1+1 eXpress, une revue de gauche qui paraît à Istanbul depuis 1994.

Elle semble miraculée pour avoir brillamment survécu aux embuches économiques et entraves politiques.

Sa co-fondatrice SIREN IDEMEN est journaliste. Elle faisait partie du collectif qui a créé la revue Express dès 1994. Depuis cette date elle est l’éditrice de toutes les publications de ce collectif. Elle a travaillé pour de nombreux magazines et chaînes de télévision depuis la fin des années 1980. Elle a aussi traduit de nombreux livres du français vers le turc. 

Voila comment Siren Idemen décrit la bio de cette revue: « Paraissant en janvier 1994 pour la première fois, l’hebdomadaire EXPRESS est une revue « totalement indépendante et totalement engagée » au sens sartrien de l’expression. Sa publication s’arrête de 1997 à 2000. Lorsqu’elle reprend en 2001 sous format de mensuel son titre sera alors Post-Express. Son emblème et sa devise seront empruntés à l’album de Mano Solo, International Shalala.

EXPRESS n’est pas seulement le nom de la revue mais aussi du collectif qui l’anime et qui publie aussi (de1997 à 2009) l’hebdomadaire Roll, un magazine d’idées et de musique.

Dans le cadre du Festival international de cinéma d’Istanbul l’équipe de l’eXpress se charge des choix pour la section “40ème anniversaire de Mai 68”. La revue adopte alors comme devise la formule, “1+1” issue du film de Jean-Luc Godard One Plus One / Sympathy for the Devil: “Faire la démonstration de  l’imaginaire communiste par l’imaginaire anarchiste, faire la démonstration de l’imaginaire anarchiste par l’imaginaire communiste.”

Suite à l’arrêt de Roll en 2009, le collectif a repris cette même formule provenant du film de Godard, mais aussi du titre d’un recueil de poèmes de Nazım Hikmet 1+1=1, pour nommer sa nouvelle publication, un magazine mensuel d’art et de culture intitulé Bir+Bir (Un+Un) et qui paraîtra de 2010 à 2013. Depuis février 2016 et la fusion des deux magazines, 

1+1 Express continue sa publication trimestriel. Le collectif a aussi créé une association en 2017 sous le nom Bir+Bir Association Culturelle et Artistique . 1+1 Express a récemment créé son site internet 1+1 Forum. »

ENTRETIEN DE L’Observatoire.fr avec SIREN IDEMEN

Comment l’eXpress a-t-il vu le jour dans les années 1990 ?

Notre revue eXpress vient d’où ? Ce n’était guère le projet d’affaire d’un groupe de personnes qui se sont mis ensemble pour réfléchir à ce qu’ils voulaient faire. La création de l’eXpress s’est imposée à nous comme une nécessité.

Au départ, nous sommes un groupe de jeunes gens travaillant pour l’hebdomadaire Nokta où, lorsque nous voulons traiter d’infos comme par exemple les exécutions sommaires des membres des groupes de gauche on nous rétorque qu’il faut aussi prendre des « avis contraires » !  Nous n’approuvions pas non plus le lexique sexiste utilisé dans les colonnes de la revue, mais nous arrivions à trouver des accommodements tant que Nokta appartenait  à Ercan Arıklı, patron des éditions Gelisim. Mais lorsque la revue a été achetée par Asil Nadir,-homme d’affaire chypriote à la tête d’investissements importants en Angleterre, financeur de différents journaux, la logique du capital a fait son entrée dans notre univers et on a dû se rendre à l’évidence, le journalisme ne peut s’exercer lorsque la poursuite du profit s’en mêle. Nous avons alors été quelques-uns à quitter Nokta pour la revue Ekonomik Panorama. Nous y avons travaillé de 1990 à 1992. C’était le moment où la Turquie s’ouvrait aux programmes économiques néolibéraux et aux privatisations. Nous y avons travaillé en forçant les frontières que nous imposait ce périodique et avons fait de l’information critique Lorsque le quotidien Milliyet nous a proposé d’élaborer un projet de revue économique nous avons commencé à monter EP, l’hebdomadaire économie-politique. Il s’agit toujours des années 1992-3.  Aujourd’hui cet univers a complètement disparu, il ne reste plus personne ni rien de ce monde éditorial des années 1980-90. L’activité de publication de revue est désormais tarie en Turquie.

Étiez-vous des économistes ?

