Par Ayşan Sönmez, Doctorante à l’Institut français de Géopolitique, Université Paris 8

Début mars je quittais Paris où je poursuis mes études pour venir embrasser mes parents et voir mes amis quelques jours à Istanbul. Je devais revenir dans mon studio du 18è arrondissement avant fin mars. Mais rien n’est allé comme prévu et je me suis retrouvée menacée de toutes parts par le Covid19.

A mon arrivée à Istanbul début mars il n’était encore question de confinement ni en Turquie ni en France. J’ai passé mes dix premiers jours à embrasser et enlacer mes parents et mes amis à travers la ville et avoir du bon temps. Des mesures ont commencé à être prises lorsque les décès dus au corona virus ont sensiblement augmenté et que la peur a contaminé la population. Les Turcs ayant récemment voyagé en Europe ont été identifiés comme le premier foyer de l’épidémie. (Ceci avant que ne devienne public la gaffe administrative d’avoir laissé rentrer sans les mettre en quarantaine les « fidèles » revenant du Hadj à la Mecque). Me sachant dans cette catégorie de ceux “ayant voyagé en Europe” je fus prise de culpabilité envers mes parents et amis. J’ai voulu me faire tester. J’ai pris le chemin du Centre médical de mon quartier

Mon appartement se trouve à Kurtulus, un des vieux quartiers du grand district de Sisli, au centre d’Istanbul. La femme médecin qui me reçut au Centre médical de mon quartier confirma qu’il y avait bien un risque et m’adressa à l’hôpital public pour me faire tester. Elle m’a demandé de m’y rendre sur le champ. J’ai eu très peur. A la mi-mars cinq hôpitaux pratiquaient le dépistage du corona virus à Istanbul, dont trois sur la rive européenne.  

Je me suis d’abord rendue à l’hôpital de recherche et de formation Haseki où on m’a réorientée vers celui proche du quartier de Samatya où, dès mes premiers pas vers les urgences, on me mis en garde et empêchée de rentrer. Plusieurs cas de Covid19 s’y trouvaient hospitalisés et le risque de contamination était considérable. Ceux qui me tenaient ces propos avaient l’air très jeunes et sans protection, sans masque. Ils n’avaient pas l’air en sécurité. Je leur ai parlé de loin, maintenant une bonne distance et leur ai dit mon problème en me définissant dans « le groupe de ceux revenant d’Europe ». Je voulais savoir si j’étais porteuse du virus car je craignais d’avoir infecté ma famille. Ils me dirigèrent alors vers la hot-line 184, l’équivalent du 15 en France en me conseillant de demander un test à domicile. 

J’ai appelé ce 184 conformément aux instructions et le personnel de ce centre d’appel a pris des notes très détaillées sur mes symptômes, mes antécédents de voyage et les personnes que j’avais rencontrées au cours des deux dernières semaines. Ils m’ont informée de la procédure, des experts examineraient ma demande et m’appelleraient dès que possible. J’ai compris qu’il y avait beaucoup de monde qui appelait tout comme moi et que je ne faisais évidemment pas partie des cas graves.

Le jour suivant, je suis allée voir mon généraliste pour obtenir le résultat de mon test sanguin qui était satisfaisant. Elle m’a conseillé de faire un suivi sur le 184. Et, par précaution, elle m’a aussi conseillée de planifier ma quarantaine pour 21 jours. J’ai attendu un jour de plus et j’ai rappelé le 184 pour leur rappeler ma situation. Ils se sont engagés à me suivre par téléphone car mon cas ne représentait disaient-ils aucune urgence. Et c’est ce qu’ils ont fait, ils m’ont vraiment suivie. Ils m’ont appelée plusieurs fois par jour pendant quatre jours et puis une seule fois par jour. Ils m’ont même appelée une fois à 2h30 du matin pour s’enquérir de ma situation parce que j’avais dit que j’avais quelques vagues symptômes. Ils m’ont conseillée d’appeler la ligne d’urgence 112 pour obtenir une ambulance en cas de problème.  

J’ai reporté mon retour à Paris, considérant que cela pourrait devenir impossible de revenir en Turquie si les choses s’aggravaient dans un avenir proche et que mes parents avaient besoin de moi. Peu de temps après, tous les vols internationaux ont été annulés. Mon intention première était d’aller vivre avec ma famille dès que les 21 jours de mon auto-mise en quarantaine serait achevée. Mais tous les établissements de santé m’ont vivement conseillée de “ne pas rendre visite” à ma famille afin de ne pas mettre mes parents en danger. J’ai donc commencé mes jours de quarantaine / confinement à Kurtuluş, Istanbul.

