Né à Istanbul et installé à Paris, Megerditch Basmadjian est engagé dans l’association arménienne UGAB (Union Générale Arménienne de Bienfaisance) depuis près de 34 ans. Fondateur de la troupe de théâtre AHAZANK et auteur de certaines pièces, il dirige un groupe d’une vingtaine de personnes. Ayşan Sönmez doctorante à l’Institut français de géopolitique (Université Paris 8) a réalisé un entretien avec lui à Paris, en décembre 2019. La version anglaise de l’entretien se trouve ci-jointe.

Ayşan Sönmez : Vous faites du théâtre depuis longtemps, pendant 28 ans exactement sans pause. Vous êtes dramaturge et réalisateur. Pour commencer, pouvez-vous nous raconter votre histoire ? Comment avez-vous commencé ?

Megerditch Basmadjian : Je dirai que c’est le hasard. Une rencontre a bouleversé ma propre vision du théâtre. J’ai connu l’un des meilleurs artistes populaires de l’Arménie soviétique, Monsieur Mehér Meguertitchyan. Nous nous sommes rencontrés à Paris. Il fut invité à faire une mise en scène d’une œuvre de Hagop Baronian “Baghdasar Aghpar” en collaboration avec la troupe de théâtre KISSANI. Les quatre représentations qu’ils ont données à Paris, avaient éblouies le public. Cette expérience fut marquante. Ce n’est d’ailleurs pas évident à expliquer, tout son séjour à Paris fut spécial.

Je n’oublierai jamais la dernière soirée que nous avons passée avec lui. Elle restera gravée dans ma mémoire pour toujours. Il nous a dit “allez-y voir la vie, observez la bien, c’est ça le vrai théâtre” et le lendemain il avait déjà quitté Paris.

J’ai eu un temps de réflexion avant de me remettre au travail. Pendant de longues semaines j’ai observé les immigrés et tout particulièrement les Arméniens. Les cafés-bars d’Alfortville étaient devenus une vraie source d’inspiration pour comprendre leurs préoccupations, et leurs difficultés, en un mot : leurs vies.

AS : Vous avez également une troupe de théâtre nommée Ahazank. Comment l’avez-vous établi ? Quelles étaient les motivations ?

MB : J’ai écrit et présenté mes idées à une amie. Petit à petit mes amis ont adhérés au projet. La troupe est le fruit de rencontres, de discussions intenses et de réflexions sur les différents aspects de notre réalité arménienne. Ce théâtre suggère une autocritique mais plus encore. Il pousse le public à réfléchir, sur ses racines, la double culture, ses institutions ainsi que sur son avenir.

AS : Et ensuite, pouvez-vous nous dire comment vous avez réussi à rester ensemble aussi longtemps ? Je crois que la plupart des membres du groupe sont présents depuis les débuts ?

MB : Honnêtement je me le demande aussi parfois. Pour quelles raisons sont-ils restés si longtemps. Le théâtre ? L’amitié ? L’héritage culturel ? La langue ? Vous avez raison, effectivement les membres fondateurs sont toujours présents au sein de la troupe. Je crois qu’il peut y avoir plusieurs raisons:

Je suis resté fidèle à mes principes, je défends des valeurs que je partage aussi avec mon entourage, parfois avec beaucoup de détermination et de confiance. Nous avons affiché une certaine convivialité au sein de la troupe. Ça nous fait plaisir de nous retrouver chaque vendredi autour d’un verre pour discuter ensemble de l’actualité, de la politique et des sujets sensibles de la diaspora arménienne. La porte est grande ouverte pour accueillir de nouvelles têtes.

Ce groupe a ses valeurs. Nous respectons les gens, nous comprenons leurs situations. Nous ne pouvons les comparer les uns aux autres. Tout le monde est précieux et possède ses propres qualités. Nous sommes prêts à accueillir de nouvelles personnes. C’est également le cas avec la capacité de parler la langue arménienne. Il y a ceux qui n’ont commencé qu’avec 1-2 mots et ont progressé. Nous créons un programme adapté aux conditions de travail des personnes. Nous travaillons à un certain rythme tout en prenant du plaisir. C’est important pour nous et pour la communauté. Il est important pour nous d’être satisfait de notre travail.

AS : Vos groupes comprennent des Arméniens de diverses régions du monde et de différentes générations. Votre groupe est une sorte de point de rencontre à Paris pour les Arméniens.

MB : Oui, la troupe de théâtre AHAZANK accueille des acteurs de tous horizons. Arméniens d’Arménie, de France, de Turquie et du Liban. Le niveau linguistique est hétérogène mais permet, à chacun, de s’exprimer dans sa langue maternelle.

La troupe de théâtre est née au Centre culturel Alex Manoogian de l’UGAB Paris. L’Union Générale Arménienne de Bienfaisance est une association qui a vocation à préserver et valoriser l’identité et l’héritage arménien au travers de programmes éducatifs, culturels et humanitaires. Donc c’est un lieu de rencontre incontournable pour les Arméniens de la diaspora.

