La déclaration d’Abdullah Öcalan, 75 ans, attendue depuis plusieurs semaines, a été lue par des députés kurdes qui lui ont rendu visite jeudi en prison. Le gouvernement turc a mis en œuvre le processus par l’intermédiaire de son allié nationaliste Devlet Bahçeli.
Abdullah Öcalan, 75 ans, qui, est emprisonné depuis 1999, dit assumer « la responsabilité historique de cet appel ». Le fondateur et chef historique du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), a demandé, jeudi 27 février, la dissolution du mouvement armé et l’a appelé à déposer les armes. « Tous les groupes doivent déposer les armes, et le PKK doit se dissoudre », a ordonné M. Öcalan, dans une déclaration intitulée « Appel à la paix et à une société démocratique », lue par des députés kurdes, qui lui ont rendu visite jeudi dans sa prison, au large d’Istanbul.
Le mouvement « est né au XXe siècle, à l’époque la plus violente de l’histoire de l’humanité (…). Le déni total de la réalité kurde, les restrictions des droits et libertés fondamentales (…) ont joué un rôle important dans son émergence et son développement », a affirmé le chef de file du PKK, avant d’estimer que « la nécessité d’une société démocratique est inéluctable ». Il a poursuivi en déclarant que « l’appel lancé par Devlet Bahçeli [allié nationaliste du président turc Recep Tayyip Erdogan], ainsi que la volonté exprimée par M. le président et les réponses positives des autres partis politiques à cet appel, ont créé un environnement » propice à cet appel,exhortant ensuite les membres du PKK à « convoquer un congrès ».
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Son message, attendu depuis des semaines, a été lu, en kurde puis en turc, devant une foule compacte de journalistes réunis dans un hôtel du centre d’Istanbul, devant une large photo montrant le chef historique du PKK. Une délégation du parti prokurde DEM (le Parti de l’égalité des peuples et de la démocratie, successeur du HDP) s’était entretenue pendant trois heures jeudi matin avec celui qui est détenu à l’isolement depuis vingt-six ans.
« Une lueur d’espoir » selon l’ONU
Le président du Kurdistan irakien, Nechirvan Barzani, a salué l’appel de M. Öcalan, sur le réseau social X : « Nous accueillons chaleureusement le message d’Öcalan (…) et nous appelons le PKK à s’y conformer et à le mettre en œuvre. » Tout comme le chef des forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, Mazloum Abdi.
« Nous voyons cette initiative de manière positive car il s’agit de paix ici », a déclaré lors d’une visioconférence le chef des FDS, bras armé de l’administration autonome kurde qui contrôle une grande partie du nord-est syrien, frontalier de la Turquie. Peu après, il s’est montré ouvert à ce que ses troupes rejoignent l’armée syrienne, ajoutant refuser qu’elles soient dissoutes. « L’appel à déposer les armes du PKK le concerne lui et ne concerne pas nos forces », a-t-il ajouté.
Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a également « salu[é] cet important développement ». « Cela représente une lueur d’espoir qui pourrait mener à la résolution d’un conflit de longue durée », a déclaré son porte-parole, Stéphane Dujarric, à la presse. Tout comme le ministère des affaires étrangères allemand, le qualifiant de « chance historique » et de « première étape importante (…) sur la voie d’une solution viable pour les habitants de la Turquie ». « Cela implique notamment de respecter et de garantir les droits culturels et démocratiques des Kurdes de Turquie », a ajouté le ministère dans un communiqué.
En réaction à la déclaration, des centaines de personnes se sont également rassemblées en dansant et en chantant dans plusieurs villes du sud-est à majorité kurde, dont Diyarbakir, pour la lecture de son message. Des écrans géants ont aussi été dressés dans le nord de la Syrie et de l’Irak, où vit également une importante communauté kurde. Cependant, une vaste incertitude pèse quant à la réponse des combattants du PKK, pour la plupart repliés dans les montagnes de la région de Qandil, dans le nord de l’Irak.
Le gouvernement turc, qui a mis en œuvre le processus par l’intermédiaire de son allié nationaliste du MHP, Devlet Bahçeli, a proposé de sortir le chef du PKK de son isolement. Une remise en liberté paraît cependant peu probable, étant donné les menaces de vengeance qui pèsent sur Abdullah Öcalan.
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Pression d’Erdogan sur l’opposition
Ce dernier avait exprimé lors de précédentes rencontres avec des députés prokurdes sa « détermination » à tourner la page de la lutte armée. « Si les conditions se présentent, j’ai le pouvoir théorique et pratique de transférer le conflit du terrain de la violence au terrain juridique et politique », avait-il assuré à la fin d’octobre. Ses deux précédents appels à la trêve, au début des années 2000 puis en 2013, avaient cédé la place à des flambées de violence.
Le PKK, en lutte armée depuis des décennies contre le pouvoir central turc, est classé comme une organisation terroriste par la Turquie ainsi que par les Etats-Unis, l’Union européenne et le Royaume-Uni.
Le président Recep Tayyip Erdogan, qui s’est peu exprimé sur le sujet, a confirmé à plusieurs reprises la politique de « la main tendue aux frères kurdes », qui constituent la principale minorité de Turquie (20 % de la population environ), tout en accentuant la pression sur l’opposition, en particulier sur le parti DEM, dont dix maires ont été démis de leurs fonctions depuis leur élection, l’an dernier.
C’est le cas du populaire maire de Mardin (Sud-Est) et figure du mouvement kurde, Ahmet Türk, 82 ans, qui s’est rendu jeudi à Imrali et a lu le message d’Abdullah Öcalan en kurde. Des vagues d’arrestations ont été conduites contre des centaines de personnes – militants politiques, élus, artistes, journalistes – accusées de terrorisme.
La Turquie accuse aussi le PKK de combattre dans le nord-est de la Syrie aux côtés des Forces démocratiques syriennes (FDS). Or les FDS sont soutenues par les Etats-Unis au nom de la lutte contre les djihadistes du groupe Etat islamique. Le ministre des affaires étrangères truc, Hakan Fidan, a appelé à plusieurs reprises les nouvelles autorités de Damas, alliées d’Ankara, à expulser « les combattants non syriens » issus du PKK. « Ce n’est pas seulement une menace pour notre sécurité, mais pour celle de la région entière », a-t-il estimé.
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Le Monde avec AFP et Reuters