Entretien avec une avocate d’avant-garde.

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Eren Keskin est avocate, défenseure des droits humains, féministe et ancienne dirigeante de l’Association des droits de l’homme d’Istanbul, l’IHD. Elle est également cofondatrice du Projet d’aide juridique aux victimes de viol et d’agression sexuelle sous garde, qui fournit une assistance juridique gratuite aux victimes de violences. Pour avoir dénoncé les abus dont sont victimes les femmes, elle a été menacée, harcelée et arrêtée à plusieurs reprises par les autorités de l’État.

Le correspondant de l’Observatoire de la Turquie contemporaine à Istanbul s’est entretenu avec elle en avril 2020.

L’OBS : Comment se déroulent vos journées en confinement ?

Eren Keskin : Je trouve toujours quelque chose à faire à la maison, mais mon esprit est au travail.

L’OBS : Mais vous allez quand même travailler certains jours ?

EK : J’y vais une fois par semaine. S’il y a une nouvelle notification légale concernant mes clients ou une pétition attendue, nous les faisons. Ceci dit nous ne pouvons maintenir nos visites aux prisonniers.

L’OBS : Les palais de justice sont-ils fermés ?

EK : Ils n’engagent pas de nouvelles procédures et les audiences sont reportées, à l’exception de celles des détenus actuels.

L’OBS : Le 24 avril, date de cet entretien et aussi le jour de la commémoration du génocide arménien. … Nous en sommes à la 105e année du génocide, mais son souvenir est de plus en plus refoulé à l’arrière-plan de la mémoire nationale.

EK : Cette commémoration n’a de toutes façons jamais fait partie de l’agenda de l’opposition en Turquie. Elle a mis 100 ans à pénétrer dans le calendrier mémoriel. C’est un constat terrible.

L’OBS : En effet, la question ne porte pas uniquement sur la reconnaissance par l’Etat. Il est également important qu’elle figure à l’agenda de la société. L’inscription sur l’agenda de l’opposition (=la gauche, note de la traductrice) n’a eu lieu qu’après l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink.

EK : En fait en tant qu’Association des droits de l’homme (IHD), nous organisons des commémorations depuis 2005. Et personnellement, j’ai toujours exprimé mon opinion à ce sujet, mais l’inscription à l’ordre du jour des regroupements intentionnels (partis politiques, associations, ONG) a tardé. Elle n’est toujours pas à l’ordre du jour des mouvements de gauche. On assiste à un tressaillement à ce sujet lorsque l’Etat fait un pas positif, mais en dehors de ça on peut dire qu’on a trop tardé. Parce que nous tous nous ressemblons à l’Etat !

L’OBS : Vous vous êtes souvent exprimés ainsi. Vous dites que l’opposition a la mauvaise habitude de ressembler à l’État. C’est plutôt risqué comme formulation. Mais vous aimez défier les limites et vous assumez le danger. On peut aussi vous qualifier de trouble seeker comme le dirait les anglo-saxons, recherchez-vous les problèmes, souhaitez-vous vivre dangereusement, et pourquoi auriez-vous choisi une telle voie ?

EK : Pourquoi suis-je folle, c’est bien cela que vous me demandez ? (rires) Je vais vous dire, je crois que c’est lié à mon histoire familiale. Mon père est issu d’une famille kurde de Sivas, une ville du centre de l’Anatolie, mais ils sont assimilés. Ma mère est Circassienne (Çerkez). J’avais 13 ans lorsque j’ai appris que j’étais d’origine kurde, informée que j’ai été par un membre de la famille de mon père. J’ai été témoin de certains problèmes un peu trop tôt. J’ai appris par exemple l’existence du génocide arménien par un biais hors politique. En effet, mon oncle a épousé secondes noces une femme arménienne en dans les années 1970.  Il s’est marié avec ma tante Joséphine alors que j’étais encore enfant. Bien que mon grand-père diplômé en droit, sous-préfet et préfet, fusse connu comme un homme démocrate, il a exigé de mon oncle que Joséphine se convertisse à l’islam et qu’elle s’appelle désormais Hülya.

L’OBS : Et c’est lui qui l’a baptisé ainsi, a choisi ce prénom ?

