Nora Seni a présenté une communication intitulée le “Jeu complexe de la Turquie” au Colloque du Paris School of Business à l’Assemblée Nationale sur le REGAIN DES TENSIONS DANS LE GOLFE ARABO-PERSIQUE, le 2 juin 2019

 LE JEU COMPLEXE DE LA TURQUIE 

NORA SENI 

COLLOQUE Paris School of Business à Assemblée Nationale 

REGAIN DES TENSIONS DANS LE GOLFE ARABO-PERSIQUE 

21 juin 2019 

Complexes en effet est le jeu de la Turquie au Moyen Orient et avec les pays du Golfe. Je tenterai d’y apporter clarté en vous menant dans ses méandres, et j’espère ne pas vous perdre en cours de route. 

Le dernier sommet de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI) a eu lieu le 1e juin dernier à la Mecque et on craignait l’absence de la Turquie. En froid avec l’Arabie saoudite en raison du meurtre à Istanbul du journaliste saoudien Jamal Khashoggi le président turc Recep Tayyip Erdogan, n’a, en effet, pas assisté à ce sommet. Mais il y a bien eu une délégation de la Turquie, elle était conduite par le ministre des Affaires étrangères Mevlüt Cavusoglu. Et cela a été perçu comme un geste d’apaisement. 

Récemment d’autres gestes encore ont visé à normaliser les relations de la Turquie avec Riyad. Font partie de ces gestes : 

*le coup de téléphone passé par Recep Tayyip Erdogan au Roi Selman Bin Abdulazziz quelques jours plus tard, lors de la fête du Ramadan, le 6 juin 2019, 

*ainsi que la condamnation par la Turquie de l’attaque de l’aéroport saoudien d’Abha par des milices Houthi. 

A un moment où la Turquie se trouve empêtrée dans la crise des S-400, à un moment où l’aide des Émirats continue de renflouer les djihadistes du camp opposé aux Turcs à la frontière syrienne, la Turquie a besoin de sortir des mauvais pas dans lesquelles elle se trouve (crise économique, fortes tensions avec les EU) et de raccommoder ses relations avec les pouvoirs du Golfe. Mais ces réconciliations requièrent plusieurs conditions qu’elle aura du mal à 

satisfaire. Premièrement les saoudiens veulent voir la Turquie s’afficher dans le camp anti-iranien, et secundo ils exigent d’elle qu’elle reconsidère ses relations avec le Qatar (où elle a établi une base militaire et des armes qui servent de bouclier) et qu’elle cesse de protéger les Frères Musulmans. Tout cela est difficilement envisageable pour la Turquie, d’ailleurs Erdogan vient de qualifier de martyr la mort de celui qu’il a appelé « mon frère », l’ex-président égyptien Mohammed Morsi, et il proclame sur les média qu’il a été assassiné. 

Cependant les relations entre Riyad et Ankara ont connu des jours meilleurs. Dans la géographie de la Turquie d’Erdogan l’Arabie Saoudite, gardienne des villes saintes de l’Islam, la Mecque et Médine, occupe une place de choix. En 2007 la Turquie a bifurqué de sa politique étrangère orientée jusque-là quasi exclusivement vers le bloc occidental. Elle a mis en oeuvre sa stratégie de « zéro problème avec les voisins » inspirée de son ministre des affaires étrangères d’alors Ahmet Davutoglu. Il s’agit d’une stratégie indexée sur la volonté de se faire leader du monde musulman. La Turquie entrait dès lors en rivalité avec l’Arabie saoudite. Cette ligne de politique internationale s’est accompagnée, en interne, d’une accélération de l’islamisation de la société et par la mutation de son ADN culturelle/idéologique, une mutation opérée par les assauts de l’AKP contre les acquis du kémalisme. Ces assauts se sont manifestés dans le domaine linguistique : il y eut une introduction massive d’expressions en arabe tirées du Coran dans les discours du PM Erdogan et de son entourage. Il y eut aussi des assauts contre la mixité homme/femme dans l’espace urbain. Les déclarations d’Erdogan assignent aux femmes les fonctions exclusives de mère et d’épouse. 

*Les Turcs dans les grandes villes ont vécu cela comme une volonté d’homogénéiser leur mode de vie avec celui du monde arabe, représenté par l’Arabie Saoudite et les Emirats. Or cette impression est l’exacte inverse de « l’imaginaire orientaliste » des Turcs à l’endroit du monde arabe. Qu’est-ce que cet « imaginaire 

orientaliste ? Eh bien dès le 19è siècle et surtout à partir de l’ère d’Abdulhamid II, les Turcs-ottomans se voient plutôt « missionnés » pour moderniser, pour occidentaliser le monde arabe, à l’instar des évolutions auxquelles l’Empire ottoman s’est contraint. Donc décalquer les modes de vie des Saoudiens est pour les turcs sinon déchoir du moins inverser les rôles. 

*Par contre, du côté des Saoudiens et de la population Émirati les mutations de la culture officielle turque leur a si bien convenu que la Turquie est devenue une de leurs destinations touristiques préférées. 

