NORA SENI

in. LE MONDE | 11.07.1996 

DEPUIS 1923, date à laquelle fut proclamée la République, c’est la première fois que la Turquie se donne un gouvernement dominé par les islamistes. Avec 21 % des suffrages aux élections législatives, le parti religieux Refah a réussi à créer une coalition. Certes, la détestable conjoncture politique, la division des partis conservateurs, l’érosion de la gauche l’ont favorisé.

On peut cependant s’étonner de voir les élites laïques contempler sans malaise majeur le leader du Refah, Necmettin Erbakan, se faire laver les pieds par ses fidèles devant les journalistes. On a assisté ces dernières années à une modification radicale des mentalités et du climat idéologique. L’identification à l’Europe et à la modernité ont longtemps constitué des valeurs primordiales pour une grande partie de la population de ce pays.

Il y a encore quelque temps, la bureaucratie civile et militaire déployait une infatigable vigilance à effacer la religion de l’espace public. Elle interdisait par exemple l’accès de l’université aux jeunes filles portant le foulard. Un glissement insidieux s’est opéré, qui autorise des éléments d’un communautarisme archaïque à figurer aujourd’hui dans les représentations que la Turquie et sa majorité se donnent d’elles-mêmes.

Le nouveau « politiquement correct », à gauche comme à droite, n’exclut plus l’islam des composantes de l’identité turque. A la faveur de ce glissement, l’islamisme politique a gagné en légitimité auprès de l’opinion. Son projet, son idéal pour la société turque ont cessé d’être des repoussoirs absolus. Une posture très courante consiste à jouer du paradoxe et à associer son identité d’intellectuel-très-occidentalisé et tout-à-fait-dans-le-coup à des positions en faveur des islamistes.

Une certaine lassitude et des sentiments d’impuissance sont certainement à l’oeuvre dans cette banalisation de grande envergure de l’islam politique.

Certains courants de pensée qui ont traversé le débat intellectuel en Turquie ont contribué à brouiller les cartes. Une relative confusion en est issue : la bienveillance pour un parti politique à fondement communautaire, populiste et antisémite a pu passer pour gage d’un esprit démocratique.

Les intellectuels turcs ont découvert pendant les années 80 qu’ils étaient issus d’une société civile dont les institutions étouffaient sous l’autorité de l’Etat. Cette prise de conscience fut salutaire et permit à quelques-uns de prendre des distances avec leur statut de conseiller du prince. Mais, la fin des grandes idéologies aidant, l’Etat devient la cible principale d’une certaine contestation de gauche.

Une nouvelle pensée en résulte, qui gratifie d’un caractère démocratique tout ce qui s’oppose au pouvoir central. Dans ce contexte, le kémalisme est accusé d’avoir imposé à la Turquie des institutions dont elle ne possédait pas les fondements.

Le refoulement de la religion hors de la sphère publique tombe naturellement sous le coup de cette critique et l’islam ressort de ces analyses comme la victime d’une législation laïque, sans tradition et sans base locale, artificiellement, autoritairement adoptée par la jeune République turque.

Dans ce débat concernant la nature du mouvement islamiste turc, il est surprenant de constater que l’histoire n’est jamais convoquée. On peut relever une double méconnaissance : la première porte sur l’évolution des institutions administratives ottomanes au XIXe siècle. La chronologie des transformations institutionnelles infirme l’hypothèse d’une laïcité précipitamment adoptée à la proclamation de la République. Au contraire, cette évolution se présente comme une suite de bifurcations dans les choix de plus en plus universalistes de l’Etat au cours du siècle dernier. Bien que tout cela ait pris près d’un siècle à se matérialiser en 1923, dans les structures républicaines, il n’en demeure pas moins que l’argument d’une absence de tradition laïque est irrecevable.

Seconde méconnaissance historique : les enseignements de la seconde guerre mondiale. Celle-ci ayant eu le bon goût de s’arrêter aux frontières de la Turquie, on a très peu participé ici aux débats portant sur la nature et les caractéristiques des mouvements totalitaires. Il en résulte une certaine incapacité à lire et interpréter la rhétorique du Refah. « Bluffés » par les scores électoraux de ce parti, les chroniqueurs semblent ne retenir qu’un seul critère qui mesure le civisme et la maturité en démocratie des islamistes : le fait qu’ils participent au jeu électoral. Personne ici ne juge utile de rappeler que l’histoire justement n’a pas été avare de monstres sortis des urnes.

Les thèmes d’un antisémitisme virulent qui émaillent depuis toujours les discours de M. Erbakan et de sa presse n’émeuvent pas les intellectuels turcs, qu’ils soient de gauche ou de droite (à l’exception de S. Alpay, du quotidien Milliyet). Ces thèmes ne sont pas traités comme d’éventuels symptômes d’une inspiration peu civique et autoritaire.

N’est pas analysé non plus le sentiment, cultivé par le Refah, d’appartenance à une communauté victime, menacée, et dont les intérêts sacrés sont au-dessus de la vérité, de la raison et des droits individuels.

La complaisance pour le parti islamiste s’est exprimée avec d’autant moins d’inhibition que les élites ont compté sur l’appareil d’Etat pour faire barrage à cet intrus, tout compte fait trop hétérogène. L’armée s’acquitterait de la sale besogne et n’autoriserait pas d’islamistes au gouvernement. Les militaires n’ont pas bougé ; ce gouvernement est devenu une réalité.

Depuis, la presse turque redouble de virulence. Elle a argumenté fiévreusement, trouvé mille astuces et multiplié les pressions sur les députés pour qu’ils ne votent pas la confiance à la coalition Erbakan-Ciller. Ce sursaut permet de penser qu’après cet épisode de banalisation la Turquie laïque ne se résignera pas à se laisser gouverner et représenter par des islamistes.