Ce n’est pas une surprise, les élections européennes trouvent peu d’écho en Turquie. Or les intellectuels furent ici les principaux porteurs du “désir d’Europe“.

Nora Seni interroge: de quoi était fait ce “désir d’Europe” des intellectuels turcs de l’après Deuxième Guerre Mondiale jusqu’à aujourd’hui?

L’intelligentsia turque a-t-elle manqué de discernement ?

Nora Seni

Les élections européennes approchant historiens, écrivains, chroniqueurs et média redéploient en France le questionnement sur ce qu’est l’Europe, ce qui en fait le ciment et s’il existe bien un ciment. Deux courants se dégagent dans la presse écrite : celui des écrivains qui mettent la focale sur l’après Deuxième guerre mondiale et celui qui considère l’Europe à partir de la séparation, à la fin du IVe siècle, de l’Empire romain d’Orient et d’Occident. Les premiers déplorent la disparition du « plus jamais ça », de l’obsession de la paix qui furent au fondement de l’Union européenne, ainsi que l’absence d’héritage commun qui en découle, le manque d’imaginaire, de conscience et de culture partagés[1].  Les écrivains du second courant décrivent un espace géographique auquel le tissage à travers les siècles de réseaux des cathédrales, d’universités et de familles régnantes cosmopolites donne une certaine homogénéité qui fait territoire. Anticipant les critiques, ils prennent le soin de faire figurer la chrétienté comme un élément parmi d’autres qui composent le « ciment » européen.

A laquelle de ces versions la Turquie aurait-elle pu se raccorder du temps où se dégageait encore dans ce pays « un désir d’Europe » ? Certainement pas à l’Europe des cathédrales pour laquelle les Turcs ont représenté l’Autre par excellence dans le miroir identitaire. A moins de considérer cette altérité comme en soi une façon d’être intégré à l’Europe. Au 19e siècle l’Empire ottoman n’est-il pas « l’homme malade » de l’Europe ? « Constantinople est dans la banlieue de Paris ! » s’exclamait au lendemain de la guerre de Crimée Cuvillier Fleury chroniqueur au Journal des Débats dans une lettre adressée Édouard Thouvenel, ambassadeur de France auprès de la Sublime Porte, en évoquant l’afflux de journalistes et de têtes couronnées dans la capitale ottomane[2].

S’il y a beaucoup à dire sur les relations de l’Europe avec l’Empire ottoman ce n’est néanmoins pas l’objet de cet article qui entend se concentrer sur la période de l’après Deuxième guerre mondiale et interroger la nature de ce « désir d’Europe » chez les élites turques occidentalisées, et en particulier chez les intellectuels classés à gauche.  

Quelle fut la place, dans ce « désir d’Europe », de la détermination à empêcher la répétition de l’horreur totalitaire et des régimes voués à la destruction ? C’est cette question qui est posée ici.

Après la Deuxième guerre mondiale pendant laquelle elle a fait partie des pays neutres, la Turquie s’associe presqu’immédiatement aux institutions issues du « plus jamais ça », les Nations Unies (1945), le Conseil de l’Europe (1949) entre autres. Mais ses motivations sont-elles comparables à celles des pays qui viennent de traverser guerre, massacres et génocide? En tout état de cause elle pose sa candidature dès que cela devient possible à la CEE (1963). L’accord douanier entre la Turquie et l’Union européenne entre en vigueur en 1996, et si en décembre 1989, la Commission déclare la Turquie éligible à la candidature pour adhésion à l’UE ce n’est qu’en 2005 que le long processus d’adhésion, aujourd’hui en panne, est entamé. L’adhésion à ces institutions répondait bien aux enjeux économiques et géopolitiques de la Turquie au lendemain de la guerre. Outre l’intérêt économique qu’elle y voyait il s’agissait pour elle de consolider son adhésion au bloc occidental qu’elle concrétisa en rejoignant l’OTAN en 1952.

