L’appel du leader emprisonné Abdullah Öcalan pour la dissolution du PKK s’est ajouté aux multiples crises de l’agenda politique turc. Une grande partie de la population kurde a salué cette initiative, mais la mémoire collective et le contexte international suscitent des doutes quant à son succès. Sera-t-elle un tournant décisif ?
Nous y voici enfin. Après beaucoup d’ambiguïtés et d’attentes croissantes au sein de la population kurde de Turquie, une déclaration d’Abdullah Öcalan, le leader du PKK emprisonné depuis 25 ans, ouvre un nouveau chapitre dans le conflit armé qui dure depuis des décennies.
Ce conflit a dévasté la Turquie, bloquant son progrès social et économique, laissant un héritage d’oppression, de traumatisme et de divisions profondes. Selon des sources ouvertes, y compris les Forces armées turques, environ 50 000 personnes ont perdu la vie, dont environ 80 % étaient kurdes.
Un point ressort clairement de la déclaration de Öcalan: il appelle le PKK à déposer les armes et à se dissoudre. Faisant référence au président Erdoğan et à son allié politique, le leader ultranationaliste du MHP, Devlet Bahçeli, il déclare :
« J’appelle à la cessation des hostilités et j’assume la responsabilité historique de cet appel. Comme toute communauté et tout parti moderne non aboli par la force, convoquez votre congrès pour vous intégrer volontairement à l’État et à la société, et prenez une décision : tous les groupes doivent déposer les armes et le PKK doit se dissoudre. »
Ce tournant dramatique a été accueilli favorablement par le Parti pro-kurde DEM et la base militante kurde, tandis que la direction du PKK en Irak a réagi avec réserve et prudence. Ils ont déclaré un cessez-le-feu conditionnel, exigeant un contact direct avec Öcalan avant de déposer les armes. Le gouvernement turc, de son côté, n’a pas déclaré de cessez-le-feu.
La question essentielle demeure: l’appel de Öcalan sera-t-il un tournant décisif ?
L’initiative » de Bahçeli, marquée par sa poignée de main avec des députés kurdes et sa référence au « droit à l’espoir » d’Öcalan le 1er octobre, a laissé perplexes les experts en résolution des conflits. Contrairement aux processus de paix bien établis en Afrique du Sud, en Irlande ou en Colombie, cette initiative soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.
Un chroniqueur pro-gouvernemental a qualifié la démarche de Bahçeli de « modèle unique au monde, jamais vu auparavant ». D’une certaine manière, il avait raison : une autocratie nationaliste-islamiste prenait les devants, unilatéralement, pour mettre fin à une insurrection lourdement armée.
Malgré un consensus général en Turquie sur la nécessité d’établir la « paix » – un terme de plus en plus galvaudé dans ce contexte – la nature opaque du processus suscite des doutes sur ses résultats.
Voici quelques points cruciaux souvent ignorés :
Calendrier politique : L’initiative est apparue dans un contexte international marqué par la campagne militaire israélienne à Gaza et au Liban, qui a gravement affaibli les proxys iraniens. Elle a aussi suivi :
- L’élection de Donald Trump aux États-Unis.
- L’effondrement du régime d’Assad en Syrie.
Dimension juridique : Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis l’emprisonnement d’Öcalan. La Cour européenne des Droits de l’Homme (CEDH) a établi un « droit à l’espoir », exigeant que les condamnations à perpétuité soient réexaminables après 25 ans. Alors que le Royaume-Uni a adapté ses lois, la Turquie ne l’a pas fait. Au lieu de cela, Ankara a utilisé cette obligation juridique comme monnaie d’échange politique, offrant un espoir à Öcalan en échange de la dissolution du PKK. Certains juristes considèrent cela comme un « marchandage immoral ».
Absence de conflit armé depuis 2016 : Les structures intermédiaires du PKK en Turquie ont été sévèrement affaiblies par des opérations militaires continues. Par conséquent, parler de « paix » pourrait être trompeur ; le terme « réconciliation » serait plus approprié.
Surveillance gouvernementale de la déclaration d’Öcalan : Des rapports suggèrent que les autorités turques ont vérifié minutieusement la déclaration pour s’assurer qu’elle ne contenait aucun message codé ou revendication envers Ankara.
Une phrase-clé absente : Un représentant kurde a ajouté oralement une déclaration supplémentaire d’Öcalan : « Le dépôt des armes et la dissolution du PKK exigent la reconnaissance d’une politique démocratique et d’un cadre juridique. » Cette phrase, absente du texte officiel, soulève des interrogations.
Abandon des revendications d’autonomie kurde : Öcalan a rejeté les idées de statut fédéral ou d’autonomie administrative, ce qui pourrait provoquer des divisions au sein du mouvement politique kurde.
Le Parti DEM milite pour la « paix », mais évolue dans un climat autoritaire marqué par des arrestations massives et des répressions contre l’opposition.
Pendant ce temps, les forces turques poursuivent leurs opérations contre le PKK en Irak. Le Parti DEM affirme qu’il appartient désormais à « l’État » de prendre des mesures légales.
Entre optimisme et scepticisme, le doute plane. « Impossible d’avoir foi en une démocratisation de la Turquie tant que ce régime ne disparaîtra pas totalement », affirme le chercheur Yektan Türkyılmaz.