Les limitations des libertés d’expression en Turquie ayant causé la fermeture de nombreux média, titres de presse et télés, l’édition en ligne de journaux en turc s’est enrichie de plusieurs titres nouveaux. Ahval est un de ceux qui ont réussi à stabiliser un lectorat conséquent. Nous avons interrogé son rédacteur en chef, Yavuz Baydar, sur la fondation, la trajectoire et les résultats de ce journal : 7 millions d'”usagers uniques” mensuels en octobre 2019.

l’OBS : Ahval vient d’avoir trois ans. Est-il possible de faire un court bilan ?

YB : L’édition en trois langues d’Ahval -anglais, turc et arabe- commence, le premier novembre 2017. Après le coup d’État manqué du 15 juillet 2016 la Turquie était entrée dans un tunnel encore plus obscur. Les actions menées sous le couvert de l’État d’exception instauré une semaine après le coup ne laissaient aucun doute sur la nature du coup, son but, sa couleur. Avec le référendum du 16 avril 2017 le régime change sans tarder et le pouvoir est restructuré par l’instauration d’une « super présidence » avec un décideur absolu et unique. A cela il faut ajouter la reddition des médias turcs et leur articulation à la nouvelle structure présidentielle, leur intégration à 93%.  Plus ou moins développé jusque-là le débat public disparait au profit d’un effroyable courant punitif et la censure prive le peuple de son droit constitutionnel à être informé et instruit. Le segment médiatique restant est limité, intimidé et réduit. Ainsi est-il à déplorer que désormais la tâche d’informer nous incombe à nous journalistes qui sommes passés dans les pays où les droits d’expression sont reconnus. Bien que ces développements nous affectent profondément, notre enthousiasme à informer demeure intacte.

Ce tableau constituait l’arrière fond de nos travaux au moment de la création d’Ahval. Nous comptions au départ commencer exclusivement en langue turque. Il nous est rapidement apparu qu’il fallait utiliser l’anglais pour ne pas couper la Turquie de l’opinion mondiale et des instances décisionnelles internationales. Nous avons aussi considéré qu’il fallait éclairer l’opinion du monde arabe alimentée par les informations trompeuses de l’AKP et d’Erdogan relayées par le courant de l’Islam politique et les Frères musulmans.

En l’espace de deux mois il nous est clairement apparu que nous avions raison, le nombre de visites sur le site web d’Ahval avait grimpé de façon exponentielle. Cependant en février 2018 le régime turc en interdit l’accès à partir de la Turquie tout en orchestrant une campagne de haine sur les réseaux sociaux. Cette interdiction nous prouvait que nous étions sur la bonne voie, qu’avec nos informations, nos critiques et analyses objectives nous avions indisposé le pouvoir. Et d’ailleurs n’est-ce pas là le noyau de ce que nous appelons le journalisme : informer avec des données fiables, analyser les structures du pouvoir en les interrogeant de façon critique. Nous avons rapidement compris que les contenus qui indisposaient le plus le pouvoir étaient ceux qui concernaient la corruption, les abus de pouvoir et surtout les informations sur l’économie.

Une seconde interdiction a suivi. Nous avons compris qu’elle concernait un entretien réalisé avec un commandant syrien du YPG. Deux autres se sont ajoutées. Ces interdictions ont suscité des difficultés techniques pour notre journal et ont ralenti notre courbe de progression. A partir de l’automne 2018 nous avons renoué avec notre essor initial.

Nos scores quotidiens avoisinent aujourd’hui 230 000 d’utilisateurs uniques. Le nombre de pages vues qui était de 4 millions par mois à la fin de 2018 a dépassé les 5 millions vers le milieu de 2019. Juste après l’opération turque en Syrie (octobre 2019) on a atteint les 7 millions et cette progression se poursuit.

L’OBS : Quels sont les ressorts de cette progression ? La situation de la presse en Turquie, la limitation du droit d’expression et la répression expliquent-elles à elles seules ce qu’on est contraint de reconnaître comme une réussite.  Quelle fut votre politique éditoriale ?

YB : Je crois qu’il faut reconnaître la part de la vague de nationalisme et d’autocensure qui distord le journalisme en Turquie. Nos lecteurs turcs et kurdes trouvent dans nos contenus des infos et des analyses indépendantes, y compris celles qui les dérangent et qu’ils ne trouvent nulle part ailleurs. C’est ce qui fait la singularité d’Ahval.

Je ne nie pas que nous possédons des formules éditoriales et techniques magiques mais ce sont des secrets professionnels que je ne vous révèlerai pas. Mais je dois ajouter qu’en journalisme convaincre repose fondamentalement sur la façon dont vous informez dans le domaine de l’économie. C’est un domaine qui s’appuie sur des données et des analyses concrètes, où les mensonges apparaissent rapidement au grand jour. Si vous publiez des données fondées sur la nue réalité vous suscitez confiance et respect autant dans le pays qu’à l’international. Depuis le début nous avons privilégié l’économie -jusqu’à ce que ça atteigne les deux-tiers des contenus-.   Nous ne sommes pas tombés dans le piège de « ça n’augmentera pas le nombre de clicks sur notre site, l’économie ça ennuie. »

Secundo : lorsqu’il s’agit d’un pays comme la Turquie gouvernée par des pouvoirs intolérants et sujet à des crises chroniques, il vous faut devenir la voix des silencieux sans faire de différence de couleur.

Le principe fondamental de la ligne éditoriale d’Ahval repose sur la reconnaissance de ce qui constitue l’alpha et l’oméga de tout, l’État de droit. C’est avec cette boussole que nous orientons notre travail chaque jour. Dans nos analyses nous tentons de ne pas perdre de vue les attentes des victimes, des faibles, de ceux qui essaient de faire valoir leurs droits, leur besoin de démocratie et de dignité.