EK : Oui. J’ai alors demandé à ma mère « allons-nous appeler tante Joséphine désormais tante Hülya ? » J’étais une enfant je ne pouvais pas saisir la situation. Mais ma mère a été claire « elle s’appelle Joséphine, tu l’appelleras toujours Joséphine ». Personne chez nous ne l’a jamais appelée Hülya, sauf mon grand-père. Cet événement est resté gravé dans ma mémoire. Un jour que j’étais avec elle à la plage, j’avais alors 16 ans et j’étais déjà de gauche, j’ai demandé à Joséphine : « Votre famille a-t-elle été touchée par le génocide ? » Interloquée Joséphine a eu si peur qu’elle m’a dit, « allons nager ».  Nous avons nagé loin de la côte, et ce n’est qu’une fois arrivées aux bouées qui limitent les eaux propres à la natation qu’elle m’a raconté en pleurant l’histoire de sa famille. Ainsi le génocide est quelque chose dont j’ai pris conscience à travers ma famille. J’étais engagée au sein d’organisations de gauche et j’ai constaté que ce problème n’était jamais abordé là-bas. Nous avions alors un camarade un peu plus vieux à qui j’avais posé la question de savoir pourquoi n’évoquait-on jamais le génocide arménien ? » C’était un Kurde, il faisait partie du mouvement de gauche turc. Il m’a rétorqué : « Il y a beaucoup de problèmes comme celui-ci dont on ne parle pas »

L’OBS : Il est remarquable que votre mère n’ait pas fait pression sur vous.

EK : Ma mère occupe une place à part dans ma vie. Elle m’a toujours ouvert la voie, elle était ma première amie, nous sommes toujours restées unies. Je n’ai jamais caché mes relations avec les garçons à mes parents. J’avais un petit ami au lycée, notre relation a duré 5 ans, il venait nous voir à la maison le soir. Mes parents me respectaient. Ils avaient peur pour moi, mais ils croyaient en moi. J’ai eu beaucoup de chance à cet égard. Tous deux sont des démocrates. J’étais écouté à la maison, ma parole de « fille » était entendue. J’ai grandi dans une famille qui accordait de la valeur à leurs filles et ne les restreignait pas. C’est choses-là ont assurément eu des effets sur moi. Je faisais alors partie d’un groupe de gauche. Lorsque les garçons du groupe ont questionné mon léger maquillage j’ai pensé « qui êtes-vous pour me critiquer à ce sujet ». La structure démocratique de la famille dont ‘étais issue m’a permis de pouvoir rétorque plus facilement. Un de mes oncles était psychiatre et pratiquait la médecine en Allemagne. Il était athée, il était contre les nationalismes, il m’a beaucoup influencée. Ma grand-mère était ingénieure-chimiste, elle faisait partie des rares femmes qui avaient fait de longues études. Vivre auprès de femmes fortes aussi m’a influencée.

L’OBS : Quand vous êtes-vous dirigée vers les mouvements des droits humains ?

EK : A partir des années 1990 j’ai choisi le combat pour les droits humains. J’ai préféré cela aux structures des organisations politiques que j’ai toujours remis en cause leur caactère à dominante masculine et militaire. Le mouvement des droits humains était plus proche, il me permettait d’exister en tant qu’individu. Les organisations politiques ressemblent à l’Etat. Ils essaient de créer le type d’individu qu’ils souhaitent. Je n’ai jamais regretté mon choix, j’aime mon travail. Si je mets à part mes peines individuelles et les moments difficiles de ma vie J’ai été une personne heureuse parce que j’aime mon travail.

L’OBS : Au cours des années 1990, l’Association des droits de l’homme (IHD) a été un point de rencontre pour des gens de beaucoup de secteurs de la société. Sa porte était ouverte aux personnes de tous horizons.

