Turquie: «Osman Kavala est bien seul aujourd’hui»
 LE MONDE | 16.11.2017 à 06h00
• Mis à jour le
 16.11.2017 à 10h32 | Par NORA SENI
Tribune.
« Une révolution! L’arrestation d’Osman Kavala est une révolution », se réjouit, dans le quotidien turc pro-gouvernemental Yeni Safak
 du 23 octobre, le chroniqueur Aydin Ünal, membre de
l’AKP, le parti du président Erdogan. Il explique:«Le seul fait d’avoir pu toucher Osman Kavala est en soi une révolution (…), un coup porté à la culture occidentale, oppressive et impérialiste. »
De la culture occidentale vouée ainsi aux gémonies, Osman Kavala a en effet promu la démocratie, lacohésion sociale et la prééminence de la raison, en y consacrant sa vie et sa fortune. Infatigable, il a
fondé, entre autres, l’ONG Anadolu Kültür, où s’est notamment tenue la conférence de presse
dénonçant en 2010 l’attaque au gourdin dont furent victimes les galeries d’art contemporain dans le
quartier de Tophane, à Istanbul.Il a trans formé l’ancien dépôt de tabac appartenant à son père en un lieu d’exposition, le Depo, voué aux manifestations mémorielles. C’est là que fut organisée en 2011 et pour la première fois– une retentissante exposition du photographe Antoine Agoudjian sur les Arméniens disséminés aujourd’hui entre l’Arménie, la Turquie et les pays voisins.
 Osman Kavala a été mis en détention provisoire le 1er
 novembre, après treize jours de garde à vue pour avoir rien moins que tenté de «renverser l’Etat turc». Les signataires de cet article ont travaillé à divers titres avec lui à l’organisation d’un cycle de conférences qui se sont tenues à Istanbul en 2014-2015 sur des enjeux mémoriels. L’université Paris8, l’Institut français en Turquie, le Mémorial de la Shoah et Anadolu Kültür s’étaient
associés pour conduire avec des collègues turcs, journalistes et universitaires, des débats où il a été question de la confiscation des biens arméniens en mai 1915 lors du génocide, du massacre des Alévis en 1978 et en 1993, mais surtout de l’histoire de la Shoah, et du rôle de l’Etat français dans les déportations de juifs, pour ne prendre qu’un exemple.
«C’ÉTAIT LA PREMIÈRE FOIS QU’EN CE PAYS DES DÉBATS SE CONCENTRAIENT SUR LA MÉMOIRE DE LA SHOAH » 
C’était la première fois qu’en ce pays des débats se concentraient sur la mémoire de la Shoah. La Seconde guerre mondiale s’étant arrêtée à ses frontières, cela n’était pas un sujet en Turquie. Cette
indifférence est sans doute un élément majeur de la distance entre la pensée européenne postérieure à
la seconde guerre mondiale, fondée sur l’obsession de la paix, et le souci de l’homogénéité ethnique et religieuse qui caractérise encore les institutions, l’idéologie et les représentations en Turquie.
Descente aux enfers
L’action d’Osman Kavala était vouée à effacer cette distance mais, à l’instar des intellectuels turcs, il est bien seul aujourd’hui, dans un pays qui ne cesse de limiter les libertés publiques, de réprimer ses universitaires dissidents, d’étouffer la presse et d’emprisonner ses journalistes opposants. Mille cent vingt-huit universitaires signataires d’une pétition en janvier 2016 appelant à l’arrêt des violences dans
le sud-est anatolien sont persécutés, exclus à vie de la fonction publique depuis près de deux ans.Dernièrement, parmi eux, vingt-
quatre enseignants de l’université francophone Galatasaray ont reçu
des convocations à comparaître devant les assises. Cette descente aux enfers des universitaires turcs ne suscite, de la part de la diplomatie européenne, que de prudentes mises en garde adressées au gouvernement. Osman Kavala est une des personnalités les plus emblématiques de cette frange de la société turque engagée dans la cause de la paix et du dialogue, aux côtés des associations pour les droits de l’homme.C’est parmi ces intellectuels que le régime turc vient choisir ses victimes pour intimider l’opposition,
tout en exhibant son émancipation du monde occidental. Certes, la Turquie est un partenaire incontournable de l’Union européenne et des Etats-Unis, mais une Turquie où le musellement de la
pensée laisse l’Europe muette sera, dans les années à venir, d’un commerce encore plus difficile. 
Tal Bruttmann, chercheur rattaché à l’EHESSJohann Chapoutot,
 professeur à l’université ParisSorbonne ;Etienne François, professeur à l’Université libre de BerlinBéatrice Giblin, directrice de la revue Hérodote » ; Beate et Serge Klarsfeld, ambassadeurs honoraires et envoyés spéciaux de l’UnescoOphir Lévy, historien du cinéma ;
Barbara Loyer, professeure et directrice de l’Institut français de géopolitique de l’université Paris-8 ; Henry Rousso, directeur de recherche auCNRS ; Nora Seni, professeure à l’Institut français de géopolitiqueAnnette Wieviorka, historienne. 
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