Trois principes constituent notre cadre éditorial : liberté, indépendance, pluralité. Se situer à égale distance des pouvoirs politiques et de toute structure de pouvoir, critiquer tout ce qu’il faut critiquer. La démocratie contre la violence, des analyses qui mettent en avant la défense des droits et des libertés, la dénonciation des courants totalitaires, fascisants, racistes, du mouvement Ihvan (les Frères musulmans) ainsi que du militarisme nationaliste. Observer au nom du public et sans relâche les atteintes aux droits , défendre les normes juridiques internationales.

Et comme principe sine qua non : la laïcité.

l’OBS : Quel est le public cible de Ahval ? Quel est son public actuel ?

YB : Notre but était de capter les franges jeunes et d’âge moyen d’une Turquie dont la population est jeune. La classe politique est aujourd’hui coupée de ces catégories. Au début des années 2000 c’est bien l’importance de cette frange qu’avait compris l’AKP d’Erdogan et attiré les jeunes. Les partis d’opposition n’ont jamais pu séduire la jeunesse urbaine et laïque. Aujourd’hui l’AKP aussi est en train de perdre les jeunes. Quoiqu’il en soit je me rends compte en analysant nos résultats que nous avons réussi à créer le contact avec cette frange de la population. 28% de ceux qui suivent Ahval appartiennent au groupe des 18-24 ans, 34% au groupe des 25-34 ans. Ainsi, les 18-34 ans constituent deux tiers de nos lecteurs, les 35-44 16% et les 45-54 13%.

45% des lecteurs d’Ahval sont des femmes, 55% des hommes, ce qui constitue un bon score dans le tableau des média turcs en ligne.

Nous essayons de nous adresser à tous les fragments de la société, turc, kurde, laïc, urbain. Les provinciaux conservateurs sont en général loin d’Internet. Les plus modernes ne sont intéressés que par Facebook. Mais nous essayons de les attirer aussi.

J’ajouterai que ceux qui suivent Ahval à partir de la Turquie constituent 45% de nos lecteurs. Les autres sont en Amérique du nord, en Europe et dans les pays arabes.

l’OBS : Les podcasts semblent être un élément important de votre stratégie.

YB : Oui, je constate depuis un moment que la lecture diminue en Turquie et que les journaux papiers sont condamnés à terme. La population jeune et urbaine, la jeunesse kurde préfèrent percevoir le monde à travers d’autres média. Ceci est un phénomène sociologique mondial connu qui a cours en Turquie aussi. Alors que nos concurrents préfèrent rester statiques et conventionnel nous avons, dès notre première année, développé nos podcasts. Nous en réalisons une vingtaine, en turc et en anglais, dans des domaines aussi divers que la politique, la culture, l’économie, le sport, la politique étrangère, le droit, la santé. Les podcasts sont écoutés par des milliers et nous permettent de faire entendre les voix qu’on n’entend pas en général. C’est là le pire cauchemar des régimes qui pratiquent la censure car lorsque vous émettez sur apple et google vous avez peu de chance d’être bloqué. Nous figurons parmi les trois premiers en Turque en ce qui concerne les podcasts

l’OBS : A quel stade du projet Ahval es-tu entré dans le jeu, avec quels financiers ? Cette question peut-être une occasion de répondre aux rumeurs qui accompagnent l’existence de ce médium.

YB :Déjà en exil j’étais en train de terminer un livre pour un éditeur allemand lorsque la proposition est venue de Londres, de la maison d’édition Al Arab Publishing House. A l’issu des premières rencontres nous avons compris que nos positions concernant l’information et l’édition étaient compatibles au sujet de la démocratie, l’État de droit, de la laïcité…

J’ai passé quarante années de ma vie comme journaliste. J’ai compris une bonne chose : quel que soit votre financier, ce qui compte c’est l’indépendance. Lorsque je travaillais en Angleterre, à la BBC World Service, que cette institution soit partiellement financée par le gouvernement de Londres ne m’a jamais gêné. Aussi je ne crois pas que cela pose un problème aux journalistes chevronnés qui travaillent pour Voice of America ou pour Deutche Welle. Même chose pour nos concurrents qui sont Al Monitor, Al Jazeera, Midlle East Eye, ou l’Independent Turkish. Je répète, ce qui est essentiel c’est l’indépendance dont vous et votre équipe jouissez. Vous vous en souviendrez, lorsque Rupert Murdoch a repris le Wall Street Journal l’équipe éditoriale a commencé par passer avec lui un accord d’indépendance. En créant Ahval c’était ma condition sine qua non. Le volet financier d’un organe d’édition ou bien l’aspect publicité ne m’intéressent guère, ne m’intéresseront pas. Le problème est de savoir si moi et mon équipe réussissons à éditer librement, selon nos jugements et les décisions que prenons, sans intervention extérieure et professionnellement.  C’est là toute la question. Et au bout de presque trois années la réponse à cette question est un grand oui. Les contenus que nous soumettons sont-ils convaincants ou pas c’est la seule chose qui compte pour nous. C’est aussi simple que cela.

Ceci aussi est important : Il est impossible de trouver dans Ahval la moindre propagande d’un Etat, d’un pouvoir ou d’une organisation politique.

Cependant vous trouverez la propagande de la démocratie, du pluralisme des idées, du droit et des libertés fondamentales

Yavuz Baydar est journaliste, diplômé de l’Université de Stockholm. Il a travaillé en Suède dans les années 1980 comme correspondant du journal turc Cumhuriyet ainsi que pour la BBC World Service. Rentré en Turquie en 1994, il a collaboré au Turkish Daily News, Yeni Yüzyıl, Milliyet, Sabah et d’autres