Sur la plus haute colline de la plus grande des îles des Princes à Istanbul se délabre tristement un majestueux bâtiment qui accueillait autrefois un orphelinat pour enfants grecs. Nous avons questionné Mesut Tufan, documentariste stambouliote,  sur cette “ Histoire d’un orphelinat orphelin de ses enfants” 

L’OBS: A quelle date cet orphelinat est-il entré en fonction ?

Mesut Tufan : Cet orphelinat pour enfants grecs a été inauguré le 21 mai 1903 par le Patriarche Joachim III. A sa création le Sultan Abdülhamid II envoie un télégramme de félicitation, distribue 146 pièces d’or, alloue près de 10kg de viande et assure le pain quotidien. L’orphelinat aura fonctionné sans problème jusqu’à la Première guerre mondiale. En 1915 le bâtiment est réquisitionné par ordre d’Enver Pacha, ministre de la guerre et les pensionnaires sont transférés à l’Ecole de commerce de Halki, aujourd’hui Heybeli, une des Îles des Princes, sur la mer Marmara. On y installe l’école des cadets de l’armée ottomane et plus tard les soldats allemands prendront leurs quartiers. Suite à la défaite des armées germano-ottomanes à la fin de la Grande Guerre, les forces d’occupation britanniques s’y installeront a leurs tour. Puis ce sera les réfugiés russes blancs fuyant la guerre civile suite à la révolution d’Octobre qui s’y logeront. Après la création de la République turque fin 1923 la bâtisse est enfin restituée aux orphelins grecs. Elle les abritera sans problème majeure pendant 39 ans. La Direction générale des fondations délivrera un certificat reconnaissant l’Orphelinat Grec de Principo (Büyükada) comme le propriétaire du bâtiment.

L’OBS : Pour quel motif l’orphelinat est-il fermé depuis 1964 ?

MT: Le problème chypriote a durablement détérioré les relations entre la Turquie et la Grèce et la minorité turque en Grèce et grecque en Turquie ont subi les dégâts de ce conflit. Selon la gravité des évènements à Chypre ou concernant les minorités turques en Thrace occidentale, la communauté grecque d’İstanbul a été visée par les représailles des autorités turques. Comme s’ils n’étaient pas citoyens turcs ! La même Direction générale des fondations qui jadis avait certifié la propriété du bâtiment, en 1964 le déclare insalubre et ordonne son évacuation. La fermeture sera définitive en 1977.

L’OBS- Pourquoi en 1964 précisément ?

MT. En 1964 la crise chypriote s’est envenimée à nouveau bien que Turquie et la Grèce soient des alliés au sein de l’Otan. La guerre a été évitée grâce aux américains. Mais le gouvernement turc a procédé à des représailles envers ses propres citoyens d’origine grecque. Les autorités ont expulsé officiellement 13.000 personnes ayant la double nationalité, turque et grecque, cela dans des conditions scandaleuses. Cette décision arbitraire des autorités turques a causé finalement un mouvement de déportation plus important encore que celui suscité par l’échange de population entre Grèce et Turquie en 1924. Les membres des familles, proches et lointains, ont dû partir avec les expulsés. Cela a touché près de 100.000 personnes.  La population grecque qui constituait près de la moitié des habitants d’Istanbul à la fin de la première guerre mondiale, ne compte aujourd’hui qu’à peine 2.000 âmes. Un petit détail supplémentaire : Marika Hatsou, la dernière directrice de l’orphelinat de Prinkipo,  elle aussi avait la double nationalité !

La propriété de l’établissement est transférée à la Direction générale des fondations. En 1977 celle-ci déclare actée la fermeture de l’orphelinat. On est, cette fois-ci, dans la période qui succède à la guerre de Chypre en 1974.

Finalement notre orphelinat, malgré une existence de près d’un siècle et un quart, n’a pu guère fonctionner plus d’une cinquantaine d’années. 56 années se sont écoulées rien que depuis sa fermeture. Mais l’établissement a réussi à porter secours à plus de 6.000 orphelins grecs.