Pour les fondateurs de l’Union européenne les projets industriels, la construction de l’Europe économique étaient d’abord un moyen d’assurer une paix durable. C’est bien cet aspect essentiel de l’Europe qui a échappé autant à l’État turc qu’à ses citoyens : l’obsession de la paix qui a présidé à la pensée et à l’action européenne à partir de 1945, et ce jusqu’à ce que l’éclatement de la Yougoslavie, le génocide de Srebrenica viennent dissoudre cet idéal comme une vulgaire illusion, une chimère historique. En effet alors qu’en Europe, après la sidération causée à l’ouverture des camps de concentration nazis et pendant plusieurs décennies, aucun domaine de la pensée et des arts n’échappait à l’impératif de comprendre, d’analyser le « comment cela a-t-il été possible » État et élites turques sont restés tout à fait indifférents à cette sidération.  Comme si ce questionnement ne concernait pas une même humanité ! Témoigne de cette extériorité le peu d’ouvrages traduits en turc parmi la pléthore de livres publiés en Europe, aux États-Unis au sujet de la destruction des juifs d’Europe. Cette question ne figure d’ailleurs pas dans les cursus des études secondaires et universitaires. Est aussi remarquable l’absence de toute référence aux horreurs nazis dans les arts et la florissante littérature turque (à l’exception de l’écrivaine Asli Erdogan).   

Pourquoi revenir aujourd’hui sur ce que la Turquie et ses classes moyennes occidentalisées, ses élites et ses intellectuels ont ignoré, à savoir l’aspect fondamental de ce qui a fait l’Europe de l’après-guerre. Tout simplement parce que cette indifférence, cette méconnaissance les ont privés des instruments de vigilance face à ce qui menace toute démocratie formelle, même si ces menaces ne se présentent plus sous les mêmes formes que dans les années trente. Cette absence de discernement a conduit, en particulier à partir des années 2010, à négliger l’importance des assauts de l’actuel Président contre les institutions de la démocratie formelle.

Ce défaut de discernement est-il imputable seulement à un déficit de savoir historique ?

« En nous délivrant du conformisme et de l’obéissance » dit Hannah Arendt, « la pensée éduque le jugement, c’est-à-dire la capacité à discerner le bien du mal ici et maintenant au regard de la communauté et de l’action à entreprendre. »[3] Les intellectuels turcs ont pensé s’affranchir de leur traditionnel rôle de « conseiller du prince » auprès de l’État kémaliste en apportant leur soutien à un parti se réclamant de l’islam. Et cela depuis la création du parti Refah au sein duquel s’est formé le jeune Recep Tayyip Erdogan et grâce auquel il a pu, dans les années 1990, conquérir la municipalité d’Istanbul. Les clercs turcs ont sans doute sincèrement cru accomplir un geste subversif en accueillant Erdogan malgré l’hostilité de l’armée mais en « oubliant » son passé au sein du mouvement Millî Görüs (la Vision nationale) qui fait de l’antisémitisme un emblème. Le peu de disposition à la démocratie de l’AKP, le parti créé par Erdogan, ne leur a pas semblé patent pour autant. L’incrédulité a cédé la place à la sidération et ils n’ont pas su/voulu qualifier la vraie nature du nouveau régime installé par Erdogan. La « dictature » continue à être évoquée au futur comme une menace en cours qui n’a pas encore atteint sa cible.

Aujourd’hui, à deux semaines des élections européennes et alors qu’écrivains, intellectuels, politologues débattent en Europe de l’horizon qu’ils souhaitent se donner, les clercs en Turquie ne peuvent plus débattre de grand-chose sur une scène publique fortement réduite. L’Europe est maintenant loin de leurs préoccupations. Ils ont entériné le fait qu’il ne saurait y avoir d’action efficace à leur égard émanant des institutions et pays européens. Ils tentent sans grand succès de tirer d’affaire leurs pairs emprisonnés, les journalistes condamnés à la réclusion à vie, les exclus de la fonction publique et privés de leurs droits civiques. Impuissants,  ils subissent, à l’heure où s’écrivent ces lignes, les manœuvres de leur président pour invalider les résultats des élections municipales du 31 mars dernier qui lui ont ravi la mairie Istanbul que lui et son parti gouvernaient depuis 22 ans.


[1] Lors de l’entretien qu’il accorde au quotidien Libération (23/04/2019) l’écrivain Olivier Gaez affirme qu’il n’y a pas d’imaginaire européen et préconise comme antidote un « cursus commun dans les écoles européennes » comme minimum vital.

[2] Laurent Joffrin, « Charlemagne, grand-père de l’Europe unie », Libération, 30/04/2019, François Reynaert « La Construction européenne n’est pas un accident, c’est peut-être le retour à un cours naturel de l’histoire », Libération, 29/04/2019

[3] Catherine Vallée, Hannah Arendt- Socrate et la question du totalitarisme, Ellipse, 1999