LE MONDE | 10.11.1999 à 00h00 • Mis à jour le 10.11.1999 à 00h00 |Par

PAR NORA SENI

J ‘espère fermement que mes efforts incessants pour le bonheur de tous mes sujets seront couronnés du succès désiré, et que mon empire, devenu, désormais, un des membres de la grande famille européenne, prouvera à l’univers entier qu’il est digne d’occuper une place importante dans le concert des nations civilisées. »

Il suffit de remplacer, dans ces lignes les mots « empire » et « sujets » par « République » et « citoyens » pour que ce fragment d’un discours prononcé en 1855 par le sultan Ottoman Abdülmecid (devant l’ambassadeur français auprès de la Sublime Porte) puisse être confondu avec une déclaration d’aujourd’hui, faite par le président de la République Süleyman Demirel par exemple, lorsqu’il souhaite rappeler les orientations fondamentales de son pays et la volonté d’intégrer l’Union européenne. Les relations turco-européennes s’organisent selon un vocabulaire, un imaginaire et une structure qui se sont établis au milieu du siècle dernier et qui continuent de distribuer aux protagonistes les mêmes rôles qu’en 1855. Les périphrases questionnant la place de la Turquie au sein de « la famille européenne » et dans « le concert des nations civilisées » sont encore en service, sans avoir pris une ride dans le bréviaire des métaphores politiques du pays.

Tout aussi constante est la façon dont l’Europe s’adresse à la Turquie et tricote ses conditions. Ainsi, contemplez ! A ma gauche, l’Empire ottoman en 1856, dans le rôle du pays conscient de l’obsolescence de ses structures étatiques et qui craint de se laisser engloutir par l’archaïsme de ses institutions. Aujourd’hui, la Turquie contemporaine incarne face à l’Europe une nation anxieuse de ne pas rater les tournants de l’Histoire et de pas régresser vers ses ténèbres. Dans le rôle des forces qui entraînent vers ces ténèbres, aujourd’hui comme au XIXe siècle, le fondamentalisme religieux, l’islamisme politique. Une métaphore préside à toutes ces représentations ; celle d’un train, le train de la « modernité » que l’on risque de laisser filer et qui peut vous laisser sur le quai.

Poursuivons ! A ma droite, 1856, l’Europe de « l’entente cordiale » c’est-à-dire principalement la France et l’Angleterre, alliées des Ottomans pendant la guerre de Crimée et contre les Russes, une Europe rajeunie par ses révolutions politique et industrielle et qui piaffe d’impatience d’aller porter la civilisation ailleurs qu’en ses frontières. Cette Europe-là consent à aider les Turcs et à prévenir le démembrement de l’empire. Elle tient à casser la prétention de la Russie à se considérer héritière naturelle d’un territoire ottoman dont elle escompte le morcellement prochain. Elle contribue aux réformes institutionnelles entreprises par les Ottomans dès 1839.

Elle pose, en contrepartie, une condition : la reconnaissance par la Sublime Porte des droits individuels et l’égalité de tous les sujets, sans distinction de religion. Ceux qu’il fallait alors protéger, depuis Paris et Londres, et dont il fallait rétablir les droits étaient les chrétiens de l’Empire ottoman. Aujourd’hui à l’ère de la république et de la citoyenneté, l’Union européenne exige de la Turquie qu’elle respecte les droits de l’homme et qu’elle achève de se démocratiser (qu’elle éradique la torture, supprime le délit d’opinion, qu’elle apporte une solution non militaire à la question kurde). Dans le rôle de la « communauté victime-objet de la vigilance européenne » les Kurdes ont remplacé les chrétiens d’Orient.

Pointer la permanence de ces formes relationnelles oblige à interroger la nature de cette répétition comme on analyse les symptômes d’une névrose (de couple), comme on tente de lever les « malentendus » qui reposent sur ce qui est obstinément gardé sous silence. Avec au bout du compte le souhait de pouvoir répondre à la question suivante : la Turquie dispose-t-elle d’un moteur propre, autre que le désir de faire partie de l’Union européenne, qui la conduise vers une démocratie plus aboutie, un mécanisme capable de fédérer, de créer une synergie entre les volontés démocratiques réelles mais dispersées ?

Le 12 octobre, dans son rapport sur l’élargissement de l’Union européenne, la Commission de Bruxelles a proposé que le statut de candidat soit pleinement reconnu à la Turquie. Si au prochain sommet de l’Union européenne en décembre, à Helsinki, cette recommandation était suivie, serait réparée, alors, la blessure infligée en 1997 à la Turquie par son exclusion de la liste des candidats. Un sentiment d’urgence domine, depuis, le personnel politique et les médias.

Le lendemain de la décision de Bruxelles, Ankara a convoqué officiellement une réunion sur la question des droits de l’homme à laquelle furent conviés les militants, responsables d’associations et universitaires, tous défenseurs des droits fondamentaux et qui n’avaient eu l’heur de se faire entendre jusque-là par les hautes sphères gouvernementales. La réunion tenait sans doute autant de la mobilisation sincère, version méthode Coué, que de la mise en scène pour spectateur européen. Il suffit de décliner le titre officiel de l’instigateur de cette réunion, le ministre des droits de l’homme et de l’Europe, pour saisir à quel point la question de la démocratie et des droits reste dans l’orbite d’un rapprochement avec le Vieux Continent.

L’Europe avait choisi, au XIXe siècle, de ne pas ignorer l’ouverture de l’Empire ottoman et de s’introduire dans la brèche qui s’offrait puisque les Ottomans avaient décidé d’abandonner leur « splendide isolement ». Ils s’y étaient claquemurés pendant des siècles au point de ne pas daigner envoyer d’émissaire permanent, ni d’établir des ambassades dans les capitales de cette Europe dont leur empire dessinait les confins géographiques et identitaires. Les Turcs (terme qui dans l’imaginaire européen englobait indistinctement arabes, turcophones, persans) représentaient une altérité radicale et irréductible.

Il faut se garder de faire comme si aucune trace de cette histoire « ancienne » ne subsistait dans la mémoire et l’imaginaire européens. Une vigilance intellectuelle est nécessaire pour ne pas faire de l’image de la Turquie une espèce de condensé de toutes les entorses à la démocratie. On peut faire confiance aux institutions. La réglementation bureaucratico- juridique, les institutions de l’UE n’ont pas d’états d’âme. Une fois établies, elles s’appliquent automatiquement et déploient leur efficacité normative et homogénéisante sur les entités qu’elles encadrent. Une façon d’être concerné par la Turquie est d’oeuvrer pour que les institutions de l’Europe y induisent leur logique (de démocratie) et leurs normes

Nora Seni