L’OBS- On sait que d’innombrables conflits juridiques concernant les biens des non-musulmans en Turquie attendent des solutions. Quelle est leur histoire ? 

Mesut Tufan -Effectivement l’essentiel des confiscations et appropriations, si j’ose dire officielles, étaient dirigées vers toutes les communautés non musulmanes, sous des formes et pour des motifs différents. Pour les Arméniens elles ont accompagné la tragédie de 1915 mais elles ont continué à sévir pendant l’ère républicaine. Pour les Grecs c’était l’échange de populations des années 1920 et les expulsions vers la Grèce. En ce qui concerne les Juifs les l’exode de cette communauté est en partie due à des départs après la Deuxième guerre mondiale vers Israël, et en parti aux pressions des pouvoirs publics. Les Syriaques ou les Assyro-Chaldéens ont également subi des injustices mais comme ils vivaient très loin d’Istanbul et des grandes villes connues, tout s’est passé en silence. On l’a su bien après. Ils ont souffert, pris en étau entre les autorités turques et leurs voisins kurdes.  Sans oublier les pogroms d’Istanbul, d’Izmir en 1955 et qui soi-disant visaient seulement les Grecs. Mais tous les autres ont subi les mêmes atrocités. Tout comme l’impôt sur le revenu  (Varlık Vergisi) de novembre 1942. Il s’agit de la sur-taxation de toutes les minorités non musulmanes, dans le but soit disant de les faire participer à la défense nationale. Au sujet des expulsions des Grecs en 1964 on a prétendu que seuls les ressortissants de la Grèce et ceux qui avaient la double nationalité avaient été concernés. Ceux-là ont eu seulement quelques jours pour quitter le territoire turc et ne pouvaient emporter que 20 kg de bagages, des effets personnels et seulement 20 dollars en poche. Que sont devenus tous les biens qu’ils ont dû abandonner ?   A mon avis il ne faut pas exclure l’existence de musulmans spécifiques qui ont subis le même type d’exactions.  

L’OBSRestons sur le cas particulier de l’orphelinat grec, installé sur les collines de la plus grande des Îles des Princes, Büyükada (Prinkipo). Il s’agit d’un monument classé « patrimoine culturel menacé », par Europa Nostra, en 2008. Les observateurs font état d’un risque d’effondrement imminent pour ce bâtiment exceptionnel, complètement à l’abandon.

MT- L’Orphelinat grec de Principo (Büyükada) était hébergé dans cette magnifique bâtisse, construite par le célèbre architecte Alexandre Valaury en 1898. Elle est considérée comme le plus grand édifice en bois d’Europe et le plus grand au monde après le Temple Shinto de Kyoto.

L’OBS :   Comment se fait-il qu’on ait bâti un tel édifice pour de la bienfaisance ?

MT- En effet, vue les dimensions du bâtiment la question peut se poser. L’orphelinat est construit au centre d’un terrain de 1.025m sur 35m et sur une superficie de 26.000m2. La surface bâtie est de 15.000m2. Toute en bois la bâtisse fait 6 étages. Elle dispose de 206 chambres. C’est un édifice colossal. Si cet immeuble a été classé second au monde des bâtiments en bois, il est le premier si on considère le nombre des étages.

C’était au départ un projet de la “Société des Grands Hôtels Européens”, une filiale franco-belge de la fameuse compagnie des Wagons-Lits. Il s’agissait de construire un hôtel-casino s’inspirant du Casino de Monte-Carlo. Située sur la colline dite Hristos, le bâtiment dispose d’une vue imprenable sur la mer de Marmara.

L’OBS- L’architecte Alexandre Vallaury est-il connu en Turquie?