Actuellement, 60 % des cas de coronavirus en Turquie se trouvent à Istanbul. C’est également dans cette mégapole que l’on enregistre le plus grand nombre de décès et de patients en soins intensifs. Nous avons compris la gravité de la situation à la mi-mars, des mesures et réglementations officielles ont également commencé à être émises à partir de cette date. Une des premières mesures fut l’impositions de ne pas sortir de chez eux pour les plus de 65 ans. Certains secteurs ont adopté le travail à domicile. La municipalité (CHP, opposition) se montre très attentive à la propreté en ces jours sensibles. Les ordures sont ramassées dans nos rues deux fois par jour, et les rues sont lavées à l’eau savonneuse. Je suppose que notre chance est qu’il pleuve fréquemment. Il va sans dire que les gens nettoient très minutieusement chez eux. C’est fou. Il est certain qu’il y aura un nouveau problème de santé : l’eczéma dû au sur-nettoyage. Et il y a un risque dû à la surconsommation d’eau : l’épuisement rapide des réserves dans les barrages. Les experts mettent en garde et suggère une utilisation raisonnée et économique des ressources en eau.

Il y a trois foyers positifs Covid19 autour de moi, deux dans ma rue et un dans l’immeuble où j’habite. Une ambulance et trois ambulanciers du ministère de la santé vêtus de blanc rendent des visites de contrôle dans ces appartements presque chaque nuit. J’ai eu peur lorsque je les ai aperçus intervenant chez mes voisins de palier pour la première fois. Collés à aux œilletons de nos portes, moi et les voisins essayions de comprendre ce qui se passait. Nous avons ainsi appris qu’il existait des cas bénins du Covid19 et qu’ils étaient suivis à domicile, hospitalisés seulement si leur cas s’aggravait. Nous maintenons une propreté quasi maniaque dans nos appartements et nous prions pour que nos voisins achèvent les cinq derniers jours “sous contrôle” en bonne santé. Nous avons entendu dire que des appartements ont été mis en quarantaine après des cas similaires, nous espérons être informés si tel était le cas. Il y a deux jours, le gouvernement a annoncé de nouvelles mesures : Couvre-feu pour les moins de 20 ans, obligation de porter un masque partout dans les espaces ouverts (maintenant c’est du bricolage, tout le monde apprend à coudre ou à fabriquer un masque ou un bouclier pour soi-même et pour les autres). L’entrée et la sortie de 31 villes où le nombre de cas est élevé est interdite.

Hier, pour la première fois depuis longtemps je suis allée faire des courses. Les gens étaient masqués et très attentifs à maintenir la distance recommandée. Mais malheureusement, il y avait beaucoup de fumeurs. Ils fumaient malgré leur masque, ils ont l’air drôle, mais ce n’est pas drôle du tout. Kurtuluş est un quartier très peuplé avec beaucoup de petits magasins qui satisfont les besoins de consommation de base. On peut facilement obtenir des services à domicile. Il n’y a aucun problème à cet égard. Du moins pour l’instant. Et personne ne sait comment cela va évoluer. Le problème, c’est qu’il y a quand même beaucoup de monde dans les rues. Les gens risquent donc leur vie et la nôtre en se déplaçant. Donc, pour être honnête, il y a un réel besoin d’un décret officiel pour un confinement urgent de santé publique. Les gens souhaitent faire partie de la solution de cette crise et pas seulement en se protégeant eux-mêmes. Des réseaux de solidarité se sont créés pour l’occasion. Autour de moi, deux principaux réseaux sont actifs à cet égard : les réseaux de quartier et les associations des anciens élèves d’universités et écoles diverses, les alumnis.

Kurtuluş est un quartier où les voisins peuvent communiquer via des groupes de réseaux sociaux. Nous savons donc, plus ou moins, comment se portent les gens autour de nous et ce dont ils ont besoin. Ceux qui sont disponibles peuvent répondre aux besoins éventuels mentionnés sur ces plateformes. Par exemple, les besoins fondamentaux des personnes âgées qui ne peuvent quitter leur domicile peuvent être satisfaits. On dit que les pharmacies locales livrent leurs médicaments à domicile. Dans le voisinage, il y a ceux qui fabriquent des masques en plastique ou en tissu et les donnent à leur entourage et surtout aux hôpitaux. Le personnel médical en Turquie comme dans le monde entier est très sérieusement menacé. 601 est le dernier nombre de soignants infectés en Turquie. C’est un chiffre très élevé. Le nombre de patients nécessitant un traitement n’est pas encore connu. Il est probable que les futurs malades resteront sans médecin. Des médecins et des infirmières expérimentés qui peuvent sauver la vie des gens meurent. Nous sommes tous accablés de cette situation. Nous lisons dans la presse que des bâtiments d’écoles et de grands hôtels sont consacrés au personnel de santé. Nous entendons dire qu’on augmente le nombre de lits de réanimation.

