Jérémie Berlioux, le correspondant de Libération à Istanbul et Marie Thion ont enquêté sur le système d’incarcération des opposants en Turquie. Ils publient le 18 mai 2020 un article intitulé Prisons: La Turquie développe “un modèle inhumain” 

Ils y dénoncent la détention provisoire devenue une arme de dissuasion politique massive

“L’actualité judiciaire en Turquie correspond à une kyrielle de procès politiques que la pandémie du coronavirus n’aura qu’à peine interrompue : procès Gezi, Cumhuriyet, Oda TV, Amnesty International, avocats du CHD, élus du HDP… On parle ici d’audiences qui ressemblent à des pièces de théâtre morbides où l’on accuse sans preuve, on plaide sans être entendu et on écoute sans impartialité. Elles débouchent en général sur des condamnations, des communiqués dénonçant l’absence d’indépendance de la justice et, in fine, des articles de presse dans lesquels les noms des accusés finissent par se confondre et les actes d’accusation semblent réduits à un mot : terör.”

“(….)«La justice devrait être le recours en cas de violation des droits de l’homme, explique Andrew Gardner, spécialiste de la Turquie à Amnesty International. Aujourd’hui, c’est la justice qui viole les droits des individus.»”

Les deux journalistes traduisent en chiffre la politique d’incarcération de masse mise en oeuvre: En début de 2020 on dénombre 294 000 prisonniers “pour 83 millions d’habitants (presque cinq fois plus qu’en Allemagne pour une population similaire). Environ 40 000 seraient des prisonniers politiques”.

Parmi les centres pénitentiaires émerge celui de Silivri tout près d’Istanbul. “Fort de ses 23 000 détenus, il est le prototype de ce que pourrait devenir le système carcéral de la Turquie. (…) Aux côtés de détenus dont les liens avec des organisations terroristes sont avérés, on y retrouve l’écrivain Ahmet Altan, accusé d’avoir envoyé d’imperceptibles messages subliminaux aux putschistes de 2016, le philanthrope Osman Kavala pour son prétendu soutien aux «voyous» du mouvement de Gezi, ou encore Selçuk Kozagaçli, le président de l’Association des avocats progressistes (CHD, gauche). Pour eux, comme pour de nombreux prisonniers, l’étiquette de «terrorisme» est tirée d’un arsenal de dispositions légales floues, souvent mobilisées de façon absurde”

«La prison numéro 9 de Silivri est un concept de prison de haute sécurité. (…)Cet avocat connaît bien les lieux, il y a passé cent cinquante-six jours en 2016 pour avoir «dénigré l’Etat turc» à travers ses recours légaux devant la Cour européenne des droits de l’homme. L’arbitraire y est la norme. De même que les entorses aux procédures, les demandes des prisonniers restées lettres mortes, les rétentions occasionnelles du courrier et des livres, ainsi que les contrôles, caméras et fouilles systématiques

“(….)Silivri n’a rien à voir avec une prison à la Midnight Express. Fini les dortoirs de 50 ou 100 personnes et les matons tortionnaires. Place aux petites cellules où l’on ne rencontre que ses deux codétenus. Nulle promenade à espérer pour pouvoir socialiser hors des visites et passages à l’infirmerie. Et tant pis pour ceux qui sont enfermés dans des cellules individuelles de 10 m2″

“(…)Face à une machine carcérale bien huilée, la solidarité est vitale. «Bienvenue ! Si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas !» entendit Yigit Aksakoglu, désemparé, lorsque la lourde porte métallique de son cachot vint se renfermer sur lui pour la première fois. Les larmes aux yeux, il souffle aujourd’hui : «C’est drôle. Mes voisins n’avaient rien à offrir si ce n’est leur voix.»”

«Si tu sais que tu vas sortir, tu peux rester en cellule d’isolement mille ou deux mille jours», explique Aksakoglu. «Si tu ne sais pas, même une journée, c’est long.» Il a été accusé d’être le complice de l’homme d’affaires Osman Kavala. Selon le parquet, celui-ci serait le cerveau d’une conspiration contre le pouvoir en 2013. «J’étais le figurant d’une pièce de théâtre dont Kavala était le personnage principal. J’ai perdu à la loterie de la liberté. ça aurait pu être n’importe qui», dit-il. Les deux hommes disent s’être rencontrés pour la première fois à Silivri, quelques instants avant d’entrer menottés dans la salle d’audience de la prison.”

“Le recours à la détention provisoire est censé être exceptionnel. Selon les organisations de défense des droits de l’homme, il est devenu abusif. D’après le député Ali Özkaya (Parti de la justice et du développement, AKP, présidé par Erdogan), environ 53 000 prisonniers étaient en attente d’un jugement en avril. Tous ne sont pas des prisonniers d’opinion, mais beaucoup sont victimes de l’état de décrépitude de l’appareil judiciaire,” tiraillé entre l’amateurisme et la peur.

“Selon une enquête de l’agence Reuters, environ 45 % des 21 000 juges et procureurs sont entrés en fonction après le putsch raté de 2016 et ont donc au plus trois ans d’expérience. Hakki Koylu, le président AKP de la commission justice du Parlement, reconnaît que certains «ont été nommés sans la formation adéquate». Il ajoute : «Nous voyons certains jugements qu’ils rendent. Nous ne pouvons qu’espérer que les cours d’appel corrigent ces décisions.» Or ces dernières n’ont pas été épargnées par la purge. Les magistrats en poste savent ce qui est advenu de leurs prédécesseurs gülénistes. Les peines requises doivent être à la hauteur. «Le climat de peur dans la société civile est aussi valable pour la justice», souligne Andrew Gardner d’Amnesty International.”

«Mise en garde»

“A ce stade, obtenir la fin d’une détention provisoire est devenu l’enjeu central de bien des procès spectacles. Osman Kavala incarne ce mode de punition. Il est emprisonné sans condamnation depuis plus de neuf cents jours. En février, il a été libéré et immédiatement réincarcéré. «Les autorités veulent le punir. Sans preuve cohérente, la détention provisoire est une façon simple d’y parvenir. C’est aussi une mise en garde à ceux que lui et d’autres personnalités représentent», explique Andrew Gardner.”

«Ce n’est plus possible pour moi de garder mon optimisme, écrivait Osman Kavala récemment. La ré-arrestation immédiate des personnes libérées par le tribunal, pratique que l’on doit qualifier de torture morale et que j’ai subie moi-même, semble être devenue un acte judiciaire normal.» Son incarcération demeure arbitraire. De même que la décision de ne pas libérer les prisonniers d’opinion et les personnes en détention provisoire pendant l’épidémie de coronavirus, alors que quelque 90 000 détenus de droit commun ont bénéficié en avril d’une loi d’amnistie à cet effet. Au moins 44 détenus ont été testés positifs au coronavirus à Silivri.”

Jérémie Berlioux, Marie Thion