image: les coprésidents du parti pro kurde HDP au sujet desquels une enquête vient d’être ouverte.

Correspondant de MEDIAPART à Istanbul Nicolas Cheviron analyse l’instrumentalisation de l’offensive militaire turque en Syrie par le président Erdogan au bénéfice de sa politique intérieure . Lire plus

MEDIAPART 16 octobre,2019

“(…)aucun attentat d’envergure sur le sol turc n’a été attribué au PKK depuis décembre 2016 et, si 34 incidents ont été recensés depuis le début de l’année à la frontière entre la Turquie et l’entité autonome du Rojava, 33 d’entre eux concernaient des tirs de l’armée turque qui ont fait 13 morts et 14 blessés dans la population civile syrienne, selon les données collectées par le Rojava Information Center” 

Cheviron cite le journaliste turc Kadri Gürsel* qui commente: “On ne peut pas justifier l’opération par une menace terroriste immédiate et urgente, Cette intervention aurait aussi bien pu être enclenchée dans un an ou deux, si l’organisation kurde avait connu un développement de type Hezbollah, avec acquisition de capacités de missiles sol-sol ou sol-air. »

Kadri Gürsel affirme:« Le timing de cette opération a été déterminé par des calculs totalement dépendants de la politique intérieure.  Il s’agit de l’ultime recours d’Erdogan pour retrouver un ascendant moral et psychologique. Il veut arrêter les dynamiques en cours dans l’opposition avec une vague nationaliste. »

“La nécessaire unité nationale derrière les troupes au combat a déjà justifié” écrit Cheviron “un nouveau tour de vis sur la liberté d’expression et une répression accrue contre le parti de gauche et kurde HDP (Parti démocratique des peuples). Deux jours à peine après le début de l’intervention, le ministre de l’intérieur Süleyman Soylu dénombrait 500 procédures lancées contre des personnes ayant « insulté l’opération Source de paix sur les médias sociaux et désigné [la Turquie] comme un envahisseur », dont 121 ont été placées en garde à vue.”

La nécessaire union sacrée sert de prétexte à criminaliser, arrêter ceux qui ne s’y insèrent pas. “Une enquête a ainsi été ouverte à Ankara contre les co-présidents du HDP, Pervin Buldan et Sezai Temelli, ainsi que trois députés du parti pour « propagande en faveur d’une organisation terroriste » et « dénigrement du gouvernement turc »” poursuit Cheviron. “Plus d’une trentaine de cadres du HDP ont par ailleurs été arrêtés dans le sud-est anatolien, à la population majoritairement kurde, dont les maires de quatre arrondissements. Deux journalistes d’opposition ont été arrêtés le 10 octobre et déférés devant un procureur en raison de leurs publications jugées trop pacifistes, avant d’être relâchés dans la journée”

“(…) Cette stratégie de la tension et de l’exacerbation des passions nationalistes, le Reis s’en est déjà servi avec succès à deux reprises au cours des dernières années. La réactivation du conflit kurde, à l’été 2015, après trois ans de négociations de paix avec le PKK, a permis à l’AKP de regagner en novembre une majorité absolue au Parlement, qu’il avait perdue aux législatives de juin. L’opération militaire contre l’enclave kurde syrienne d’Afrin, de janvier à mars 2018, a justifié la prolongation de l’état d’urgence, entré en vigueur en Turquie après le putsch manqué de juillet 2016, et favorisé la réélection d’Erdogan à la présidence en juin.”

A l’issu de ce développement Nicolas Cheviron pose la question: “Le chef de l’État parviendra-t-il encore à ses fins, avec pour ligne d’horizon de nouvelles élections anticipées qui lui permettront de défaire ses adversaires ? Le pari est risqué, dans une Turquie qui s’enfonce depuis trois trimestres dans la récession et se retrouve aujourd’hui menacée de sanctions économiques par les États-Unis en raison de son intervention militaire”

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*.Kadri Gursel: ancien chef du service international du quotidien Milliyet, condamné en 2018 à deux ans et demi de prison dans le cadre du procès contre le journal d’opposition Cumhuriyet, aujourd’hui éditorialiste pour le journal en ligne Al-Monitor