Hérodote. 2016, 160-161(1), p. 319-336.; La Découverte, 2016. Language: French, Base de données: Cairn.info

Cet article s’attache à repérer les représentations par lesquelles, de la fin de l’Empire ottoman à aujourd’hui, la Turquie et les Turcs pensent et perçoivent le monde arabe. L’imaginaire qu’ils nourrissent à son égard varie avec les mutations du paradigme identitaire par lequel la Turquie s’autodéfinit. Ce texte précise dans un premier temps ce qu’il faut entendre par la notion de paradigme ou de matrice identitaire et montre comment ce paradigme évolue parallèlement aux relations entre l’Europe et l’Empire ottoman puis entre l’Europe et la Turquie contemporaine. L’article montre que de la distance avec l’Europe dérivent les positionnements pro-occidentaux ou pro-arabo-islamiques de l’Empire finissant et de la République turque. Dans les années qui ont suivi 2007-2008, pendant lesquelles la France de Nicolas Sarkozy et l’Allemagne d’Angela Merkel ont multiplié les déclarations déniant à la Turquie toute vocation à intégrer un jour l’UE, Recep Tayyip Erdogan, entamant une révolution culturelle sur la scène domestique, a abandonné progressivement les principes de mixité, de libertés laïques, et tenté d’inscrire la Turquie au sein d’un monde islamique-arabe dont la Turquie disputerait le leadership à l’Arabie saoudite. D’un « orientalisme ottoman » serait-on passé, après un siècle d’ambition occidentale, à un orientalisme turc ?

This article seeks to identify the representations Turkey and the Turks have used to view and think about the Arab world, from the Ottoman Empire through to the present. The imaginary they have developed in this regard varies according to the changes in the identity paradigm with which Turkey identifies itself. This paper first specifies what is meant by the notion of identity paradigm or matrix and shows how this paradigm has evolved in parallel with the relations between Europe and the Ottoman Empire and then between Europe and contemporary Turkey. The article shows that the distance from Europe has determined the pro-Western or pro-Arab/Islamic positions held at the end of the Empire and now by the Turkish Republic. In the years following 2007–2008, during which Nicolas Sarkozy’s France and Angela Merkel’s Germany made many declarations against Turkey’s ambition to join the EU, Recep Tayyip Erdoğan began a cultural revolution, domestically and gradually abandoning the principles of gender co-existence and secular freedoms as he has sought to align Turkey with the Islamic world and question Saudi Arabia’s leadership. Does this mean that Turkey, after a century of Western aspirations, has moved from “Ottoman orientalism” to “Turkish orientalism”?