EK : Nous avons appris ce que nous devions faire en tâtonnant. Le mouvement des droits de l’homme en Turquie nous a enseigné comment prendre parti tout en restant objectif. Nous devons prendre parti pour le genre opprimé, la nation opprimée, la classe opprimée, l’individu opprimé, mais nous devons demeurer objectifs. Nous devons pouvoir critiquer leurs erreurs. Par exemple, nous avons toujours défendu le principe suivant : « il n’est pas permis de torturer un tortionnaire ». Nous avons toujours été contre les condamnations à mort au sein des organisations. L’IHD a rompu les tabous de cette époque. C’était une période où l’État menait une sale guerre, des personnes disparaissaient en détention, de lourdes méthodes de torture étaient pratiquées, des opposants étaient exécutés dans les rues et des villages brûlés… La seule organisation à l’époque qui se rendit au Kurdistan et rassembla les preuves, publia des rapports a été l’IHD. Nous avons été accusés d’être proche du PKK (Parti des travailleurs kurdes). Mais nous avons rédigé nos rapports avec beaucoup d’objectivité. Si les chercheurs universitaires ont pu mener des recherches sur les années 90, c’est un peu grâce aux efforts de la IHD car l’IHD était la seule à collecter des données à ce moment-là. C’est pareil pour le génocide arménien. La succursale IHD d’Istanbul fait partie des institutions qui ont été parmi les premiers à exprimer leur condamnation. C’est pour cette raison que le nom de l’IHD-Istanbul est inscrit sur le monument du génocide en Arménie parmi les institutions qui reconnaissent le génocide. Cela est très important pour nous. L’IHD est à mon sens l’institution où l’on est le plus libre de critiquer le discours officiel.

L’OBS : Il y avait aussi des policiers qui s’adressaient à vous lorsque leurs droits étaient violés

EK : Oui. De telles choses sont peu connues. Par exemple, je n’oublie jamais qu’un membre du mouvement nationaliste turc (ülkücü), torturé lorsqu’il était dans l’armée s’est adressé à l’IHD. Il avait déjà essayé de se faire défendre par d’autres associations, personne ne lui avait prêté attention. C’était dans les années 1990, l’armée était extrêmement puissante, personne ne voulait se confronter à l’armée. Un journaliste de droite lui a conseillé de se rendre à IHD et de trouver Eren Keskin, qui accepterait d’être son avocat. Il s’est présenté à l’IHD en disant : « Je suis membre du mouvement nationaliste turc mais à l’armée mon commandant m’a torturé, accepteriez-vous d’être mon avocat ? ». Nous avons accepté et déclaré il nous suffit que vous ayez été torturé, nous vous défendrons. Son procès a pri des années. Il a déclaré un jour : « Je crois toujours au mouvement nationaliste turc mais j’ai voté pour le [pari pro-kurde] IHD (Parti de la démocratie populaire) parce que je vous aime en tant que personne » (sourires).

L’OBS : Ces faits sont peu connus, généralement l’İHD ou Eren Keskin sont connus pour leur soutien aux Kurdes. Cependant, ce soutien a pour toile de fond les violations des droits de l’homme des années 90 où les exactions les plus visibles et les plus graves ont été commises contre les Kurdes.

EK : Il en est de même aujourd’hui. Par exemple, ils ont formulé et adopté la dernière loi d’amnistie de manière à ce que les Kurdes ne sortent pas de prison. C’est extrêmement clair.

L’OBS : Au cours des années 90 vous alliez vous-même sur le terrain. C’était une génération d’activistes travaillant sur le terrain.

EK : En effet, partout où il y a eu violation des droits, nous créions immédiatement une allions sur le terrain pour observer et récolter des données. C’était l’époque des exécutions sans sommation dans toute la Turquie. Il y a eu beaucoup de morts, notamment à Istanbul. À cette époque, nous avions une commission contre les exécutions extrajudiciaires, nous nous réunissions immédiatement et nous nous rendions sur le terrain où cela avait eu lieu. A certains endroits nous arrivions devant la police.

L’OBS : Qu’entendez-vous par exécutions extrajudiciaires ? Voulez-vous parler des exécutions sans sommation au sein des organisations politiques elles-mêmes ?

EK : Non, il y a eu beaucoup d’exécutions par la police contre certaines organisations politiques de gauche, par exemple le DHKP-C (Front révolutionnaire du Parti populaire de libération). Et nous avons fait nos déclarations pour protester immédiatement en cas d’exécutions au sein de l’organisation politique. Nombreuses ont été les organisations qui nous déclaré traîtres, collaborateurs de la police, mais finalement tout le monde s’y est habitué. L’IHD condamne toutes les organisations qui nuisent aux civils, c’est admis par tout le monde maintenant.

