MARIE JEGO, lemonde.fr, 1e mars 2019

Des chercheurs attribuent le recul des libertés au président turc Erdogan autant qu’au prédicateur en exil, Fethullah Gülen, son ancien allié devenu sa bête noire

Pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que les réformes démocratiques ont fait long feu en Turquie, où des intellectuels, des magistrats, des journalistes, des militants des droits de l’homme continuent d’être lourdement condamnés, qui pour un message, qui pour un article, ou, dans le cas du quotidien anciennement d’opposition Cumhuriyet, pour « un changement de ligne éditoriale ».

Quatorze anciens collaborateurs du journal, condamnés à des peines allant de deux ans à huit ans de prison, ont vu leurs sentences récemment confirmées en appel. « Je retourne en prison. Prenez bien soin de vous », a ironisé le caricaturiste Musa Kart dans un tweet.Lire aussi  En Turquie, les peines de prison de journalistes du quotidien d’opposition « Cumhuriyet » confirmées en appel

Quelques jours plus tard, la perpétuité a été requise contre l’homme d’affaires et mécène Osman Kavala, le militant et universitaire Yigit Aksakoglu, l’avocat Can Atalay et treize autres intellectuels, accusés d’avoir tenté de renverser le gouvernement en 2013. En cause, leur soutien aux manifestations anti-gouvernementales nées à Istanbul sous le nom de « Protestation de Gezi » et qui ensuite gagnèrent d’autres villes avant d’être réprimées.

« Harcèlement judiciaire »

Les ONG sont à bout. Dénonçant une « campagne d’intimidation », dix d’entre elles, dont Reporters sans frontières (RSF) et Amnesty International, ont poussé un cri d’alarme, mercredi 27 février, lors d’une conférence de presse à Istanbul.

Il est temps d’en finir avec « le harcèlement judiciaire » qui s’abat inexorablement sur la société civile. Accuser le mécène Osman Kavala d’avoir fomenté un putsch cinq ans après les faits « ne peut que saper la confiance dans le gouvernement », a déclaré Erol Onderoglu, le représentant de RSF en Turquie. A peine la conférence de presse terminée, il a dû filer au palais de justice de Caglayan pour la énième audience du procès qui lui est intenté, ainsi qu’à trente-huit autres personnes, pour leur soutien au journal prokurde Özgür Gündem aujourd’hui fermé.

Accusés d’« incitation au terrorisme », ils risquent jusqu’à quatorze années de prison. Parmi les observateurs présents à l’audience figurait Ahmet Sik, un journaliste d’investigation bien connu, élu récemment député sur la liste du Parti de la démocratie des peuples (HDP, prokurde). Le harcèlement judiciaire n’a pas de secret pour lui. Dans L’Armée de l’imam, un livre publié en 2011 et rapidement interdit, il avait dénoncé l’emprise sur les institutions, l’appareil judiciaire surtout, du prédicateur Fethullah Gülen, alors allié au numéro un turc Recep Tayyip Erdogan.

Pour avoir fait ces révélations, le journaliste a purgé un an de prison. L’institution judiciaire, à l’époque aux mains des juges et des procureurs adeptes de Gülen, ne pouvait tolérer la moindre critique envers le hoca (maître spirituel). Libéré en 2012, le journaliste est emprisonné à nouveau en 2016. Il va passer plus d’un an sous les verrous. Cette fois, la justice lui reproche d’avoir propagé les idées du prédicateur Gülen, devenu entre-temps la bête noire des autorités. Lui et son mouvement, Hizmet (service), sont accusés d’avoir ourdi la tentative de coup d’Etat de juillet 2016.

Recul des libertés

Installé aux Etats unis depuis 1999, Fethullah Gülen continue aujourd’hui de régner sur ses disciples à travers le monde depuis son ranch en Pennsylvanie. En tant que théologien, « opposant » de M. Erdogan, il a son analyse du recul démocratique dans son pays. Il l’a livrée dans un point de vue publié dans Le Monde daté du 26 février, où il dit son regret de voir son pays, s’éloigner des « principales valeurs islamiques » que le président Erdogan prétend défendre.

Ces valeurs, écrit-il, « incluent le respect de l’Etat de droit avec un pouvoir judiciaire indépendant ». Il regrette enfin que « des manifestants écologistes, des journalistes, des universitaires, des Kurdes, des Alevis, des non musulmans et certains groupes sunnites critiques d’Erdogan ont subi les contrecoups de son agenda politique ».

Cette affirmation « serait tout aussi valable si on remplaçait “Erdogan” par “Gülen” », estime le politologue Cengiz Aktar qui suit attentivement, depuis l’étranger, le recul des libertés dans son pays. Selon lui, « parmi les groupes de victimes cités, les Kurdes ont certainement le sinistre privilège d’avoir été la cible préférée des gülenistes pendant des années alors que ces derniers partageaient le pouvoir avec Erdogan. Si aujourd’hui la Turquie est à ce stade de déréliction et de décadence, intimement lié à une question kurde gangrenée, les gülenistes en portent une responsabilité de taille. »

L’universitaire Ahmet Insel partage cet avis. « La confrérie Gülen est responsable du torpillage du processus de normalisation démocratique en Turquie. Elle était tout aussi dangereuse pour la démocratie et les libertés fondamentales que l’autoritarisme d’Erdogan. Plus dangereuse encore par son refus de se livrer à une compétition ouverte à travers les urnes, préférant opérer en cachette pour contrôler les lieux stratégiques grâce à l’infiltration. »

Comment oublier le rôle joué par les procureurs gülenistes au moment des grandes purges déclenchées contre des généraux, des avocats, des journalistes, entre 2007 et 2013 ? Des révélations étaient alors promises sur les liens sulfureux des « pachas » (généraux) avec « l’Etat profond » (alliance informelle entre certains militaires, des politiciens et des représentants de la pègre). Des centaines de condamnations furent prononcées, y compris à la perpétuité.

Leçons de démocratie

Meilleur allié de Recep Tayyip Erdogan à l’époque, Fethullah Gülen va lui rendre un grand service. Il va l’aider à se débarrasser de la tutelle envahissante de l’armée. Sur ce point, les deux hommes sont d’accord, il s’agit de faire rentrer les militaires dans leurs casernes, leur faire passer l’envie d’intervenir en politique. Le désir de revanche sur cette élite à épaulettes est partagé. Très vite, il s’avère que les dossiers d’accusation ont été fabriqués de toutes pièces par des policiers et des magistrats au service du mouvement güleniste. Le général Cetin Dogan, après avoir passé quatre ans en prison, va réussir à démontrer que les preuves de sa culpabilité exhibées par les magistrats sont des faux grossiers.

De tout cela, M. Gülen ne dit mot dans son texte. « Il se décrit en champion de la démocratie. Que n’en a-t-il respecté les règles, joué le jeu de la représentation politique, de la transparence et créé un parti ? Que ne s’est-il rendu comptable de ses actions, de ses positions ? », s’insurge Nora Seni, professeure à l’Institut de géopolitique de l’université Paris-VIII.

Les leçons de démocratie du prédicateur ont laissé l’écrivain Nedim Gürsel pantois. « Mon pays est en train d’évoluer vers une forme de totalitarisme et le mouvement de M. Gülen y est pour beaucoup », a-t-il confié au Monde. D’où son envie de crier : « Où étiez-vous M. Gülen quand votre confrérie infiltrait les institutions, notamment l’armée, l’enseignement et la justice ? Au paradis peut être ? »

Marie Jégo (Istanbul, correspondante)