La troupe de théâtre “AHAZANK” a mis en scène les œuvres de Hagop Baronian, Yervant Odian, Nechan Bechiktachleyan,Yervant Gobelian, Bergh Zaytountsiyan, Mouchégh Ichhkan, Garabet Dakesyan,Yves Miran – Hanri Gueroul, Israël Horovitz que nous avons traduit (du français à l’arménien)

Pour ma part, je suis sensible et attentif, j’observe l’être humain et la société dans sa complexité. Les sujets que je vois et que je vis tous les jours, me poussent à réagir. Par exemple : l’immigration, le devoir de mémoire et l’identité, l’avenir des institutions arméniennes…

Je suis heureux et honoré par mes proches de les voir accepter mes réflexions et mes écrits, de prendre part aux mises en scène. Je ne peux que témoigner ma gratitude envers mes amis, de continuer une telle activité comme le théâtre, surtout au sein de la diaspora, car cela demande beaucoup d’investissement et de courage.

AS : Les membres de votre troupe avaient-ils une expérience théâtrale avant de rejoindre votre groupe ? Comment formez-vous de nouveaux acteurs ?

MB : Il y a ceux qui se sont produits dans des spectacles de musique ou de théâtre. D’autres qui ont fait du théâtre à l’école ou dans des groupes amateurs. Les expériences sont différentes et enrichissent notre façon de jouer. Je ne suis pas là pour les former mais pour les guider, les aider. Je peux également m’appuyer sur mon expérience et ma formation artistique pour faire progresser chaque acteur dans leurs jeux.

AS : Je trouve que vous avez un langage commun en tant que groupe. C’est probablement le reflet d’un travail commun et participatif au sein du groupe ?

MB : Effectivement, nous lisons le texte, l’analysons et essayons de comprendre le sens voulu par l’auteur. Nous nous interrogeons sur les idées, les mots, la manière dont les textes sont écrits. Puis chacun partage ses idées, son point de vue afin de construire quelque chose ensemble. Nous avons toujours travaillé ainsi en partageant nos idées. Je pense que ce travail collectif est plus riche et intéressant qu’une vision autoritaire où une personne souhaite imposer son propre point de vue au reste du groupe.

AS : Le style que nous appelons le réalisateur divin…

MB : Ce n’est pas mon style ni celui de la troupe. J’ai mes propres idées, je les exprime et les partage avec les autres. Si ces idées trouvent un écho chez les autres acteurs, ils se les réapproprient et les expriment à leur manière. Je ne peux pas et ne souhaite pas tout décider ou contrôler. L’échange est au cœur de notre façon de travail. Chaque personne, chaque personnalité aura une idée ou une approche différente qui enrichira la troupe.

AS : Vous mettez en scène les pièces de dramaturges arméniens occidentaux. Par exemple, Hagop Baronian (1843-1891) et Yervant Odian (1869-1926). Comment interprétez-vous ces auteurs ?

MB : Tout d’abord, permettez-moi de commencer par Baronian. C’est un écrivain ottoman, né en 1891 à Istanbul, reconnu de la communauté arménienne. Tout le monde sait qu’il s’agit d’un grand dramaturge. Mais tout le monde n’a pas bien compris la dimension de cet auteur. On pense parfois que Baronian est un écrivain qui a écrit des choses drôles. En fait, il n’est pas seulement drôle. Baronian a été l’un de nos écrivains qui a véhiculé toutes les blessures et tous les problèmes de la société dans laquelle il a vécu, tant sur les gens que sur la société. Je définirai même Baronian de sociologue. Sa littérature est un reflet de la société de son temps. Vous pouvez y lire toutes les problématiques, toutes les dynamiques relationnelles et politiques. Il a également travaillé comme archéologue. Par exemple, il montre comment la société a “dégénéré” lors de l’occidentalisation de l’Empire pendant la période des Tanzimat (1839-1876). Il faut comprendre et jouer correctement ses pièces. Baronian n’a pas été interprété correctement en Arménie non plus. Son œuvre était perçue comme comédie, et l’aspect comique de ses pièces était exagéré. Nous voulions y mettre un terme à cela. Nous avons conscience d’être des amateurs, de ne pas disposer des mêmes moyens que les professionnels mais nous abordons ses pièces avec une approche professionnelle et singulière.

Odian doit être considéré comme l’élève de Baronian. Odian est la le produit d’une autre période, c’est la génération suivante. Il est également sociologue de son temps. Nous avons joué «La Taupe 17» pour montrer la tension politique de cette période. Il l’a écrite comme un roman, mais son style est théâtral, il est donc facile à mettre en scène. Nous allons maintenant jouer le “Tahgaganın Genige”. Alors que Baronian a vécu la période des Tanzimat et la période d’autocratie de l’Empire ottoman Odian a vécu pendant la seconde période constitutionnelle (1908-1920) et 1915. Il s’est ensuite exilé. Nous nous concentrons sur ce que nous voulons dire et montrer avec les œuvres de ces écrivains. Nous voulons montrer ces œuvres à notre communauté, nous essayons de trouver un style différent pour interroger et faire réagir le public. S’ils commencent à se poser des questions, alors notre mission sera réussie.