Pas tous, mais il y avait des économistes parmi nous. Nous renseignions sur les processus des privatisations, nous étudions les exemples de privatisations dans d’autres pays. Personnellement j’avais fait une fixette sur les programmes « d’ajustement structurel » de FMI et de la Banque Mondiale mis en place notamment dans des pays africains, balkaniques, ex-soviétiques.  Deux collègues de notre groupe avaient préparé un dossier sur la famille UZAN (famille d’hommes d’affaires ayant des investissements importants dans la presse), leur trajectoire, la généalogie de leur fortune et nous en avions fait la couverture de la revue. La famille Uzan s’en était plainte à Aydin Doğan (homme d’affaire influent à la tête du groupe Milliyet-Doğan), le patron, qui avait alors licencié les deux auteurs du dossier et avait « saisi » ce numéro de revue, il a supprimé son propre périodique de la distribution. Ceci sans décision d’une instance juridique, sans droit de réponse, ou de démenti.  Rien.

Les Uzan ont dû considérablement menacer Doğan pour obtenir ce résultat. Alors après les licenciements de nos collègues nous avons démissionné collectivement et constaté une fois de plus l’impossibilité de faire du journalisme dans ces conditions. Certains amis sont allés travailler dans d’autres organes de presse et d’autres dont nous Yücel (Göktürk), Kemal Can, moi (Siren Idemen), nous avons démarré l’eXpress (Janvier 1994).

Il y avait un tas de choses que nous ne savions pas faire, acheter le papier, travailler avec l’imprimerie, la distribution… Nous avons été roulés dans la farine, plus d’une fois, avons dépensé nos propres deniers. Un de nos amis a vendu son appartement qu’il venait d’acquérir, dont les deniers ont financé la revue. Nous ne nous attribuions aucun salaire même modeste comme celui d’un fonctionnaire peu gradé. Mais nous avons appris, quoiqu’un peu tard, que la revue pouvait s’auto-suffire, tourner sur ses ventes. Ainsi aujourd’hui ce n’est plus de notre poche que nous la finançons, elle nous fournit même un tout petit argent de poche.

Comment viviez-vous ?

Chacun de nous gagnait sa croûte en faisant autre chose, en étant enseignant universitaire, journaliste, traducteur.

Toi que faisais tu ?

Je faisais du journalisme pour d’autres. J’ai travaillé pour ARTE pendant une dizaine d’années, j’ai travaillé pour une revue de santé et j’ai fait des traductions. Ce n’était jamais dans des domaines où on gagne beaucoup d’argent. De toutes façons les métiers intellectuels ne sont guère rémunérateurs en Turquie. Aucune proportion entre la quantité de travail fourni et sa rémunération

Depuis le début, notre objectif premier n’était pas de gagner de l’argent. Certes nous ne nous attendions pas à en perdre autant, cela a fait partie de notre ignorance et de notre maladresse. C’était plutôt un engagement politique le nôtre, mais cet engagement n’était pas du genre à faire de la revue un organe d’un parti ou d’un mouvement, c’était un engagement aux valeurs de gauche au sens large. Nos collaborateurs étaient des gens qui n’étaient pas issus de la tradition staliniste ou léniniste, mais internationaliste, plutôt libertaire.

C’est dans l’action et à travers le temps que nous avons clarifié ce que nous voulions et qui nous étions. Voici quelques mois Kadri Gürsel (journaliste francophone, emprisonné et libéré récemment) se désolait avec nostalgie, de la disparition du journalisme main stream, du « bon journalisme », honnête, et correcte. Il disait cela en dénonçant la disparition d’une grande partie de la presse turque au profit exclusif de médias de propagande du pouvoir actuel. Il arguait du fait qu’on pouvait faire du bon journalisme au sein d’une presse main stream. Je ne suis pas du même avis, je pense que dès que l’argent et le profit s’en mêlent il n’est plus possible de faire du « bon journalisme », mais il faudrait sans doute définir ce qu’on entend par bon journalisme.

Nous par exemple avons été témoin des meilleures époques du journalisme en Turquie, nous y avons travaillé. Pouvoir publier librement sur les questions environnementales, sur la question des femmes, sur les classes opprimées, sur les problèmes ethniques, sur la guerre que l’état menait contre les kurdes, etc. n’était jamais possible. Le journalisme n’est pas compatible avec la poursuite de profit. Ce qui également n’est pas possible c’est que patrons et dirigeants de médias soient impliqués dans des relations avec l’État ou avec des instances qui l’obligent. Il faut pouvoir jouir d’une indépendance absolue pour l’exercice du journalisme. Il ne faut dépendre d’aucun parti politique ou mouvement qu’il soit favorable au régime ou d’opposition. Lorsque tu ne peux établir cette distance, même s’il s’agit des gens de ton bord, si tu te sens enclin à les favoriser, les protéger, c’est fini. Une fois que tu engages un doigt c’est l’engrenage, tu perds le contrôle. Ainsi on ne peut éditer une revue pour le grand capital avec un grand patron à la manœuvre. Il devient vite impossible d’écrire sur les sujets « sensibles », cela est impossible, nous l’avons vu, expérimenté, nous continuons à le constater.

