Après avoir emprisonné le 7 mai Füsün Üstel, professeure émérite de l’université francophone Galatasaray, signataire de la pétition pour la paix, la Turquie a arrêté le 11 mai le mathématicien Tuna Altinel, maître de conférence à l’Université de Lyon pour avoir participé en France à une réunion sur les Kurdes. 

Par ailleurs l’Université Technique du Moyen Orient à Ankara, classée parmi les meilleurs établissements de l’enseignement supérieur en Turquie, a subi le 10 mai les assauts de police qui est violemment intervenue pour empêcher une “marche des fiertés” organisée par les étudiants.

Dans le climat de défiance qui règne depuis l’annulation de l’élection du maire d’Istanbul ces incarcérations dégagent un relent d’intimidation. C’est d’ailleurs ce qui inquiète les observateurs. Quelque 2 000 universitaires avaient signé en 2016 une pétition réclamant la fin des opérations militaires qui mettaient à feu et à sang les villes à majorité kurde du sud-est du pays. “Près de 700 universitaires sont aujourd’hui poursuivis en justice à cause de cette pétition en faveur de la paix, assimilée désormais à un acte de propagande en faveur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), la bête noire d’Ankara. Parmi eux, 191 ont été condamnés à des peines allant de 15 mois à 3 ans de prison”. 33 signataires attendent leur jugement en appel. Lirehttps://www.amnesty.org/fr/latest/news/2019/05/turkey-appalling-violence-used-against-students-holding-pride-march/ .

Les enseignants se sont associés à la protestation des étudiants par une manifestation dans le campus

Le Quai a d’Orsay a réagit à ces nouvelles limitations des libertés universitaires par la déclaration ci-bas: Pour lire

Turquie – Liberté d’expression (13 mai 2019)

  • La France continue de suivre avec attention les procédures engagées en Turquie à l’encontre d’universitaires qui avaient signé une pétition pour la paix en janvier 2016, parmi lesquels se trouvent 25 enseignants de l’université de Galatasaray, créée par un accord franco-turc en 1992.

Elle regrette, dans ce contexte, l’incarcération le 8 mai dernier de la Professeure Füsun Üstel, qui a été condamnée à une peine de 15 mois de prison.

Elle exprime également sa préoccupation à l’égard de la mise en détention provisoire en fin de semaine dernière de M. Tuna Altinel, maître de conférences à l’université Lyon-I.

La France rappelle son attachement à la liberté universitaire et à la liberté d’expression. Elle appelle la Turquie à respecter pleinement ses engagements en matière de droits de l’Homme et de libertés fondamentales.

La Turquie condamne des universitaires à la prison

Marie Jégo correspondante permanente du Monde a publié la tribune qui suit: Publié le 12 mai à 12h29

Enseignant à Lyon, le mathématicien Tuna Altinel a été arrêté pour avoir participé en France à une réunion sur les Kurdes.

Maître de conférences à l’université Claude-Bernard Lyon-I en France, le mathématicien turc Tuna Altinel a été arrêté et placé en détention provisoire, samedi 11 mai en Turquie, sous l’accusation de « propagande en faveur d’une organisation terroriste ». Inédites, son arrestation et les charges qui pèsent contre lui attestent, une fois de plus, du recul des droits et des libertés en Turquie où les universitaires sont persécutés pour leurs convictions.

Début 2016, il avait signé, avec près de 2 000 collègues, une pétition réclamant la fin des opérations militaires qui faisaient rage dans les villes kurdes du sud-est du pays. Près de 700 universitaires sont aujourd’hui poursuivis en justice à cause de cette pétition en faveur de la paix, assimilée désormais à un acte de propagande en faveur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), la bête noire d’Ankara. Parmi eux, 191 ont été condamnés à des peines allant de 15 mois à 3 ans de prison.

Installé en France depuis vingt-trois ans, titulaire d’un passeport turc, Tuna Altinel ne s’est jamais dérobé à la justice de son pays. Poursuivi pour avoir signé la pétition, il est venu en Turquie le 28 février pour déposer devant un tribunal, après quoi il a pu rentrer à Lyon sans encombre, ne faisant alors l’objet d’aucune condamnation.

à lire aussi à ce sujet: Nicolas Cheviron, Médiapart

Les ennuis ont commencé au deuxième voyage, le 12 avril, dès son arrivée à l’aéroport. Au contrôle des passeports, il a été emmené par un policier dans un bureau. Après un interrogatoire sur son engagement politique et ses liens avec des organisations kurdes, son passeport lui est retiré, « invalidé », lui dit-on. La mesure étant illégale – il faut une décision de justice pour priver quelqu’un de son passeport –, le document est officiellement déclaré « perdu ».

Tuna Altinel quitte donc l’aéroport sans passeport. Il ne peut plus quitter le pays et doit renoncer à rentrer à Lyon donner ses cours. Commence alors un parcours du combattant dans les méandres de l’administration. Il se rend à Balikesir, une ville de la région de Marmara, où le passeport a été émis.

Activités scrutées

Vendredi 10 mai, il débarque à la préfecture en quête d’explications… et en repart quelques heures plus tard avec les menottes. Le lendemain, il est placé en détention provisoire pour avoir participé à une conférence sur les Kurdes de Turquie à Lyon. L’événement, organisé par une amicale kurde le 21 février, a eu lieu en présence d’un député en exil du Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde, troisième formation au Parlement) pour la ville de Cizre, encerclée et détruite par les combats de l’hiver 2015-2016 au prix de nombreux morts civils.

Les participants à la conférence semblent avoir été passés au crible par les services turcs. Cette pratique est devenue courante ces dernières années envers les intellectuels et les opposants turcs à l’étranger. Ces renseignements servent ensuite à bâtir des dossiers d’accusation, comme c’est le cas pour Tuna Altinel, qui risque plusieurs années de prison.

Mardi 7 mai, sa collègue Füsün Üstel, 64 ans, signataire elle aussi de la pétition pour la paix, est entrée à la prison pour femmes d’Eskisehir (centre de la Turquie) pour y purger une peine de 15 mois. Elle est la première universitaire écrouée, sur les 191 condamnés. Cette enseignante retraitée de l’université francophone Galatasaray à Istanbul a refusé le marché qui lui était proposé par le juge : un sursis en échange de la reconnaissance de sa culpabilité.

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Marie Jégo (Istanbul, correspondante)