AS : Odian et Baronian sont toujours nos contemporains. Ils traitent de thèmes qui sont actuels comme la pauvreté, la corruption, les positions des intellectuels, des sujets qui résonnent aussi dans la Turquie d’aujourd’hui

MB : C’est vrai. Nous voulons établir un pont entre le passé et le présent. Ces pièces ont quelque chose d’intemporel et nous permettent de faire ce lien. Elles restent d’actualité et nous permettent d’interroger notre audience sur notre monde.


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AS : Sortez vous de Paris pour mettre en scène vos pièces en province ? Il y a une communauté arménienne considérable en France…

MB : Nous n’avons pas réussi à atteindre la communauté dans d’autres parties de la France. Nous n’avons pas eu beaucoup d’opportunités. Nous avions fait plusieurs tournées jusqu’en 2006. Nous sommes allés une fois à Marseille, deux fois à Nice et une fois à Valence. Outre ces représentations, nous sommes toujours à Paris. Nous n’avons pas reçu de nouvelles invitations pour le moment et espérons avoir la chance de présenter nos pièces au plus grand nombre bientôt.

AS : Vous utilisez l’arménien occidental sur scène. L’arménien oriental en tant que langue étant la langue officielle de l’Arménie, un État-nation, elle est donc protégée. L’arménien occidental est la langue utilisée par les Arméniens dans l’Empire ottoman. Le nombre d’utilisateurs diminue. Vous jouez vos pièces en arménien occidental. C’est un aspect important en termes de continuité de la langue. L’arménien occidental est donc toujours utilisé, je ne sais pas si nous pouvons dire que c’est une langue menacée d’extinction.

MB : Nous ne devons pas éviter cette question, nous devons la nommer. L’arménien occidental est en danger. La langue n’a plus son espace, le nombre d’interlocuteurs a diminué. L’arménien occidental est la langue de la diaspora. Pour la nouvelle génération, cette langue est comme une langue étrangère. Par exemple, un adolescent né en France. Si ses parents parlent l’arménien à la maison, cet enfant entendra l’arménien. S’il va à l’école arménienne, il apprendra l’arménien à un certain niveau. Mais comment la langue se développera-t-elle s’il n’y a pas d’espace pour l’utiliser en dehors de la famille ? Elle ne peut pas se développer. Que faisons-nous ici au sujet de la langue ? Nous prenons le travail théâtral comme un lieu d’apprentissage. Pouvons-nous aller au-delà de l’apprentissage et commencer à penser en arménien occidental à Paris ? Si une langue n’est pas la langue de la pensée, elle ne peut pas survivre. Voilà ce que je crois. Maintenant, posons-nous la question : pourquoi un jeune parlerait-il arménien ? Un jeune homme qui grandit en France doit-il parler à tout prix l’arménien ?

Entre 5 et 10 ans un enfant a besoin de 10 000 mots pour s’exprimer . Maintenant, il/elle peut le faire en français sur divers sujets, mais il/elle ne peut pas le faire en arménien en même temps. Parce qu’il/elle ne peut pas lire les sujets similaires en Arménien. Comment fonctionnera un enseignant qui travaille dans une école arménienne en France ? Est-ce qu’il/elle l’abordera tel un enseignement des langues ? En fait, il devra mettre en place un tel système que l’enfant verra le même contenu en arménien et en français. Disons qu’il lit une page en français sur l’écologie, et qu’il devra lire le même contenu en arménien. Cependant, de tels sujets n’existent pas dans les livres en langue arménienne. Alors, comment va-t-il apprendre ? Il ne peut pas enseigner 10 000 mots en arménien dans le système actuel. Pour la majorité des Arméniens, la langue reste une langue domestique, seulement quelques mots à table. Nous devons aller au-delà de cela.

L’arménien est devenu une langue étrangère pour les jeunes. Maintenant, avec le théâtre, nous essayons de remédier à cette situation, tout en étant conscient de nos limites. Les acteurs/actrices apprennent la langue, le public arrive, écoute, apprend la langue. Ceux qui ne connaissent pas l’Arménien viennent voir nos performances. Nous faisons un résumé en français pour faciliter la compréhension. Les spectateurs lisent le texte avant de regarder notre pièce. Nous ne voulons pas que la langue soit un obstacle pour se réunir. Nous avons choisi l’Arménien occidental car c’est notre langue maternelle, la langue de la diaspora est l’Arménien occidental. Nous voulons donner une seconde vie à une langue qui n’a plus d’espace. Nous le faisons dans la mesure du possible.