Pouvons-nous faire une parenthèse ici et te demander ce que tu dirais d’un quotidien comme le Monde de ce point de vue de l’indispensable autonomie ?

Le Monde était un journal que je suivais, qui me permettait de suivre les choses. Nous avons finalement grandi avec. Mais ce n’est plus le même Monde. Pour moi ce n’est plus une source fiable.

Pourquoi ?

A cause de leurs choix éditoriaux, de la place qu’ils accordent, et plutôt, qu’ils n’accordent pas à certains sujets, Ce journal ne peut plus être la source d’info pour moi. On ne peut plus comprendre par exemple les conflits de la société française en ne se fiant qu’au Monde.

Mais de toutes façons ce n’est plus possible de nos jours d’avoir le sentiment de tout comprendre par le suivie d’un seul quotidien. Non ?

Oui bien sûr, mais ce n’était pas aussi peu fiable quand les patrons des journaux n’avaient pas d’autres affaires dans d’autres domaines. Mais il n’y a pas que cela. Ce qu’on journal choisit de ne pas voir, d’ignorer, ça c’est plus important en fait.

Comme ?

Disons, au sujet de la pauvreté par exemple, il existe de telles poches de pauvreté en France que même moi qui n’y vit pas j’ai pu constater lors de mes passages. Mais si je m’étais fiée à ces journaux jamais j’aurai su, imaginé l’existence de cette pauvreté. Cette pauvreté est décrite dans certains romans, comme celui d’Édouard Louis que j’aime beaucoup. Cette France qu’il décrit n’existe pas dans les colonnes de ces journaux. Cette façon de mélanger fiction et non fiction comme le font par exemple Svetlana Alexievich, par exemple Annie Ernaux me plaît beaucoup, et l’intérêt à ce genre littéraire n’est-elle pas partiellement due au besoin que les gens ont de se connecter à la réalité, ce que ne leur permettent plus les média ?

La forme littéraire est aujourd’hui plus à même de donner le sentiment de réalité que la presse. Voilà, il y a aussi cette France-là, par exemple la France des gilets jaunes, c’est dans les romans, dans les médias sociales et alternatives qu’on voit cela. A suivre les médias, on a certes l’impression de prendre connaissance des choses, mais cela laisse un sentiment de superficialité et puis tout à coup on se rend compte qu’on n’avait pas vu des pans entiers de la réalité. Surtout depuis la première guerre du Golfe en 1991, on en parle beaucoup. CNN suivait les événements à la minute près mais on ne voyait que les traces lumineuses des fusées qui striaient le ciel. Mais quelles étaient les cibles, qui visaient ces fusées, cela impossible de comprendre au vu de ces images.

Le journalisme a-t-il changé de contenu ?

Ce que nous faisions dans les premiers temps, en 1994, le style, la forme étaient ce qu’il y avait de plus important.  Nous avons pu expérimenter l’usage dans nos colonnes du  langage parlé de tous les jours, les mises en page fantaisistes qui rapprochaient la revue des fanzines. Ça correspondait d’ailleurs à nos conditions de travail, nous étions sans internet, sans appareils photo, nous n’avions pas de photographes, nous chipions des photos aux uns et aux autres, nous n’avions qu’une chaise pour nous asseoir… Internet n’existait pas, pas de mails, il n’y avait aucun des moyens techniques d’aujourd’hui. Les premiers ordinateurs on les utilisait comme des machines à écrire (dactylo). Les instruments changent le rapport qu’on a avec ce qu’on écrit.

Avez-vous des regrets, pensez-vous avoir fait des erreurs ?

A certains moments nous avons certainement exagéré dans la forme d’attitude critique et de liberté que nous nous sommes imposées. Si nôtre priorité absolue était l’autonomie, la seconde contrainte que nous nous sommes imposée était de veiller à l’absence totale de hiérarchie dans l’équipe, de faire en sorte que tout le monde ait voix égale au chapitre. On n’a pas différencié les domaines d’expertise, tout le monde relisait pour la correction les articles de tout le monde. Mais aussi nous avons eu une période où nous avons accepté presque sans condition les propositions d’article venant de nos « lecteurs ». Nous avons abusivement considéré que nos lecteurs avaient les mêmes droits que nous, les membres de l’équipe. Et cela a abouti au fait qu’il y a eu, vu d’aujourd’hui, des articles que j’aurai préféré n’avoir pas publiés. Heureusement, qu’il n’y en a pas beaucoup, deux ou trois peut-être. Je crois que certains de nos amis étaient pris par une ivresse, nous étions en train de briser les tabous, les limites. Certains articles n’auraient pas dû être publiés. Je me souviens d’un en particulier.