*En 2018 ils ont été 628.000 à visiter seulement à Istanbul, 

*contre 378.000 en 2016, chiffre qui comprend toute la Turquie. 

*Cependant il semble que les autorités saoudiennes tentent d’enrayer cet engouement. Ils font des déclarations sur, pêle-mêle, la malhonnêteté des partenaires turcs, leur manque de fiabilité notamment pour les réservations, les arnaques, l’insécurité. Ainsi s’est exprimé le président de la Chambre de commerce et d’industrie de Riyad, Ajlan el Ajlan, le 21 mai dernier non sans résultats : 

*au premier trimestre de 2019 on enregistre une baisse de 30% de touristes saoudiens. 

*Le journal saoudien Okaz publie le 29 avril un article intitulé « N’allez pas en Turquie » énumérant arnaques et maltraitance. 

* Le responsable de l’agence touristique Rixon Tour a confié qu’une baisse de 70% touche les demandes de réservation vers la Turquie.

1 Fehim Tastekin « Türkiye Suudilerle iliskilerde kas yaparken göz çikariyor» Al Monitor, 19 juin 2019 

*Et cerise sur le gâteau cette campagne est relayée par des appels à boycott sur les réseaux sociaux. 

A ces entraves sur le plan culturel et économique on peut ajouter l’hostilité des saoudiens face au succès du soft power turc, des séries télévisuelles qui font un tabac au Moyen Orient. 

Sans compter les rivalité turco-saoudiennes qui s’établissent en Afrique et qui constituent en soi un chapitre que je n’aborderai pas ici. 

Reprenons et posons la question : comment est-on arrivés à ce niveau de tensions entre Turquie et Arabie Saoudite ? Un bref rappel de l’histoire récente peut donner quelques clefs : 

En 2006 l’AKP, le parti d’Erdogan marque un coup en signant six accords commerciaux lors d’une visite du roi Abdallah. 

En 2013 s’ajoute à ces accords la collaboration militaire. Pendant que les pilotes saoudiens se forment et s’entrainent à Konya, ville du centre anatolien, la Turquie participe à des exercices militaires dans le Golfe. 

Toujours en 2013 : Bien que furieux de l’aide apportée par les saoudiens au général Al Sissi (Egypte), Erdogan préserve ses relations avec l’Arabie. 

Si bien qu’en 2015, lors d’une visite qu’il effectue à Riyad, les relations des deux pays sont promues au rang de « coopération stratégique ». Il est même convenu de créer, l’année suivante, un « conseil de coordination » entre les deux pays. 

Sur le front de la rébellion syrienne les deux pays sont associés dès 2011 pour faire tomber le régime d’Al Assad. 

Or cela n’a pas empêché qu’aujourd’hui Turquie et Arabie Saoudite soutiennent des groupes armés antagonistes sur le dernier bastion du soulèvement syrien qu’est la province d’Idlib. La Turquie soutient ici des djihadistes issus d’Al Kaïda et qui se réclament des Frères (Ahrar-i Sam qui s’est divisé en Ahrar-i sharkiya, Ceys-ül sharkiya). Ceux-là occupent la ligne nord de la province. Les Saoudiens eux soutiennent, via Amman, les forces du Ceys-ül Islam (=l’armée de l’Islam). Ils se situent plus au sud du territoire d’Idlib. Un élément paradoxal s’ajoute à ce tableau : il semble que les forces appuyées par les Saoudiens défendent un Islam moins radical que l’Islam revendiqué par les protégés des Turcs. 

Ainsi, tout au long de l’ère « Printemps arabe » et jusqu’en 2015 la ligne de clivage qui départageait les États régionaux passait par leurs positions à l’endroit du contentieux syrien. C’est au sujet de la révolte en Syrie que s’étaient configurés les nouveaux blocs : 

*Iran-Irak-Liban s’étaient alliés contre la rébellion, 

*tandis que Turquie-ArabieSaoudite-Qatar soutenaient cette rébellion. 

*Le bloc pro-rébellion a cependant commencé à se dissoudre dès 2013 à la suite du coup d’État contre le pouvoir Frères musulman en Egypte. 

*La Turquie a mis en cause les Emirats pour avoir financé ce coup d’Etat contre Mohammed Morsi. 

*Le Qatar frériste a quitté la coalition Émirats-ArabieSaoudite- Egypte en 2015 lorsque ceux-là ont déclaré la guerre au Yémen pour contrer l’Iran. 

*Aujourd’hui ce qui distend les relations Turquie/Arabie Saoudite tient à leurs positions antagonistes quant au Qatar. Mais qu’ont-ils contre le Qatar ces autres pays du Golfe ? En fait l’Arabie Saoudite ne pardonne pas à ce petit pays son affiliation « Frères musulmans » et ses relations avec l’Iran. Effectivement, Iran et Qatar exploitent les vastes champs gaziers du Golfe persique, le North Dome pour le Qatar, le Saouth Pars pour l’Iran. On a l’habitude de dire que le pétrole divise mais il ne divise pas toujours il peut-être aussi facteur de paix. 

