Au cours des trois dernières élections en Turquie partis et mouvements politiques de bords différents ont débattu de l’opportunité d’un rassemblement contre l’autoritarisme du Président Erdoğan. Lors des dernières élections locales, ce rassemblement très controversé a été partiellement réalisé. Le célèbre chroniqueur Levent Gültekin, est apparu comme une des personnalités qui discute fréquemment du contenu et des alliances possibles d’un tel rassemblement. Dilek Karaağaç l’a interviewé et a mis à jour une version d’entretien déjà publiée :

Un vent d’espoir souffle sur la Turquie depuis les dernières élections, reconnait le journaliste, auteur, conférencier turc,  Levent Gultekin. Toutefois  il estime que les fondements de la république turque se sont écroulés avec le vote du référendum d’avril 2017.

Les élections locales du 31 mars dernier ont modifié sensiblement le paysage politique de la Turquie. L’AKP d’Erdogan a perdu ses principales municipalités malgré une campagne inéquitable au détriment des candidats de l’opposition. Ainsi les municipalités d’Ankara et d’Istanbul, sont passées aux  mains du CHP ainsi que celles des grandes villes turques, Adana, Mersin, Antalya. Izmir.

Selon les observateurs, la récession économique, la dégringolade vertigineuse de la livre turque l’été dernier, une croissance en berne, une hausse du chômage, une augmentation faramineuse des prix des produits alimentaires ont eu raison de la défaite de l’AKP,  après des décennies de règne.

Les pertes d’Ankara et Istanbul sont un revers politique pour le président Erdogan.  Cette débâcle électorale n’annonce-t-elle pas le début de la fin pour le parti au pouvoir depuis 2002 ?  

« La Turquie brule, nous sommes contraints à être des pompiers »

Fin connaisseur du parti au pouvoir et spécialiste des médias, le journaliste Levent Gultekin soutient que l’AKP n’existe pas sans Erdogan et met en garde contre la personnification du pouvoir aussi bien dans ses articles que dans des émissions sur des télés alternatives.  Il affirme que la situation « absurde » au lendemain de la victoire du candidat CHP, Ekrem Imamoglu, à la mairie d’Istanbul est une conséquence du référendum d’avril 2017 qui entérina le passage au régime présidentiel. Il soutient qu’à partir de ce moment la République a été confisquée et que l’on entre dans une nouvelle ère. Il décrit une Turquie malmenée, proche du chaos économique et sociale qui a besoin d’un souffle démocratique pour se projeter dans l’avenir. « La Turquie brule, nous sommes obligés d’en être les pompiers ».  Pour diffuser son point de vue il sillonne la Turquie en donnant des conférences ; il fait de l’éducation populaire. Ainsi il propose de passer à un nouvel ordre politique, qui permette de « mettre nos croyances, nos idéologies de côté et de sortir de nos chambres. Cela ne veut pas dire qu’il faille renoncer (…) à nos convictions, à notre identité mais il nous faut ne pas mélanger croyances et politique car nous risquerons de nous détruire en continuant dans cette voie. Il faut arrêter d‘alimenter les rancœurs. (…) »

La seule issue pour  sortir de ce régime autocratique « à la sauce islamiste » assure le journaliste est de  « dépolariser » la société.

Son expertise et ses conseils sont écoutés aussi bien par des responsables politiques, des journalistes que des citoyens ; et pour cause Levent Gultekin  a dirigé des organes de presse islamistes avec lesquels il a rompu à partir de 2010. Je propose ici quelques passages de mon interview publié sur le site d’information Turquie. News en avril 2018.

Le passé islamiste du journaliste

Issu d’un milieu conservateur, Levent Gultekin approche la sphère islamiste, avec laquelle il nouera des relations professionnelles et d’amitiés.

Il était alors convaincu que la société s’améliorerait, qu’il y aurait plus d’égalité et moins d’injustice en intégrant l’islam dans les affaires publiques. Aujourd’hui s’il associe encore l’islam à la paix il distingue très clairement islam et islamisme et ne prône plus l’instillation de la religion dans la gestion des affaires publiques.

« Nous avons besoin d’un nouveau langage ».

Une approche « psychologique » de la politique

Levent Gültekin, dans la majorité de ses interventions analyse la situation socio-politique turque. Il procède par une approche plutôt psychologique, il prend en compte la dimension émotionnelle, utilise des éléments de psychologie sociale pour structurer son discours. Dans sa démarche, il met en avant les études américaines en neurologie ou en psychologie politique

« La raison est la suivante, quand il y a une forte polarisation dans la société, en particulier sous les régimes autoritaires, on ne peut pas s’appuyer sur une explication rationnelle, factuelle, sur de l’information, sur le savoir. Qu’on le veuille ou non cela est ainsi. (…) C’est pourquoi je fais très attention à ma manière de parler. Nous avons abouti à une telle situation que notre argumentation ne peut plus reposer seulement sur la raison. La méthode est plus importante que le fond. (…) pour nouer le dialogue, il faut, avoir une bonne approche psychologique, faire des efforts pour comprendre l’autre, avoir de l’empathie, (…) il faut adopter un nouveau langage. La forme devient plus importante que le fond et la pensée. Nous avons un problème de langage ».

