Le Monde, aujourd’hui, le 28 février 2025
Alors que la stratégie du président Erdogan reste floue, rien ne dit que les jeunes militants kurdes vont accepter de rendre les armes.
En Turquie, une page de l’histoire contemporaine est peut-être en train de se tourner. Dans une lettre rendue publique, jeudi 27 février, Abdullah Öcalan, 75 ans, fondateur et chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), a demandé à toutes ses unités de déposer les armes : probablement plusieurs milliers d’hommes et de femmes disséminés dans les montagnes d’Irak et du nord de la Syrie. Plus qu’un arrêt des combats, il a appelé à la dissolution de son organisation, une décision qui, si elle est suivie, pourrait ouvrir la voie d’une paix avec Ankara après quarante ans de guérilla, d’attaques et de représailles. Elle pourrait aussi avoir des conséquences politiques et sécuritaires considérables pour l’ensemble de la région.
Abdullah Öcalan – malgré son incarcération sur l’île-prison d’Imrali, en mer de Marmara – reste le visage incontournable de la cause kurde en Turquie. Son message était attendu depuis plusieurs jours. La date du 15 février avait été évoquée, mais le gouvernement turc s’y est opposé car elle correspondait à celle de son arrestation, le 15 février 1999, au Kenya, par les services secrets d’Ankara. Un message vidéo du leader a aussi été envisagé, mais, là encore, les autorités ont opposé un refus. C’est donc dans un hôtel du centre d’Istanbul, le Elite World Taksim, qu’une délégation de la formation de gauche prokurde, le Parti de l’égalité et de la démocratie des peuples (DEM), a lu, en kurde puis en turc, l’appel d’Abdullah Öcalan, sous une photo montrant le leader du PKK, le visage fermé, les cheveux blanchis, une feuille blanche à la main, entouré des membres de la délégation du DEM.
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Après avoir affirmé que l’émergence et le développement du PKK, fondé en 1978, provenaient d’un « déni explicite de la réalité kurde [et de] la restriction des droits et libertés fondamentaux », il dit dans sa lettre lancer « un appel au dépôt des armes » et en assumer l’entière responsabilité. Il y exhorte les combattants de son mouvement à convoquer un congrès, « comme le feraient volontairement toute communauté et tout parti moderne dont l’existence n’a pas été abolie par la force », en vue de la dissolution de l’organisation.
La lutte armée a « fait son temps »
Respect des minorités ethniques, liberté d’expression et droit à l’auto-organisation démocratique : « Le langage de l’époque de la paix doit être développé en fonction de cette réalité », écrit-il, ajoutant que la lutte armée a « fait son temps » et qu’il fallait y mettre un terme, parce que « le besoin d’une société démocratique est inévitable ». Sans jamais avoir évoqué l’idée de fédéralisme, ou encore moins celles d’indépendance et d’autonomie, remisées depuis des années, il conclut : « J’adresse mes salutations à tous ceux qui croient en la coexistence » entre Turcs et Kurdes.
Dans l’hôtel Elite World Taksim, un groupe de militants kurdes plutôt âgés a applaudi à la lecture de l’appel à déposer les armes. Au même moment, des milliers de personnes se sont également rassemblées en dansant et en chantant dans les villes du sud-est, à Diyarbakir et Van, où la lecture du message d’« Apo » – « oncle » en kurde –, comme l’appellent ses fidèles, a été retransmise en direct. Des écrans géants ont aussi été dressés dans le nord de la Syrie et de l’Irak où vit une forte minorité kurde.
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Mais cet optimisme a été de courte durée. Dès l’appel diffusé, nombreux ont été les commentateurs à rappeler qu’il y a dix ans, en 2015, une trêve de deux ans entre le PKK et l’Etat turc avait implosé et entraîné une des pires séquences de violences de ce long conflit. Plus de 7 000 personnes, dont des centaines de civils, sont mortes depuis. Elles sont plus de 40 000 au total, depuis le déclenchement de la guerre, en 1984, entre l’armée turque et l’organisation, classée comme terroriste par Ankara, Bruxelles et Washington. Pas moins de six cessez-le-feu ont été exigés par les dirigeants du PKK et autant ont volé en éclats.