Lorsqu’en juin 2017 l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis, le Bahrein et l’Egypte rompent simultanément leurs relations avec le Qatar, la Turquie se range avec panache du côté de ce pays dont il partage l’idéologie « Frères musulmans » et sur le territoire duquel il installe en le faisant bien savoir une base militaire devant servir de bouclier. 

Cependant tout en s’affichant comme soutien du Qatar-associé-de-l’Iran, la Turquie multiplie au Yémen les déclarations en faveur de l’action saoudienne contre les intérêts de l’Iran. Elle propose d’ailleurs d’intégrer la coalition anti-Houti au Yémen mais il lui est signifié que sa participation n’est pas bienvenue. 

On le sait, c’est au sujet de l’Iran que s’établissent aujourd’hui les lignes de clivages fondamentales dans la région. Mais ces clivages sont brouillés par des configurations locales extrêmement volatiles, 

2 Fehim Tastekin, « Türkiye ve BAE’nin eksen savasi’nin arka planinda ne var? BBC News Türkçe, 5 mai 2019 

qui ne cessent de se déconstruire, se reconstruire. Il en est ainsi des relations turco-iranienne : Situés dans des camps qui s’opposent au sujet de la Syrie et du maintien d’Assad à sa présidence, la Turquie et l’Iran ne sont pas prêts de laisser se développer entre eux des conflits profonds et pérennes. Situés de part et d’autre de la frontière la plus stable de la région2 -dont le tracé ne s’est pas modifié depuis les accords de Qasr-e Chirin signés en 1639- Iran et Turquie se retrouvent dans des camps opposés dans le conflit syrien et quant à la volonté de faire chuter Assad. La convergence de leurs intérêts pèse cependant plus que leurs dissensions : Quels sont ces intérêts

*L’Iran est le second fournisseur d’énergie de la Turquie après la Russie (La Turquie achète à l’Iran 16,2 % de sa consommation de gaz et 22,4 % de sa consommation de pétrole (chiffres de 2016). La Russie pourvoit à 55 % ses besoins en gaz et 12,4 % en pétrole), 

*l’Iran est hostile à l’évolution de la topographie kurde dans la région. *en 1998 l’Iran a reconnu le PKK comme organisation terroriste. 

*Prenons le dossier du nucléaire iranien : lorsqu’en juin 2010 le Conseil de sécurité de l’ONU adopte, de nouvelles sanctions contre l’Iran, seuls le Brésil et la Turquie votent contre. Aujourd’hui la Turquie ne s’est pas beaucoup exprimé lorsque Trump a déclaré l’embargo sur le pétrole iranien mais il ne serait pas étonnant de découvrir que la Turquie prolonge sa stratégie de pétrole contre or qu’elle a déjà eu l’occasion de mettre à l’oeuvre lors de l’embargo de 2010. 

*Une des preuves de ces convergences souterraines des intérêts turco-iraniens s’est manifestée lorsque démarrait en Turquie le coup d’État manqué de juillet 2016. Ce fut le renseignement iranien qui fournit le premier les informations utiles à Erdogan. Pourtant les deux pays sont situés dans des camps opposés en Syrie, mais tous deux sont associés à la Russie pour une politique de désescalade dans la province d’Idlib. C’est le processus dit d’Astana et qui fut remis en cause ces derniers jours par les bombardements intensifs de l’armée syrienne -donc avec l’accord des Russes- sur cette province. 

Pour esquisser un tableau simplificateur des alliances d’aujourd’hui on dira que l’Arabie Saoudite, l’Égypte, les Émirats-Arabes-Unis et en particulier Abou-Dhabi, partagent avec Donald Trump une même haine de l’Iran et des Frères musulmans, tandis que la Turquie d’Erdogan et le Qatar se réclament de ces derniers. Extérieure aux « club » du Golfe la Turquie n’est pas pour autant un allié de l’Iran auquel elle s’oppose néanmoins en Syrie, mais elle n’en est pas non plus un adversaire anthologique. 

Empêtrée dans un très mauvais pas avec Washington au sujet de l’achat à la Russie des missiles S-400, ce qui lui vaut de renoncer à la commande prépayée des F-35, avions furtifs américains, la Turquie semble n’avoir comme allié dans la région que le Qatar. Sa politique étrangère est victime de décisions impulsives qui ne semblent guère répondre à une vision cohérente sur le long terme. A vouloir trop jouer comme au poker son appartenance au bloc occidental qu’elle défie avec ses revendications fréristes et ses déclarations néo-ottomanistes kitch, à vouloir mettre en scène des alliances éphémères au coup par coup comme avec la Russie, son adversaire en Syrie, la Turquie se trouve plutôt isolée sur la scène internationale où en cas de crise aiguë ses soutiens ultimes viendront peut-être de l’Iran qui n’a aucun intérêt à laisser sombrer son partenaire séculaire. 

 

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