesseurs. Il bénéficie du soutien des associations des réfugiés irakiens et de la Ligue chaldéenne qu’il a fondée et dont il se sert comme instrument d’influence politique déclenchant le conflit de l’autodéfinition de la communauté.

Il faut tenir compte du fait que la situation de la communauté chaldéenne en Irak et de la politique du pays. Dans le contexte de la chute du régime baasiste en Irak en 2003, le Congrès national chaldéen (CNC) et le Parti démocratique chaldéen uni (UCDP) ont publié un communiqué de presse conjoint pour protester contre l’absence de représentants chaldéens au sein du Conseil provisoire irakien. Gassan Shathaya, le secrétaire général du CNC, a promis une grande campagne à l’intérieur et à l’extérieur de l’Irak pour “protester contre l’injustice faite aux Chaldéens”. En affirmant que les Chaldéens constituent plus de 80% de la population chrétienne en Irak, Shathaya a rejeté toute revendication des autres groupes, y compris des Assyriens, de les représenter. Pour lui « les Chaldéens doivent être représentés par des Chaldéens et par personne d’autre ».[19]

Les Chaldéens constituent le 80% des chrétiens du pays et le Siège patriarcal se trouve en Irak. Même si après l’occupation de Mossoul et de la Plaine de Ninive par l’État islamique où un grand nombre des villages des Assyro-Chaldéens ont été vidés, les Chaldéens sont encore un composant important parmi les différentes ethnies du pays ; et les communautés en Amérique et en Australie se sont élargies à partir de 2014 en accueillant les vagues migratoires.

Les Assyriens d’Irak ont continué depuis la première guerre mondiale à se désigner ethniquement comme des Assyriens tout en réservant ce terme à des fins politiques exclusivement. L’Église chaldéenne a rejeté le label assyro-chaldéen, insistant davantage sur l’affirmation de son identité chaldéenne d’origine.

Conclusion : Ce texte a tenté d’aborder le conflit concernant l’autodéfinition de la communauté des assyro-chaldéens de France et de Belgique, composé principalement de réfugiés en provenance de Turquie. Il a établi que le patriarche de l’Église chaldéenne et ses organisations soutenaient l’idée de l’existence d’une « nation chaldéenne ». Pour les conflits d’autodéfinition en Irak et leurs effets sur la diaspora irakienne en Amérique, l’étude de Yasmeen Hanoosh publiée en 2019 peut être consultée.

Actuellement le conflit en France et en Belgique a diminué d’intensité sans que l’on soit parvenu à un accord. Les associations des réfugiés provenant de Turquie et leurs médias continuent d’adopter le nom « assyro-chaldéen ».


[1] Korbani, Agnes G. The Political Dictionary of the Modern Middle East, Lanham. University Press of America. 1995. p. 179.

[2]Bruinessen, Martin Van. Ağa, Şeyh, Devlet. İstanbul: İletişim. 2003. p. 45.

[3]Yacoub, Joseph. Une diversité menacée. Paris : Salvator. 2018. p. 89.

[4] Yacoub. 2018.p. 85-87.

[5] Yacoub, Joseph « Au lendemain du génocide, les traités de paix et les Assyro-Chaldéens », article en ligne, https://www.imprescriptible.fr/seyfo/traites-paix/ [le 13 juin 2020]

[6] Yacoub, Joseph « La Question assyro-chaldéenne, les puissances européennes et la Société des nations, Guerres mondiales et conflits contemporains » en Revue trimestrielle d’histoire, PUF, n. 151, Paris, 1988.

[7] Yacoub, Claire Weibel. “Union assyro-chaldéenne à Costantinople. Vers l’unité nationale sous le vocable Assyro-Chaldéen” en Le rêve brisé des Assyro-Chaldéens, Paris: Cerf. 2011. p. 113-116

[8] Hellot-Bellier, Florence. “Les relations ambiguës de la France et des Assyro-Chaldéens dans l’histoire. The mirage of the French patronage: Les mirages de la protection” en Les Cahiers d’EMAM. 2020. 32.

[9] Parpola, Simo. “National and Ethnic Identity in the Neo-Assyrian Empire and Assyrian Identity in Post-Empire Times” en Journal of Assyrian Academic Studies. JAAS. 2004. 18 (2): 22.

[10] Mar Raphael J Bidawid. The Assyrian Star. September–October, 1974. Vol. 5.

[11]https://www.assyrianchristians.info/English/Patriarch_Emmanuel_Delly_Aramean_28_10_2008.htm [le 23 mai 2020]

[12] Voir : https://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Le-patriarche-Sako-propose-de-reunifier-l-antique-Eglise-d-Orient-2015-06-25-1327853 

[13] https://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Actualite/Monde/La-Ligue-chaldeenne-souhaitee-par-le-patriarche-Sako-va-voir-le-jour-2015-07-02-1330376  [le 23 mai 2020]

[14] Baqubah est la capitale du gouvernorat de Diyala en Irak. La ville est située à environ 50 km au nord-est de Bagdad, sur la rivière Diyala. La grande majorité des Assyriens des montagnes Hakkari et de nombreux chrétiens d’autres églises vivant dans la région qui ont survécu aux massacres pendant la Première Guerre mondiale ont été réinstallés dans le camp de réfugiés de cette ville, entre 1918-1920.

White, Benjamin Thomas. « Humans and Animals in a Refugee Camp : Baquba, Iraq, 1918–20 », Journal of Refugee Studies, Vol. 32 : 2, Juin 2019, p. 216–236. https://academic.oup.com/jrs/article/32/2/216/4996010 [le 13 juin 2020]

[15] Agha Petros était le général des forces assyriennes pendant la Première Guerre mondiale et le négociateur en chef pour les Assyriens entre 1919 et 1923. Le 24 juillet 1923, il a participé à la Conférence de paix de la Société des Nations à Lausanne, en Suisse, où il a approché la délégation turque pour la réinstallation des Assyriens dans et autour de la province de Hakkâri.

[16] https://mangish.net/the-statement-of-the-synod-of-the-chaldean-church-bishops-held-in-rome-under-the-chairmanship-of-the-patriarch-louis-raphael-i-sako-the-blessed-4-8-october-2017/ [le 23 mai 2020]

[17] https://www.assyriatv.org/2017/11/prof-efrem-yildiz-accuses-patriarch-sako-creating-divisions-within-assyrian-nation/ [le 23 mai 2020]

[18] https://hujada.nu/lamna-politiken-at-politikerna-sako/  [le 25 mai 2020]

[19] Hanoosh, Yasmeen. “From Religious to Ethnic Minority: Between Iraq and America in the Twentieth Century.” En The Chaldeans: Politics and Identity in Iraq and the American Diaspora. 2019. London,: I.B. Tauris. p.41.