MT- Bien sûr.  Vallaury n’est pas un architecte étranger, il est le fils d’une famille levantine établie depuis plusieurs générations à Istanbul. Son père, Francesco Vallaury, est un franco-italien, pâtissier de son état et fournisseur du Palais impérial. C’est lui qui a fondé la célèbre pâtisserie  “Le Bon” qui existe toujours sur la rue Istiklâl (ex-Grand rue de Péra). Sa mère est probablement d’origine grecque. Alexandre Vallaury fait ses études à Paris à l’Ecole Nationale supérieure des beaux-arts. İl rentre à Istanbul vers les années 1880 et commence à travailler avec Osman Hamdi Bey, célèbre peintre et archéologue turc à qui on doit la fondation du premier Musée d’archéologie en Turquie dont il fut également le conservateur.  Vallaury est l’architecte de ce musée. Par la suite il a construit les bâtiments de la Banque Ottomane, du Péra Palas, de la Dette publique ottomane, des Hautes études de médecine de Haydarpaşa, du club le Cercle d’Orient, de l’Union Française à Péra, de la Mosquée Hidayet à Eminönü. Il a été chargé par le Sultan de fonder et de diriger le département d’architecture dans la nouvelle Académie des beaux Arts d’Istanbul.

L’OBS-Si on veut revenir à notre projet d’Hôtel Casino, y-a-il un lien avec l’Orient Express ?

MT-Parfaitement.  On peut dire même directement. Istanbul est depuis 1883 connectée à l’Europe grâce à l’Orient Express.  La Compagnie, dans son initiative du projet d’hôtel et casino, a dû répondre à l’attente de sa clientèle qui se composait non seulement d’écrivains, de journalistes, d’artistes connus et des familles de la haute bourgeoisie européenne mais aussi des investisseurs potentiels. A cette époque Istanbul était en passe de devenir un pôle d’attraction, et cela pas seulement sur le plan touristique. La compagnie avait naturellement voulu en profiter. On peut penser qu’un des proches amis d’Alexandre Vallaury, George Nagelmaker, un investisseur dans les chemins de fer, appartenant une grande famille de banquiers, ami proche de Léopold II, a dû jouer un rôle actif dans l’enthousiasme que ce projet a suscité.   

L’OBS- Comment ce projet est-il tombé à l’eau ?

MT: C’est assez complexe, il faut en chercher les raisons dans le contexte politique international et dans la déstabilisation de l’Empire Ottoman. Probablement à la suite de la grande guerre ottomano-russe de 1877-78 les équilibres politiques avaient commencé à changer.  La France et l’Angleterre perdaient de leur l’influence sur l’Empire ottoman au détriment de l’Allemagne et de l’Autriche. Les pertes de territoire dans les Balkans ont modifié la géographie politique et les nouveaux États émergeants ont pu librement décider des projets de chemins de fer. On remarquera que la Sublime Porte distribuait des privilèges sous forme d’exclusivité dont celui donné au Baron Hirsch, banquier hongrois juif pour la construction de la ligne reliant la Turquie à Vienne.

Mais revenons à notre complexe hôtelier de Prinkipo.  Comme le projet n’a finalement pas obtenu l’approbation du Sultan Abdülhamid, à cause du casino, la compagnie abandonne l’intégralité du projet hôtelier. Sa situation insulaire, son isolement ne seraient pas propices pour en faire un casino. Considérant le contexte, on pourrait penser que cet argument n’est qu’un prétexte, mais en tous cas un argument qui a porté.

L’OBS- Comment un projet touristique de cette envergure finit-il en œuvre de bienfaisance ?

MT- Effectivement c’est une histoire très intéressante. Comme “Prinkipo Palace” n’ pu obtenir une licence d’exploitation, la compagnie propriétaire de l’immeuble l’a mis en vente. Un des écrivains turcs célèbres habitant dans l’île juste en face, à Halki (aujourd’hui Heybeli), est le premier à avoir eu l’idée de le transformer en orphelinat. Son initiative n’aboutit pas pour autant et finalement ce sera Mme Eleni Zarifi, épouse de Hristos Zarifi, banquier grec, célèbre pour son engagement philanthropique et conseiller financier du Sultan qui finit par acheter le bâtiment pour le prix de 15.000 livres d’or ottomanes. Le titre de propriété est établi au nom de la Fondation Andreas Syngros. Il faut ajouter qu’un autre membre de la famille, Léonidas Zarifi, fait aussi une donation de 3.700 livres d’or. Le Sultan Abdülhamid octroiera 1.118 livres d’or pour cette œuvre de bienfaisance.  Par ailleurs, le Sultan place l’établissement sous la protection du Patriarcat grec et l’exempte de taxe. Sa mission est de recueillir les orphelins grecs d’İstanbul et des îles d’İmbros et de Ténédos (deux îles égéennes se trouvant juste à la sortie du détroit des Dardanelles et qui appartiennent aujourd’hui à la Turquie).

