Par Can Dundar, ex rédacteur en chef d’un des seuls journaux d’opposition en Turquie le Cumhuriyet. Il vit actuellement en exil. Publié par le Washington Post le 26 mars 2020, (traduit par l’observatoireturquie.fr)

Photo de la prière du vendredi en temps de corona virus à la mosquée du Palais présidentiel, Ankara

Au cours des deux dernières semaines, la Turquie a été témoin d’une guerre meurtrière entre raison et croyance – une guerre qui illustre une fois de plus à quel point une religion politisée peut être dangereuse.

Les professionnels de la santé et les scientifiques turcs, sous la direction de l’Association médicale turque, ont préconisé des réponses politiques basées sur des faits à la pandémie de coronavirus. Mais ils sont confrontés à un puissant adversaire au sein de l’establishment religieux du pays. La Direction des affaires religieuses du gouvernement, la DIYANET, l’organisme censé réglementer le rôle et la place de l’Islam dans le pays, est devenue l’une des institutions clés dans la lutte contre le covid-19 – et pas toujours pour le meilleur.

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On le savait dès le début que la plus grande menace viendrait de l’extérieur des frontières de la Turquie. Lorsque les autorités saoudiennes ont identifié 100 cas de coronavirus , elles ont rapidement fermé aux visiteurs le sanctuaire de la Kaaba. Ainsi les 21 000 pèlerins turcs sont rentrés chez eux le 15 mars. Les experts ont insisté pour que les pèlerins qui en revenaient soient immédiatement placés en quarantaine, mais le Parti de la Justice et du Développement (l’AKP) du président Recep Tayyip Erdogan n’a pas souhaité  indisposer les religieux qui constituent sa base électorale.

Le Ministère des affaires de la DIYANET a prié les rapatriés s’isolent chez eux pendant 14 jours, sans recevoir de visiteurs.

La majorité des pèlerins n’a pas obéi. Les médias sociaux ont exhibé les photos de pèlerins de retour de la Mecque recevant des invités. Confronté au refus de la population de coopérer, le gouvernement a soudainement décidé de mettre en quarantaine le dernier groupe de rapatriés. Plus de 6.400 pèlerins de retour ont été placés dans des dortoirs universitaires ; les étudiants qui y vivaient ont été expulsés en plein nuit.

Certains des pèlerins, invoquant la ségrégation indue ont tenté d’échapper à la quarantaine. Ils ont tenté de forcer les portes de leurs dortoirs ; un autre groupe qui a réussi à s’échapper a été pris en train de se rendre dans une autre ville dans un bus loué.

Mais il était trop tard. Des milliers de personnes s’étaient égayés aux quatre coins du pays. En une semaine, le nombre de cas de contaminés est passé de un à plus d’un millier.

La deuxième grande erreur a été commise lors des prières du vendredi, auxquelles participent environ 18 millions de personnes chaque semaine. En effet les prières du vendredi ont été annulées dans de nombreux pays islamiques comme en Iran qui l’a fait dès le 27 février et le Koweït a enjoint ses ressortissants à prier chez eux le 13 mars. En Turquie, le Diyanet a fait une annonce similaire – en annonçant que les musulmans pouvaient faire la prière du vendredi chez eux, mais ce n’était qu’une suggestion. Les bars, les boîtes de nuit, les bibliothèques et les musées ont été fermés, mais les mosquées sont restées ouvertes – et elles furent bondées le vendredi venu. Le 16 mars, le gouvernement a annoncé que les prières communes du vendredi étaient suspendues

Mais une fois de plus c’était trop tard. Les annonces de décès ont commencé à tomber dès le 17 mars. En une semaine, la Turquie a dépassé tous les autres pays en termes de vitesse d’augmentation des cas.

Erdogan est demeuré en son palais présidentiel pendant une semaine entière après la première affaire annoncée. Le 18 mars, il en est finalement sorti pour accueillir une réunion sur la “coordination de la lutte contre le coronavirus”. Des fonctionnaires du Diyanet y ont participé, mais il n’y avait aucun représentant de l’Association médicale turque. En quittant la conférence qui a duré quatre heures, Erdogan a choisi de parler comme un ecclésiastique plutôt que comme un président, en citant des textes islamiques traditionnels : “C’est à nous de nous comporter conformément aux hadiths, de prendre des précautions et de laisser le jugement à Allah. Je crois que nous traverserons cette période avec patience et prières“.

Une semaine plus tard, le 25 mars, alors que le nombre de décès était passé à 59 et que le nombre de cas avait atteint 2.433, Erdogan a fait “appel à la nation” télévisé dans laquelle il a assuré son auditoire que le gouvernement mettrait fin à la propagation du virus en deux ou trois semaines. Aux experts qui ont fait valoir que la maladie se transmettra encore plus rapidement dans les semaines à venir en raison du retard initial de la réponse, il a dit simplement : “L’aide de notre Seigneur sera à nos côtés”.

Désormais à la télévision, ce sont les savants religieux plutôt que les scientifiques qui dominent la couverture média du coronavirus, expliquant le rôle des “relations extra-conjugales, de l’adultère, de l’homosexualité et des relations anales” dans la propagation du virus. Les écoles étant fermées depuis le 16 mars les programmes scolaires diffusés à la télévision ont exposé l’ampleur de l’influence de la religion sur le système éducatif. Des filmes pour écoliers en primaire avaient des scènes de décapitations de “mécréants”. L’urgence du coronavirus montre au pays à quel point les fondations séculaires du système éducatif ont été érodés.

L’économie turque était déjà mal en point avant la pandémie, et son système de santé n’était absolument pas préparé à relever le défi auquel il est confronté. Il n’est donc pas étonnant que les autorités n’aient pas été en mesure d’apporter une réponse sérieuse et réfléchie. Les autorités religieuses ont comblé le vide en annonçant, par exemple, que les haut-parleurs des mosquées diffuseraient des prières tous les soirs.

Cependant la Diyanet est une institution énorme et puissante. En 2019, elle a reçu cinq fois plus de fonds du budget que la communauté du Renseignement. Son personnel dépasse le nombre de médecins dans le pays ; la Turquie compte plus de mosquées que d’hôpitaux.

En faisant obstruction aux signaux d’alarme des scientifiques et en siphonnant les ressources vitales du pays, l’Islam politique est non seulement une menace directe du système laïc du pays mais menace aussi la santé du peuple. Les Turcs se retrouvent aujourd’hui à combattre le virus alors même qu’ils sont confrontés au fanatisme qui conduit à prendre les mauvaises décisions.

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