L’OBS : Mais pendant les années 2000, l’IHD s’est affaibli, pourquoi ?

EK : Je peux dire que nous avons laissés accaparer beaucoup de nos gens par les partis politiques. La première organisation de la société civile créée après le coup d’État militaire du 12 septembre 1980 a été l’Association des droits de l’homme. Tout le monde était dans cette association. Puis des partis politiques, d’autres associations, des ONG se sont créés. Les gens ont commencé à les rejoindre.

L’OBS : Alors IHD, aurait formé le personnel des structures politiques alternatives de cette période… ?

EK : Bien sûr que oui. Par exemple, tous les députés de l’opposition, en particulier du HDP et du parti de cette tradition, sont d’anciens cadres de l’IHD.

L’OBS : Vous voulez dire des succursales de l’IHD en Turquie ? A Diyarbakır, Istanbul, Ankara, etc.

EK : Oui, oui. Il y a pas mal d’anciens membres de l’IHD parmi les cadres du CHP (Parti populaire républicain, kémaliste). Il y en a d’autres à l’EMEK – le Parti du travail. L’IHD est également l’institution qui a préparé la société civile à la politique après le coup d’Etat militaie du 12 septembre 1980, Ceux qui ont voulu rester dans le domaine des droits de l’homme sont restés en IHD, ceux qui voulu faire de la politique sont partis.

L’OBS : En tant qu’association critiquant la politique de l’Etat et du gouvernement, l’association IHD a été persécutée. Il y a eu des attaques armées contre vous. Des gens ont été assassinés, c’est donc une autre raison d’affaiblissement.

EK : Bien sûr. De nombreux dirigeants de l’IHD ont été assassinés, nos succursales ont été bombardées. En 1994 et 2001, j’ai été attaqué deux fois à Diyarbakır et à Istanbul. C’était peut-être de l’intimidation. Nous avons survécu.

L’OBS : Ancien chef de IHD d’Istanbul, Akın Birdal était sur le point de succomber ….

EK : C’est ça, Akın Birdal a frôlé la mort. Tout cela visait à répande la peur et empêcher les gens de participer à la lutte pour les droits de l’homme. L’État a toujours utilisé des méthodes différentes pour cela. Dans les années 1990, ils ont beaucoup utilisé la violence physique. Maintenant, c’est par les licenciements, les arrestations sans raison, des actions pour nuire aux familles et des menaces. Mais c’est toujours la même mentalité de l’État qui repose sur une longue tradition de la Teskilat-i Mahsusa. Il existe une structure criminelle cachée au sein de l’État qui se montre souvent. Il y a eu deux génocides principaux sur ce territoire : l’un contre les chrétiens et l’autre, celui de Dersim, contre les Alevis en 1938. Il est toujours interdit d’en parler, pouvez-vous l’imaginer ? Nous vivons dans une géographie où la liberté d’expression n’a jamais existé. Par conséquent, les changements sociaux sont terriblement lents.

L’OBS : Vous avez été attaqué deux fois, votre combat se situe dans un domaine dangereux, vous avez perdu de nombreux amis, beaucoup de morts autour de vous ! Comment et pourquoi continuez-vous ?

