Julie Honoré à Istanbul, Le Point International, 21/03/2019

Selon le président turc, l’attaque contre des mosquées en Nouvelle-Zélande est aussi un attentat contre la Turquie. Une sortie qui a provoqué un tollé.

Facebook a supprimé la vidéo plus d’un million de fois. YouTube a censuré tous les comptes qui ont tenté de la remettre en ligne et Twitter a aussi essayé de faire le ménage. Pendant tout le week-end, les réseaux sociaux, mis en cause pour avoir relayé la vidéo des attaques contre les mosquées de Christchurch, ont tenté de réparer les dégâts. Mais tandis que le gouvernement néo-zélandais tâchait de n’offrir aucune caisse de résonnance au suspect, un invité inattendu s’est manifesté dans le débat : le résident turc Recep Tayyip Erdogan.

Lors d’une demi-douzaine de meetings, il a diffusé des extraits de la vidéo réalisée par le tueur. Des images certes floutées, mais sans avoir coupé le son. Les meetings étant diffusés en direct par de nombreuses télévisions turques, les téléspectateurs ont aussi découvert, malgré eux, les images de l’attaque terroriste.

« Si la Nouvelle-Zélande ne s’occupe pas de lui, nous le ferons », a ainsi menacé le président, réclamant implicitement la peine de mort pour le suspect. « Ils sont en train de nous tester avec le message qu’ils nous envoient depuis la Nouvelle-Zélande, à 16 500 kilomètres d’ici (…) Ce n’est pas un acte isolé, c’est quelque chose d’organisé », a-t-il argué, dressant des parallèles avec la bataille des Darnanelles, il y a plus de cent ans, quand Australiens et Néo-Zélandais combattaient contre l’Empire ottoman. « Ils sont repartis à pied ou dans des cercueils et nous vous réserverons le même sort », a-t-il lancé à l’adresse de ceux qui envisageraient de s’en prendre à la Turquie ou aux musulmans.

Les élections en ligne de mire

Aussi inattendue soit-elle, la sortie d’Erdogan est savamment calculée : les Turcs sont appelés à voter dans deux semaines (le 31 mars) aux élections municipales, et l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir, tente d’utiliser tous les arguments à sa portée. Les attentats de Christchurch lui paraissent un prétexte idéal pour exalter la ferveur nationaliste des Turcs. « Il l’a fait essentiellement pour des raisons de politiques intérieures turques, il n’y a pas de sujet d’acrimonie particulière entre ces pays, observe Didier Billion, directeur adjoint de l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) et spécialiste de la Turquie. Erdogan cherche à polariser les positions, à attiser le nationalisme et tous les aspects religieux. Et donc, à utiliser cet événement pour resserrer les rangs. »

Confronté à une crise économique sans précédent (autour de 20 % d’inflation ces derniers mois), le président turc n’est pas serein. « Sans pour autant dire que c’est la panique, utiliser de telles images, ignobles, montre une certaine inquiétude », analyse Didier Billion. À tel point que même à Ankara, la capitale du pays, pourrait basculer dans le camp de l’opposition à l’occasion des municipales. « Se servir d’images terrifiantes pour des besoins politiciens, ça montre que le débat en Turquie s’est terriblement affaissé ces dernières années. Erdogan ne recule devant aucun moyen pour défendre ses intérêts, ce qui pourrait indiquer que la situation électorale n’est pas aussi bonne qu’escomptée. »

En attendant, les déclarations du président turc ont surtout indigné les dirigeants néo-zélandais et australiens, nationalité d’origine du tueur, Brenton Tarrant. Le Premier ministre australien Scott Morrison a qualifié « d’ignobles », « irréfléchis » et « offensants » les propos d’Erdogan et a convoqué l’ambassadeur turc en Australie. Le ministre néo-zélandais des Affaires étrangères Winston Peters a quant à lui prévu de s’envoler ce vendredi en Turquie pour « remettre les pendules à l’heure, en face à face » avec les autorités turques.

Source: https://www.lepoint.fr/monde/turquie-comment-erdogan-instrumentalise-l-attentat-de-christchurch-21-03-2019-2303085_24.php