La publication de celui-là vous a-t-elle coûté cher ?

Non, ça aurait dû, mais non (rires). Certains autres nous ont coûté bien plus chers. Il y a encore une autre circonstance où quelques amis ont dépassé la dose de « liberté », ou ont abusé de la liberté d’expression, d’ailleurs nous avons rompu les liens avec eux : il y avait certaines pages dans la revue consacrées à parodier le discours, la rhétorique, le lexique masculins, machistes. Là je crois, avec le temps, la parodie est devenue réalité. Mais en même temps il y avait aussi des pages que nous avions intitulées  Kaburga Kemiği [la côte, en référence à la côte d’Adam] et réservées à des féministes. Ces pages nous ont éduqués en féminisme. En ces temps-là les revues féministes qui ont fleuri par la suite n’existaient pas et c’est dans les pages de l’eXpress que les féministes s’exprimaient. Elles avaient leurs pages, dans lesquelles nous publions leurs articles sans les passer par un filtre, sans les commenter pour suggérer des modifications. Il y avait aussi les pages GL [Gay-lesbien].

Peut-on dire que votre revue a servi de berceau pour les auteures féministes ?

Je ne le dirai pas comme ça, mais avant que nos amies féministes créent leur propre revue, Pazartesi, elles ont eu une rubrique dans tous les numéros de l’eXpress.

On peut dire que votre revue n’a jamais eu de ligne dogmatique, clivante, vous étiez souples ?

Oui tant que les propositions n’étaient pas fascisantes, discriminatoire, homophobes, etc. Il nous est arrivé aussi dans certaines élections [1995] de soutenir publiquement un parti [HADEP] bien qu’aucun de nous n’en soit membre. Il nous semblait nécessaire de nous engager dans le soutien du domaine politique défendu par ce parti. Nous nous sommes engagés pour l’existence de certains partis de gauche et les partis prédécesseurs de HDP, sans en être membres et sans les représenter. On a ouvert nos pages aux discussions, débats politiques. Nous avons toujours soutenu et poursuivi la lutte des travailleurs ; en même temps, il nous est arrivé aussi de critiquer ouvertement les syndicats qui agissent parfois même contrairement aux intérêts de leurs membres. 

Depuis le début, l’originalité de l’Express consistait non seulement à porter un regard critique de gauche sur la politique mais nous n’avons jamais séparé ou pu séparer le domaine de la politique des autres domaines. Ceux-là sont intimement imbriqués, les arts, le théâtre, la musique, le cinéma. Les revues politiques en général ont quelques pages, souvent en « arrière-cour », dédiée à la culture et aux arts. Nous n’avons pas fait cela, nos couvertures étaient parfois consacrées à la littérature, parfois à la musique, à la politique, elles étaient imbriquées les unes dans les autres.

La musique et à la scène musicale –où s’étaient constitués des groupes alternatifs, un monde d’où surgissait l’innovation, la nouveauté– ont toujours occupé une place très importante. De 1996 jusqu’à 2010 [120 numéros] nous avons publié une revue mensuelle, Roll

[de rock and roll]

qui parlait surtout de musique et de cinéma. Mais nous l’avons arrêtée, parce que ce courant s’est tari, des nouveautés n’arrivaient plus de ce domaine dont les acteurs se répétaient.

Nous avons aussi créé une revue sur le foot [Meşin Yuvarlak] que nous avons voulue alternative et de gauche, mais nous avons raccroché au bout de quelques numéros parce-que c’était trop de travail on n’y arrivait pas.

Pendant ces années d’une liberté nouvelle dans certains domaines, les années 1990 où dans nos colonnes nous évoquions l’émergence du mouvement gay-lesbien, du féminisme, il ne faut pas oublier que dans la région sud-est de l’Anatolie une guerre avait lieu, des militants kurdes étaient assassinés en nombre. Et nous étions les seuls à en parler. Il n’y avait aucun autre organe de presse qui traitait les méfaits des militaires turcs, des disparitions, des tortures. Les militaires coupaient par exemple les oreilles des militants kurdes et se les accrochaient en collier. Nous étions les seuls à l’évoquer. Notre revue a rendu visible la question kurde. Mais pas seulement. Sur la question arménienne aussi nous avons été les premiers à en parler. Taner Akçam (l’historien turc du génocide arménien) c’est chez nous qu’il a commencé à publier.