EK : En fait, cela devient un mode de vie. Vous ne connaissez pas d’autres façons de vivre. Aujourd’hui par exemple où règne la pandémie du COVID-19. Plutôt que de prendre des précautions pour nous protéger, nous regrettons de ne pouvoir nous rendre dans les prisons, nous pensons à ceux qui y sont. Vous ne pouvez le faire que si vous aimez cela. Nous nous le faisons tous avec amour. On me demande « n’avez-vous pas peur ». J’ai été condamnée à 17 ans et 2 mois de prison pour avoir participa au quotidien pro-kurde Özgür Gündem. L’affaire est actuellement devant la Cour suprême et nous attendons le résultat. J’ai aussi été condamnée à une amende de 456 000 livres turques pour d’autres affaires. J’irai en prison si je ne les paie pas. Nous essayons de les payer avec la solidarité internationale. Moi je n’ai pas voulu aller à l’étranger. Si je pars à l’étranger après avoir amené la lutte jusqu’à ce point, j’aurai l’impression d’avoir gaspillé tout que j’ai fait jusqu’à présent. Bien sûr, je suis anxieuse parce qu’ils peuvent venir à tout moment pour m’incarcérer et j’ai des chats ! J’avais ma mère, je l’ai perdue, j’en souffre beaucoup. Lorsque ma mère et mon père étaient encore en vie j’étais inquiète pour eux. Lorsqu’on fait ce que je fais par conviction et avec amour cette anxiété n’est jamais au premier plan. Comme vous le disiez, lorsque vous avez tellement perdu des vôtres que vous vous sentez redevable. L’une des choses qui me motive le plus est notre dette envers nos morts.

L’OBS : Votre avez le sens de la fidélité …

EK : c’est important pour moi. Fidélité et avoir du cœur sont les deux choses les plus importantes pour moi dans la vie. Dieu est ma conscience, en dehors de cela je ne crois pas en Dieu

L’OBS : Si vous partiez pour l’étranger, vous pourriez sans doute avoir une vie confortable. Vous êtes mondialement reconnue.

EK : Deux États distincts m’ont proposée l’asile, l’un en m’invitant à leur consulat et l’autre en m’appelant au téléphone. Je n’ai pas voulu partir. Amnesty International m’a même offert l’usage d’un logement sur une île grecque.

L’OBS : Vous êtes perçue comme un soutien du mouvement kurde et votre action est souvent criminalisée pour cela. Mais souvent vous jouissez aussi du soutien et du respect de gens de droite, des cercles musulmans, de juristes proches des positions officielles. C’est remarquable. Vous êtes respectée aussi par les petites gens, les vendeurs à la sauvette, à la criée, les simitçi. Vous leur fournissez assistance juridique gratuite.

EK : Je crois que le courage est une vertu qui protège. Je suis quelqu’un qui essaie de défendre mes convictions avec courage. Un juge même de mauvaise foi vous respecte lorsque vous avez le cran de défendre avec courage votre point de vue. J’ai été confrontée pendant un temps au mépris à l’insolence des kémalistes. Ils avaient publié des annonces à mon sujet dans la presse. Les organisations de femmes et les féministes s’étaient alors montrées solidaires ; A présent même les kémalistes nous traitent correctement. Bien de changements ont eu lieu sur la scène politique. Nous en tant que défenseurs des droits humains nous maintenons nos positions. Hormis l’attitude des kémalistes à cette époque, je n’ai été confrontée à aucun manque de respect. Nous avons subi de nombreuses insultes lorsque le leader du PKK Abdullah Ocalan a été amené en Turquie parce que nous étions ses avocats, mais je n’ai jamais rien vécu de lourd en dehors de cela.

L’OBS : On vous avait sollicitée pour être député.  Pourquoi n’avoir pas accepté ?

EK : J’ai en effet reçu maintes offres pour la députation. Mais je n’ai jamais pensé à la politique. Comme je l’ai déjà dit, je vote bien pour le HDP, mais ce parti a aussi des positions qui ne plaisent pas et je voudrai pouvoir les critiquer. Lorsque vous devenez membre du parti, vous devez agir selon sa volonté. Je ne l’ai jamais souhaité. Tout d’abord moi je n’entre pas dans l’enceinte de l’Assemblée nationale et je ne prête pas ce serment-là.  Les gens ont du mal à comprendre cela. Si je prêtais ce serment j’aurais l’impression d’être injuste avec moi-même en tant que défenseuse des droits de l’homme. Voilà la raison pour laquelle je n’ai jamais pensé à faire de la politique et je ne le regrette pas du tout.

L’OBS : Vous dirigez aussi un cabinet d’avocats qui défend les femmes et que vous avez créé à la fin des années 90. Vous commencez alors à offrir une assistance juridique gratuite aux femmes victimes de violence. Mais vous-même avez été incarcérée.

