La nécro de Claire Mouradian.

Chers et chères Collègues,

C’est avec très grande émotion et une profonde tristesse que je vous informe de la disparition d’Anahide Ter Minassian, agrégée d’histoire, maître de conférence honoraire à l’université de Paris 1-Sorbonne. Pendant plus de vingt ans, elle a également animé un séminaire de recherche à l’EHESS, au sein du Centre d’études sur la Russie, l’Europe orientale et le domaine turc (fondé par Alexandre Bennigsen et ancêtre du CETOBAC et du CERCEC) sur l’histoire contemporaine de l’Arménie et des Arméniens. Elle en fut la pionnière en France. Hormis l’INALCO, c’était à l’époque le seul lieu universitaire où l’on pouvait être initié – comme je le fus moi-même et quelques autres futurs chercheurs tel Hamit Bozarslan – à l’histoire d’un pays aux marges des empires, dont le passé récent tourmenté intéressait alors moins que les Âges d’or des périodes antique et médiévale. Elle intervenait par ailleurs sur ses recherches dans divers séminaires de l’école, entre autres celui de François Georgeon sur l’histoire ottomane et turque.

Elle s’est intéressée plus particulièrement à l’histoire politique, sociale et culturelle, aux mouvements et idéologies révolutionnaires des Arméniens dans les trois empires ottoman, russe et persan en relation avec leurs voisins, au processus d’émancipation nationale qui débouchera sur la première indépendance de 1918-1920, au génocide et à la dispersion, aux relations de la diaspora avec l’Arménie soviétique et post-soviétique, à l’histoire de la culture sous ses diverses formes. Parmi ses nombreux ouvrages, on peut citer La Question arménienne (Parenthèses, 1983), La République d’Arménie (1918-1920) (Complexe, 1989, 2006), les recueils d’articles (dont certains parus dans les Cahiers du Monde russe et soviétique) : Histoires croisées: Diaspora, Arménie, Transcaucasie (1997) et L’échiquier arménien entre guerres et révolutions 1878-1920 (Karthala, 2015). Elle a également codirigé une très belle anthologie littéraire Nos terres d’enfance. L’Arménie des souvenirs (Parenthèses, 2010), contribué à de nombreux ouvrages collectifs (Le dictionnaire universel des créatrices, Antoinette Fouque et al. (dir.), 2013), Arménie, une passion française. Le mouvement arménophile en France (Magellan, 2007), Smyrne, la ville oubliée, Marie-Carmen Smyrnélis (dir.), (Autrement, 2006), etc., et présenté beaucoup d’autres, dont Les noces noires de Gulizar d’Arménouhie Kévonian (Parenthèses, 1993), récit familial au cœur de la grande histoire de l’empire ottoman finissant, Le Kemp, une enfance intra-muros de Jean Ayanian (Parenthèses, 2001) sur les baraquements d’accueil des exilés arméniens à Vienne, Il venait de la ville noire. Souvenirs d’un Arménien du Caucase de Nikita Dastakian (L’Inventaire, 1998), histoire d’une vie traversant tout le XXe siècle, des révolutions russes de 1905 et 1917, aux deux guerres, de l’exil en Roumanie au Goulag et à la rélégation en Asie centrale.

Anahide Ter Minassian a été très fréquemment sollicitée par les médias, notamment France-Culture, où elle était devenue une fidèle intervenante de Panorama, Chrétiens d’Orient, ou encore des Lundis de l’histoire ou d’Enjeux internationaux. Infatigable, elle avait encore participé en avril dernier à une table ronde organisée par l’INALCO autour de la vie intellectuelle en diaspora, évoquant avec vivacité ses souvenirs de jeunesse. Elle intervenait aussi très souvent en milieu associatif, contribuant activement à la diffusion de la recherche. Car avec la disparition de cette personnalité ardente et fougueuse, qui ne pouvait laisser indifférent, c’est non seulement une historienne de renommée internationale, mais aussi un témoin de tout un pan de l’histoire diasporique qui nous a quittés. Elle a rejoint son mari, Levon Ter Minassian, directeur de recherche au CNRS, fils d’un des ministres de la Première République, qui avait choisi de garder son statut d’apatride comme incarnation de l’exil forcé.

Toutes mes pensées affectueuses vont à sa famille, en particulier à sa fille Taline Ter Minassian, professeur à l’Inalco, à son frère Kéram Kévonian, ancien secrétaire scientifique de la MSH, sa nièce Dzovinar Kévonian, maître de conférence à l’Université de Paris-Ouest-Nanterre, amis et collègues historiens.

Les obsèques auront lieu vendredi 15 février 2019 à 14 h, en la cathédrale arménienne, 15 rue Jean-Goujon, Paris 8e

Que la terre lui soit légère.

Claire Mouradian, directrice de recherche émérite au CNRS (CERCEC)