L’importance de l’eXpress tient à cela, nous donnons parole à des sujets qu’aucun autre média n’évoquait. Nous considérons qu’il relève de notre responsabilité de le faire puisque nous disposons de l’instrument pour le faire, notre revue. Ce qui nous a beaucoup peiné ce sont les nombreux procès que l’État nous intentait.

…. Sur le féminisme

Je voudrai ajouter ceci : il m’est difficile de me définir comme féministe parce qu’il ne suffit pas d’avoir des opinions, mais il faut prendre place dans la lutte et moi je ne fais pas parti du mouvement même si je le soutiens et partage la cause. Il ne me suffit pas de célébrer le 8 mars, je n’ai pas fait partie du mouvement, j’ai appris beaucoup de choses de ce mouvement, notamment l’importance de la discrimination positive.

… Mon journalisme

Pour le définir, et c’est aussi ce qui caractérise notre revue, c’est l’intérêt que je porte, que nous portons, à ce qui est ordinaire. On dit dans le milieu journalistique « si un chien mord un homme ce n’est pas une info, si un homme mord un chien ça s’est une info ».

Et toi tu t’intéresses au chien qui mord ?

Oui c’est ça. C’est ce qui m’intéresse.  Et si on transpose cela dans le domaine des relations homme/femme, je dirai que le journalisme participe quelque peu de l’univers du masculin. Mais aussi du domaine des femmes journalistes, très actives et visibles, celles qui courent le scoop ; cela n’a jamais été une de mes motivations. Ni d’interviewer des gens très célèbres. Au contraire, ce qui m’intéresse c’est approfondir une info présentée en scoop, analyser sous un autre angle la même info. Contempler le plus ordinaire, agrandir un détail.

L’avantage linguistique, le fait de connaitre le français m’a permis de travailler pour Arte et travailler pour Arte m’a permis de me rendre dans les contrées où régnait la guerre et voir, me familiariser avec cette réalité dont nous avons pu rendre compte. Je n’aurais pas pu dans les années 1990 y aller sans cela.

Qu’avez fait pour l’égalité homme/femme dans la revue ?

Nous n’arrivons pas à confier beaucoup plus de fonctions dans la revue aux femmes. Mais à compétence égale nous donnons la priorité aux femmes. Parmi les articles qu’on nous propose il nous est plus facile de refuser un article à un homme qu’à une femme. Un article venant d’une femme, mais qui nous plait moyennement nous le publions.

Vous promouvez les femmes.

Oui, on le fait quand on peut.

Toi as-tu fait l’objet de discrimination ?

Non.

Et si tu considères ton expérience du journalisme dans le monde des médias en Turquie ?

Oui, ce milieu est sans pitié, c’est un monde très masculin avec des clivages de classe sociale très forts. C’est un milieu très « blanc » le journalisme. C’est un grand avantage d’être diplômé des bonnes écoles, d’être issu de « famille cultivée ». A compétence égale et avec une très bonne formation un candidat issu de classe moyenne et inférieur a moins de chance que quelqu’un issue de « bonne famille ». On tient énormément compte des manières, de l’habillement, du style des gens, de leur maitrise des codes. Le capital culturel, la connaissance des langues étrangères sont déterminants.

Peut-on dire que dans le monde des médias en Turquie c’est la discrimination en termes de classe qui opère plus que le sexisme.

Non, les deux sont à l’œuvre. J’ai été témoin des deux, non pas en tant que victime. C’est un monde patriarcal, et sexiste. On est sans pitié vis-à-vis des faibles, et surtout lorsqu’on découvre leur faiblesse. Et les femmes journalistes qui ont pu se maintenir dans ce monde participent de cet état des choses. C’est en se conduisant de la même façon que les hommes qu’elles ont pu faire leur place, ces femmes très volontaires, qui ambitionnent à obtenir un pouvoir, qui savent, « lorsqu’il le faut » utiliser leur féminité… par exemple pour obtenir un rendez-vous difficile, ou autre.

Aujourd’hui de toutes façons il n’existe plus aucun organe de média digne de ce nom dans l’univers main stream turc. Les temps sont durs pour les journalistes qui souhaitent faire leur métier, ils ne peuvent plus écrire que dans des petits journaux sur Internet.