EK : Oui j’ai été emprisonnée en 1995 pour avoir utilisé le mot « Kurdistan » dans un article que j’ai écrit.

L’OBS : C’était interdit à l’époque, mais aujourd’hui peut-on énoncer ce vocable ?

EK : Oui. J’ai été condamnée à 2,5 ans. La loi a changé et j’ai quitté la prison à la fin du 6ème mois. Nous savions que les femmes étaient soumises à la torture sexuelle dont elles ne parlaient pas. Un jour en prison, alors que je faisais les cent pas dans la cour, une de ces femmes dont je défendais le dossier s’est approchée et a fait un malaise, s’est évanouie en me disant « tu sais n’est-ce pas ce que je suis en train de vivre ? » Elle avait été violée en détention et ne pouvait le partager avec personne, faisait des cauchemars. Elle m’a raconté toute l’histoire. Puis d’autres filles ont commencé à révéler des expériences similaires. Une fois sortie de prison j’ai rencontré l’avocate allemande Jutta Hermans. Elle connaissait le turc et le kurde. Les avocats au Kurdistan subissaient de nombreuses attaques dans les années 90, des avocats étaient tués. Elle était venue en Turquie pour préparer un rapport sur cette question. Elle m’a proposé de le faire ensemble. Heidi Weber d’Amnesty International et d’une autre association de femmes nous a soutenues. Et en 1997, nous avons ouvert un bureau pour fournir une assistance juridique gratuite aux femmes victimes de tortures sexuelles. Nous avons d’abord essayé de sensibiliser des femmes politiques, nous pourrions avancer plus rapidement avec elles. Nous avons commencé à visiter les prisons. À cette époque, seul le mouvement kurde prêtait attention à ce travail et de nombreuses femmes kurdes nous ont confié les violences sexuelles qu’elles ont subies. Au fil du temps, les préjugés imposant le silence se sont brisés. Nous avons commencé à toucher aussi des femmes condamnées pour des délits de droit commun et des femmes trans. Jusqu’à présent, près de 700 femmes se sont adressées à nous. Ce nombre ne reflète pas complétement la réalité. Beaucoup de femmes ont peur de révéler ce qu’elles subissent, mais je pense quand même que notre travail est efficace. Je pense que les femmes commencent à être plus courageuses à ce sujet.

Dans ce domaine les femmes vous racontent des situations très intimes. Elles attendent beaucoup plus que l’aide juridique. Elles attendent que nous résolvions d’autres problèmes de leur vie. C’est une responsabilité lourde. Mais nous avons appris à gérer ces situations avec ma collègue Leman (Yurtsever). Par exemple, nous avons des enfants qui ont été soumis à la torture sexuelle. Nous devenons un peu leur famille. Mais nous le faisons volontiers et avec amour.  Ces personnes sont confrontées à une grave pauvreté, au chômage, et dans de nombreux cas, elles sont abandonnées par la famille. Certains de nos clients trans le disent aussi « Les premiers à nous abandonner sont nos familles, ce bureau est devenu notre famille. » Cela est vrai et nous en sommes très heureux.

L’OBS : Ils s’adressaient directement à vous en l’absence d’un mouvement LGBTT qui n’a pris forme qu’au début des années 2000, non ?

EK : En effet le mouvement LGBTT est plus jeune que celui des droits humains. Il existe un autre problème pour les personnes LGBTT. Les mouvements alternatifs sont encore très « transphobes » et homophobes. Il n’y a pas de structure alternative qui discute sereinement de l’homophobie. En fait, ce n’est pas différent du racisme. L’homophobie est un racisme hétérosexuel. Il existe une structure d’opposition dominée par les hommes et qui ressemble à l’État qui lui possède une structure totalitaire. E t les gens ont intériorisé la mentalité de l’État. Par exemple, il existe des conventions internationales dont la Turquie est signataire comme la Convention d’Istanbul du Conseil de l’Europe. Un accord particulièrement important. La Turquie est l’un des premiers signataires de cet accord. Cet accord dit clairement : « Le soi-disant code de l’honneur sera ouvert à la discussion ». Mais cette discussion ne vient jamais. Les femmes suivent les séries TV et les émissions féminines ; les hommes regardent le football. Dans les deux domaines, sont constamment reproduits les de la masculinité, la famille est sacralisée, la femme reléguée au deuxième rang, la violence contre les femmes exhibée. On montre des femmes en constant conflit entre elles, rongées par les intrigues. C’est une telle société qui se construit. C’est pourquoi j’apprécie le mouvement LGBTT qui, après avoir créé ses propres institutions, appliqué sa propre ligne politique a commencé à changer les choses, bien que tardivement.