Comment faire entendre une voix dissonante ?

« Les études neurologiques donnent à voir que l’influence du savoir n’est que de 8%, l’influence du ton est 35%, celui qui le dit est de 50%, ce sont des facteurs importants. Un leader qui parle 100 heures et vous avec seulement 3 heures vous pouvez avoir un impact si vous êtes un bon acteur politique. Si vous n’arrivez pas à convaincre ( …), c’est que vous avez un problème de transmission de message, de confiance, il faut être un réel contradicteur. La vérité combat toujours le mensonge. Il y a pas mal d’études relatives à la psychologie de masse, à l’évaluation, les gens agissent de manière inconsciente. Dans les régimes autoritaires il faut qu’on puisse mettre un coup de pied dans la porte, faire du bruit pour attirer l’attention »

« Dans chaque composante de la société turque, il y a des personnes qui aspirent au changement, qui ont conscience de la situation et qui pensent que la seule issue est l’unité, il y a des islamistes, des alevis, des kémalistes, des kurdes. Je pense qu’il y a entre 30 et 35 % de la population turque qui souhaite ce rassemblement (…) c’est ainsi que le destin d’un pays peut changer. On n’entend que la frange la plus radicale la plus fanatique de ses différents groupes socio-culturels. Ceux qui sont pour la paix, l’unité le dialogue ont encore du mal à faire entendre leur voix. Le travail que je mène c’est d’encourager justement pour que cette minorité importante puisse se faire entendre, se renforcer ».

Mais comment trouver une unité, une centralité, un élément fédérateur alors que les classes sociales ont des préoccupations éloignées les unes des autres ?

« Comme je l’expliquais, cette vision s’applique à travers le prisme de la définition ancienne de la politique sans prendre en compte l’évolution sociale. Tant que le sens donné à la politique est la distinction du toi, moi, fondée sur l’idéologie sectaire, il est presque impossible d’inspirer un sentiment d’intégration des classes. Dans la classe populaire, il y a des alevis, des sunnites etc, il faut pouvoir les rassembler donc dépasser l’obstacle de l’appartenance ethnique, religieuse, parce qu’avec cette vision il n’y a même pas de sentiment d’appartenance à la même classe sociale. Ils doivent prendre en compte le bien commun, c’est le fait d’être citoyen. L’unité ne passera que par la citoyenneté. »

Un destin commun, des destins liés

« Dans mes discours, j’essaie d’attirer l’attention sur le destin commun entre les riches et les pauvres. Je dis très souvent que ce qui peut redresser un pays c’est l’unité. J’essaie de dire aux « bourgeois » il n’y a pas de vie individuelle mais collective. Si la majorité de la population vit dans la précarité vous ne pouvez pas être heureux, car leur condition, leur voix vont influencer aussi votre vie. Si à Diyarbakir 500 000 enfants ne vont pas à l’école, et si vous être dans le déni, demain ils vous le feront payer. Il y a une interdépendance. J’appelle toutes les composantes de la société turque au salon, on est tous concernés. Il faut parler avec tout le monde. Si une partie de la population n’est pas heureuse l’autre ne peut pas l’être. J’essaie d’expliquer ce point dans mes conférences »

La citoyenneté comme pilier et valeur fédératrice

L’acception de la citoyenneté pour le journaliste est une combinaison entre une citoyenneté politique et humaniste, à savoir que l’individu ne peut exister que dans sa relation aux autres. Ainsi on retrouve l’idée de solidarité et de projets communs sur un territoire donné qui peut être la nation, bref une entité juridique. La citoyenneté se traduirait donc par une volonté commune raisonnable de travailler ensemble sur des projets communs.

« C’est central, c’est le point fédérateur, la plus importante des valeurs. Je suis de ceux qui pensent que la citoyenneté en Turquie est l’unique et intérêt commun. On le retrouve dans tous mes discours, dans toutes mes réflexions politiques. En dehors de ça, les identités, les croyances, les dogmes, les idéologies, ne sont pas des intérêts partagés. »

Peu importe notre origine, notre appartenance culturelle, culturelle, à partir du moment où l’on vit dans un pays on en est citoyen selon Levent Gultekin, le citoyen doit garder sa foi ses croyance dans la sphère intime autrement le problème demeure « Si la foi devait primer alors un conservateur religieux turc devrait se sentir lié avec un frère musulman d’Egypte, les citoyens turcs de confession juive devraient choisir Israël, cela est un réel problème, ça peut être malsain. La citoyenneté ne peut pas être rattachée à nos origines ethniques, à nos croyances, notre foi. Si la citoyenneté est fondée sur l’identité alors pour les islamistes turcs, un musulman syrien est plus précieux qu’un alevi turc. Pour le mouvement kurde en Turquie, un kurde de Kobane est plus précieux qu’un Turc de Turquie. Un militant turc de gauche attachera plus d’importance à un socialiste vénézuélien que le militant de droite de Turquie. »