L’OBS: La Famille Zarifi était-elle réputée pour leurs œuvres de bienfaisances?

MT:  Oui, c’était une de ces familles grecques les plus riches de la capitale. Mme Eleni Zarifi et sa belle-fille Frosso étaient toutes les deux décorées par le Sultan pour leurs œuvres de bienfaisance. Parmi ces œuvres on peut citer la construction à Fener, quartier sur la Corne d’Or, du Grand lycée grec connu sous le nom de “école rouge », le bâtiment du séminaire de Halki pour le Patriarcat et toujours à Halki l’École de commerce, l’École normale grecque, et plusieurs écoles primaires et lycées, à Péra et à Thérapia, à Istanbul et à Bursa mais aussi un collège à leur nom, le collège Zarifia à Plovdiv en Bulgarie. Il ne faut pas oublier de mentionner l’hôpital et l’hospice de Balıklı, à Istanbul qui fonctionnent toujours. Construire des hôpitaux et des écoles, faire œuvre de philanthropie c’était là ce qui distinguait la grande bourgeoisie du 19è siècle comme le démontre les travaux de Nora Seni[1]

L’OBS –Comment l’orphelinat est-il revenu dans l’actualité ?

MT- Le Patriarcat a finalement entrepris une démarche auprès de la Cour Européenne des Droits de l’homme, ceci dans le cadre d’une action pour récupérer ses biens saisis au fil du temps (et il y en a beaucoup). Il a obtenu une décision favorable en 2010.  Je pense aussi qu’en 2008 la démarche pour faire classer le bâtiment parmi les 7 éléments de patrimoine culturel en danger a été efficace. L’année 2008 avait justement été déclarée par UE année de l’héritage culturel.

Aujourd’hui aucun des travaux déclarés urgents et visant à empêcher l’écroulement du bâtiment n’a été entrepris. L’immeuble a vécu un incendie dans les années 80 qui a aggravé sa fragilité. Le grand séisme de 1999 a aussi fait des dégâts importants. Le mutisme et l’inaction des pouvoirs publics est incompréhensible. Les activités des ONG se sont multipliées ; des projets, des travaux pour la prise de conscience ne manquent pas, la société civile tente d’alerter l’opinion publique autant qu’elle le peut. Le Patriarcat Œcuménique d’Istanbul a élaboré un projet.  Il dit vouloir instaurer un institut d’écologie et un centre de dialogue inter religions. Les travaux de restauration nécessitent près d’une dizaine de millions d’euros. Je pense que dans le contexte actuel un tel investissement qui n’est pas forcément très lucratif est difficile à générer, surtout en Turquie. Mais l’espoir de trouver des fonds internationaux existe bel et bien, pourvu que les autorités politiques n’érigent pas de nouveaux obstacles.

Mesut Tufan est photographe, réalisateur de films documentaires, auteur, ancien journaliste est spécialiste des identités ethniques, religieuses et idéologiques des Balkans, du Moyen Orient et du Caucase.


[1] N.Seni « Figure du banquier/philanthrope. Grandes familles juives et grecques à Istanbul au XIXè siècle » in.W.Arbid, S.Kançal, J.D. Mizrahi, S.Saul (éds.) Méditerranée, Moyen-Orient : deux siècles de réalisations internationales, L’Harmattan, Paris, 2003, pp. 160-169 https://halshs.archives-ouvertes.fr/file/index/docid/147453/filename/mode_satire.pdf

N.Seni Les inventeurs de la philanthropie juive, La Martinière, 2005