EK : Au début, ils ont trouvé mon allure, mon apparence étrange, surtout les gauchistes (rires). Mais je pense que tout le monde s’y est habitué maintenant. Dans les années où j’ai rencontré la gauche, il y avait un statut de « révolutionnaire de l’image ». Être de gauche c’était porter un manteau militaire des surplus américains, avoir une allure de dur, etc. Aujourd’hui les femmes de gauche se maquillent et portent leurs minijupes. L’ancienne perception est brisée, c’est le résultat de la lutte des femmes. Chaque force politique tente de créer sa propre image de la femme, mais pour moi, la volonté de la femme n’appartient qu’à elle. Nous devons être comme nous souhaitons nous voir. J’en ai l’intuition un peu avant les autres, c’est tout. Les femmes kurdes me disent « lorsque les nôtres (hommes) critiquent notre maquillage, nous leur disons Eh bien Eren elle se maquille bien. Ils t’aiment beaucoup ». (rires).

L’OBS : En dehors de leur lutte les femmes kurdes ont eu à combattre aussi le féodalisme interne.

EK : Bien sûr. Mais maintenant, tout le monde a peur du mouvement des femmes kurdes, les hommes ne peuvent plus insulter les femmes. Cependant ce n’est pas quelque chose qui est largement répandu, mais reste le privilège des femmes engagées en politique. Sinon, la femme continue d’être opprimée partout. Mais au moins il existe des secteurs ouverts au changement.

L’OBS : A quoi attribuez-vous le fait que le mouvement des femmes kurdes soit devenu si puissant ?

EK : Ce fut un mouvement qui a fait sortir les femmes de la maison, c’est important. Les femmes ont eu l’opportunité de rejoindre la politique. Mais je peux voir que le mouvement kurde continue d’être dominé par les hommes. La veine féodale est toujours active. Voici une anecdote récente : Une femme kurde veut divorcer. Mari et femme sont tous deux engagés dans la politique kurde. Toute la famille s’est opposée à la femme, et pour résoudre ce problème plus rapidement, elle me demande de parler à son oncle qui est en prison depuis des années. Tu sais ce que cet oncle me dit ? « Mlle Keskin, elle prend un mauvais chemin, (note de la rédaction : quelque chose comme « elle est en train de tomber dans le ruisseau »). Cet homme qui est un révolutionnaire, en prison depuis des années, qui fait partie de la politique active et des discussions les plus récentes sur le genre ne trouve rien de mieux à dire que cela) Donc notre situation maintient son état de gravité mais au moins existe en ce moment un mouvement de femmes qui combat cela. C’est important.

L’OBS : La violence domestique est un problème brulant y compris dans les pays européens où il s’aggrave en ces jours confinement pour le COVID-19.

EK : A des degrés différents la violence contre les femmes existe partout. Si on relâche quelque peu les luttes on recule dans ce que l’on a acquis. Être biologiquement une femme ne suffit pas, il est important d’élaborer une vision de femme.

L’OBS : Que pensez-vous de Tayyip Erdogan et de sa politique à travers votre expérience de lutte pour les droits humains au cours de ces vingt dernières années sous le gouvernement de l’AKP ? Lorsque Tayyip Erdoğan est arrivé au pouvoir, il a été soutenu par plusieurs sections de la société.