L’autre point fragile aux yeux des Turcs est le peu de visibilité sur la manière dont l’organisation répondra à cet appel et comment celui-ci sera perçu par les militants kurdes. « Öcalan prend un grand risque, affirme le journaliste Irfan Aktan. Parce que non seulement, on ne sait pas comment les Kurdes d’Irak et de Syrie vont le suivre, mais aussi parce qu’on ne mesure pas de quelle manière les jeunes Kurdes de Turquie, très en colère à propos de la situation générale, réagiront. »
Pression sur l’opposition
Après sa présentation, le député du DEM Sirri Süreyya Önder, qui a rencontré avec les autres membres de la délégation Abdullah Öcalan sur son île-prison à trois reprises depuis décembre, a lu une note supplémentaire du fondateur du PKK qui n’était pas incluse dans sa lettre : « Il est évident que pour la mise en œuvre pratique du désarmement et la dissolution du PKK, la reconnaissance d’une politique démocratique et d’un cadre juridique est nécessaire. » Cette remarque suggère que les dirigeants pourraient attendre certaines garanties et dispositions légales reconnaissant les droits des Kurdes en Turquie avant de prendre des mesures en faveur de la dissolution.
Et c’est là que la situation paraît la plus troublée. Depuis que Devlet Bahçeli, le chef du Parti d’action nationaliste (extrême droite), allié du président Recep Tayyip Erdogan, a pris l’initiative, en octobre 2024, de tendre la main aux députés du DEM et d’inviter Abdullah Öcalan à venir annoncer devant le Parlement le démantèlement du PKK, aucune proposition sur la question kurde n’est venue de l’exécutif. Un cycle de consultations a été amorcé sans que ses objectifs soient clairement définis.
Le chef de l’Etat, qui s’est peu exprimé sur le sujet, a confirmé à plusieurs reprises la politique de « la main tendue aux frères kurdes », tout en accentuant la pression sur l’opposition, en particulier sur les élus DEM, dont dix maires ont été démis de leurs fonctions depuis leur élection en mars 2024. C’est le cas du populaire maire de Mardin et figure du mouvement kurde, Ahmet Türk, 82 ans, qui a lu le message d’Abdullah Öcalan, jeudi, en kurde dans l’hôtel d’Istanbul. Des vagues d’arrestations se sont succédé ces dernières semaines contre des centaines de personnes – militants politiques, élus, artistes, journalistes – accusées de « terrorisme ».
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« L’Etat turc n’a pas l’intention de démanteler le système qui a été mis en place depuis dix ans, les mesures autoritaires le signalent, explique Halil Karaveli, analyste de l’Institut Asie centrale-Caucase. Améliorer les conditions de détention d’Öcalan ou faire des concessions aux Kurdes ne signifie pas qu’on est en train de commencer une révolution libérale. Toutefois, le cas échéant, il y aura des répercussions démocratiques inévitables. »
« Processus obscur »
Les détracteurs nationalistes et d’extrême droite d’Erdogan n’ont pas tardé à critiquer l’appel d’Öcalan. Ali Sehiroglu, vice-président du Parti de la victoire – Zafer (Partisi) –, a promis dans un message sur X d’annuler « ce processus obscur ». « Nous ne laisserons pas la patrie turque être divisée », a posté Musavat Dervisoglu, chef du Bon Parti (Iyi Parti). La principale formation d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP), qui s’est appuyé sur le vote des Kurdes lors des dernières élections, a, lui, soutenu l’initiative. Son président, Özgür Özel, a déclaré que l’appel était « important » et a exprimé l’espoir que le PKK en tiendrait compte.
L’un des principaux objectifs de la démarche d’Erdogan auprès d’Ocalan, souligne la journaliste Amberin Zaman, est de creuser un fossé entre le CHP et le DEM avant la prochaine présidentielle, prévue en 2028. « Le fait de pouvoir revendiquer la victoire sur le PKK donnerait à M. Erdogan un énorme coup de pouce parmi les nationalistes, écrit-elle dans Al-Monitor. Les ouvertures faites à Öcalan, longtemps qualifié de “tueur de bébés”, permettraient de rallier suffisamment de Kurdes, selon le raisonnement du chef de l’Etat. »
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Sur la chaîne progouvernementale A Haber, Efkan Ala, vice-président de la formation du président, le Parti de la justice et du développement (AKP) et figure-clé des précédents pourparlers de paix, a été le premier à commenter le point de vue turc. « Le résultat de l’appel est que l’organisation terroriste se dissolve, et tout le monde doit faire un effort pour parvenir à ce résultat », a-t-il dit sur un ton assez direct, précisant dans la même phrase : « Si le terrorisme persiste, nous sommes déterminés à continuer à le combattre. »