En dehors du réseau de quartier, les réseaux d’anciens des lycées, des universités, des originaires de telle ou telle ville de province etc. fonctionnent bien de nos jours, à ce que je vois. Au cours des deux dernières semaines, ces groupes ont reçu des équipements essentiels dans les hôpitaux. En raison de la crise économique et de raisons bureaucratiques, les hôpitaux publics ne peuvent pas répondre à ces besoins de base en suivant les procédures officielles normales ou ne peuvent pas les satisfaire assez rapidement. C’est pourquoi le personnel médical, les médecins, leurs proches, etc., essaient de s’engager auprès de leurs groupes de solidarité / d’amis. La Turquie est un pays où il n’y a pas de tradition d’État providence (social), c’est pourquoi on attend beaucoup des citoyens. Comme vous ne pouvez pas être sûr de la capacité de l’État et de son approche égalitaire, vous devez vous protéger et protéger les uns les autres. La semaine dernière, notre groupe de diplômés universitaires a créé un budget de solidarité pour l’achat de trois vidéo laryngoscopes. On dit que cet appareil est très important car il réduit considérablement le risque de contamination des professionnels de santé qui traitent les patients Covid19. Cela signifie que lorsque cet appareil est fourni, un plus grand nombre de professionnels de santé restent sains pour les futurs patients. Les entreprises qui vendent ce dispositif nous ont accordé une remise importante et ont contribué financièrement. Ces appareils ont été livrés à trois hôpitaux publics différents qui comptent un grand nombre de patients. Pour autant que je sache, d’autres groupes encore issus d’associations d’anciens et autres encore contribuent à fournir ce type d’équipement aux hôpitaux. Ces groupes sont en contact les uns avec les autres et collaborent pour trouver l’entreprise la plus fiable pour acheter ces appareils. Nous aimons ça parce que ça nous donne le sentiment de contribuer à la solution autrement qu’en restant à la maison.

Les gens avaient organisé aussi des réseaux de solidarité similaires autour des partis politiques. Cependant, le gouvernement est intervenu au sein de ces réseaux. La collecte de fonds induit récemment par les deux partis d’opposition (CHP et HDP) pour aider les soins dans les hôpitaux a été interdite et les comptes bancaires correspondants ont été bloqués par le gouvernement. Le problème c’est que maintenant le gouvernement a concentré tous les moyens entre ses mains et qu’à partir de maintenant, conformément à son clientélisme il ne fera qu’aider ses propres partisans sans s’adresser de façon égalitaire à l’ensemble des citoyens. Le gouvernement fournit une aide financière aux personnes dans le besoin, ce qui est très positif et important, mais une fois encore, les gens pensent qu’il ne soutiendra que ceux qui votent pour eux.

Il y a environ un mois, la plupart des fidèles turcs qui rentraient de la Mecque et du hadj sont rentrés en Turquie sans être mis en quarantaine. Ils ont infecté diverses personnes par le contact physique lors des visites traditionnelles d’après le hadj. La presse a rapporté que ceux qui avaient déjà des fortes fièvres ont pris des médicaments pour faire baisser cette fièvre juste avant de passer la douane et échapper au confinement. En toute irresponsabilité et toute ignorance bien entendu. Les gens sont très en colère et très déçus à ce sujet.

À l’heure actuelle, la plus grande exigence c’est le confinement. Pour vaincre le virus, il semble qu’au moins dans certaines villes le confinement obligatoire total devrait être déclaré. Les écoles sont fermées à Istanbul, ceux qui pouvaient travailler à domicile sont maintenant chez eux, mais il y a encore des gens qui doivent aller travailler pour ne pas perdre leur emploi. Istanbul est déjà une ville très peuplée, bien que les deux tiers de la population restent maintenant chez eux, les rues sont encore très encombrées. Cela signifie que la contagion progresse. Le gouvernement ne veut pas prendre des mesures contraignantes, ceci pour des raisons économiques, et c’est dangereux pour la santé publique. Le gouvernement devrait assumer la responsabilité d’un confinement obligatoire pendant une certaine période et les gens devraient rester chez eux.