EK : Tayyip Erdoğan (RTE) et AKP sont arrivés au pouvoir avec des discours tout à fait démocratiques. À cette époque, la Turquie tentait de rejoindre l’Union européenne, la confrontation historique entre le mouvement islamiste et le kémalisme imprégnait l’atmosphère. Mais pendant cette période Tayyip Erdoğan avait un autre associé. Il s’agissait d’un mouvement qu’on appelle aujourd’hui Gulenist (Fethullahçi), était composée de gens plus instruits et plus éduqués. L’AKP a confié le judiciaire et même l’éducation à ce partenaire et ils ont conduit ce partenariat pendant un temps. Mais lorsque des problèmes économiques sont apparus entre eux cela a conduit au coup d’Etat manqué du 15 juillet 2016.  Une rupture, une rupture sanglante a eu lieu entre eux. Ce n’est qu’après que l’AKP a coopéré avec les nationalistes (ulusalci) coutumiers des coups d’Etat et membre de « l’Etat profond », force politique contre laquelle il avait combattu auparavant. Tout a changé après ça. Il y a une énorme différence entre l’ancienne rhétorique de Tayyip Erdogan et son discours d’aujourd’hui. Tayyip Erdoğan a même fait le pas d’exprimer des excuses au sujet du génocide arménien et du génocide de Dersim.

L’OBS : Le Président de la république Abdullah Gül d’alors s’était même rendu en Arménie.

EK : Oui, RTE avait dit j’écraserai de mes pieds toutes espèces de nationalismes à plusieurs reprises. Celui qui tenait ces propos est en coalition gouvernementale aujourd’hui avec le parti raciste de cette région. J’ai toujours cru en la chose suivante : la grande majorité est divisé entre islamistes et nationalistes. Il n’y a aucune différence dans l’approche de ces deux fractions quant aux Kurdes, aux Arméniens, aux femmes et aux trans. Le combat entre eux n’est qu’un jeu de pouvoir. Je les appelle « les frères ennemis ». Par conséquent, je pense que l’AKP est revenu à son essence, a retrouvé sa forme originale. Ils sont en effet tout à fait proches des nationalistes. Et ils ont coopéré avec la frange « la plus profonde » des nationalistes. Ce qui fait que ce processus actuel est tout à fait effrayant. Je fais partie du mouvement des droits de l’homme depuis 30 ans. Il n’y a eu aucun autre moment où je me suis sentie aussi exposée, sans protection. Même dans les années 90, la liberté d’expression n’était pas soumise à de telles pressions. Vous étiez au moins jugé, vous écopiez de peines de prison et vous étiez incarcérée si votre peine était confirmée. Mais maintenant, vous êtes arrêté au moment même où vous allez témoigner. Nous sommes dans une situation extrêmement grave en termes de liberté d’expression. Par exemple, l’autorité judiciaire. Autrefois, nous les avocats, avions accès à l’autorité judiciaire, il y avait des juges avec qui nous pouvions parler. Oui, l’autorité judiciaire n’était pas encore indépendante, mais il y avait des juges qui vous écoutaient au moins. Maintenant, en tant qu’avocats, nous ne pouvons même pas entrer dans les bureaux des juges et des procureurs. Les services de sécurité nous en empêchent. Aujourd’hui, aucun juge ne peut prendre de décision qi ne plaira pas à Tayyip Erdogan. Nous sommes dans un processus effrayant. Tous ces acteurs del’Etat profond des années 90 sont maintenant avec Tayyip Erdoğan. Doğu Perinçek, Mehmet Ağar, Tansu Çiller… Nous voilà donc de retour aux années 90. Oui, les méthodes sont différentes, mais la mentalité étatique reste la même.

L’OBS : Et aujourd’hui le Covid-19…

EK : Ils ne peuvent pas aborder la situation correctement. Parce que la situation réelle est inconnue. Il est déclaré que de nombreux cas de contamination ne présentent aucun symptôme. Cependant on nen peut rien en savoir puisque nous ne sommes pas testés. L’économie est complètement à l’arrêt. La situation dans les prisons est dramatique. Les décès par COVID-19 ont commencé et les contaminations ont augmenté. Ainsi, nous aurons beaucoup de travail à faire lorsque la situation redeviendra quelque peu normale. Les violations des droits pour cause de COVID-19 apparaîtront à la surface. Une période extrêmement difficile nous attend tous. Comme dans le monde entier. La politique de santé du capitalisme a fait faillite. Le capitalisme n’investit que pour promouvoir la consommation, pas pour promouvoir la santé.